INICIAR SESIÓNKael Dorian entre dans mon bureau sans frapper. Il ne fait ça jamais. Dorian frappe. Toujours. Trois coups nets. Il attend qu'on lui dise d'entrer. C'est un des rituels qui font qu'on peut travailler dix ans avec un homme sans se lasser de lui, sa constance dans les petits gestes. Là, il entre sans frapper. Je lève les yeux de mon dossier. — Dorian. — Il faut qu'on parle. Sa voix est basse. Je vois immédiatement à son visage qu'il apporte une nouvelle qu'il n'a pas envie d'apporter. Je pose mon stylo. Je ferme le dossier. — Assieds-toi. Il s'assoit face à moi. Il pose devant lui, sur mon bureau, une chemise cartonnée fine. Il l'ouvre. Il en sort trois feuilles imprimées. Il me les fait glisser vers moi. Je lis. Je lis en silence pendant deux minutes. Puis je relève les yeux. — Dep
Il rit doucement. — Douze ans après, je vais assister à votre mariage avec un homme que je respecte plus que mon propre frère. Je voulais que vous sachiez que je ne suis plus là par calcul depuis onze ans et onze mois. Voilà. C'est tout. Il repart. Ivan, deux jours plus tard, me tend un petit paquet. — Reine. Cadeau. De la part de tous les hommes. — De tous les hommes ? — On s'est cotisés. Ne dites rien à Kael, il aura le sien plus tard. J'ouvre. C'est une petite chaîne en or, très fine. Avec un pendentif, un tout petit croissant de lune, presque identique au mien, mais plus petit encore. Une réplique. Je regarde Ivan. Il rougit un peu. — On sait que vous portez le nôtre depuis six ans, enfin, celui de Kael. On voulait vous en offrir un aussi. Un des hommes. Vous n'êtes pas obligée de le porter. Mais il est là
Il ferme les yeux. Il rouvre les yeux. Il sourit, un sourire un peu abasourdi. — Naomi. Comment tu... comment tu penses à ça, toi. Comment tu penses à ma grand-mère. — Parce que je pense à toi. Et ta grand-mère fait partie de toi. Elle t'a élevé. Elle a payé tes études quand ton père est parti. Tu ne m'en parles pas beaucoup mais je le sais. Tu portes ses gestes dans les tiens sans t'en rendre compte. Alors on la fait revenir pour ce jour-là. Il pose sa main sur la mienne à travers la table. Il ne peut pas parler. Je souris. — C'est décidé. — C'est décidé. Nous restons longtemps sur le toit. Nous mangeons du fromage et du pain qu'il a apportés dans un panier. Nous vidons la bouteille. Nous soufflons une par une les quarante-huit bougies avant de partir, nous les soufflons à deux, en même temps, une par un
Il commence.— Naomi Sorel.Sa voix est claire. Elle porte. Elle ne tremble presque pas.— Il y a huit ans, dans une cour en feu à Marseille, je t'ai juré fidélité à genoux comme un chevalier à sa reine. C'était un serment. Ce n'était pas une demande.Il respire.— Il y a un an, dans un entrepôt sur le béton, je t'ai glissé une clé dans la main en pensant que c'était mon dernier geste. C'était un aveu. Ce n'était pas une demande.— Il y a six mois, sur un trottoir devant une vitrine, je me suis mis à genoux dans la panique et je t'ai tendu un anneau serti d'un éclat de plomb. C'était une déclaration. Ce n'était pas une demande.— Ce soir, je te fais la demande.Il lève les yeux vers moi.— Naomi. Veux-tu m'épouser ? Publiquement. Officiellement. Devant nos hommes, devant ta sœur, devant les vivants et devant les morts, devant Dieu si tu veux, je m'en remets à toi pour Dieu, je ne sais pas bien avec
Je souris.— Tu vois tout, toi.— Non. Je te vois toi. C'est différent.Nous roulons.La ville défile derrière la vitre. Les néons. Les feux. Les tramways de nuit. Notre appartement nous attend au sixième étage.Je pose ma tête contre la vitre.Je pense à Liana. Je pense qu'elle est peut-être en train de rentrer chez elle, quelque part dans cette ville, dans un petit appartement neuf qu'elle a loué pour ce nouveau chapitre de sa vie de bénévole. Je pense qu'elle va peut-être pleurer un peu ce soir, non pas de tristesse, mais de soulagement. Je pense qu'elle va peut-être décider, ou pas, de quitter cette ville. Ce n'est pas mon affaire.Je pense qu'il y a plusieurs manières de gagner une guerre.Certaines par le sang. Certaines par la peur. Certaines par une petite inclinaison de la tête à travers une salle bondée qu'une seule autre personne au monde peut lire.Je crois que la dernière est la plus difficile.Je crois que c'est la seule qui reste, ce soir, à ma balance.Chapitre 79 : La
À côté de moi, Kael. Je le sens plutôt que je ne le vois, sa main sur mon dos vient de se raidir imperceptiblement. Il l'a vue lui aussi. Il l'a reconnue en même temps que moi. Sa main sur mon dos tremble, très légèrement, une seconde.La présidente continue de parler sans se douter de rien.— Elena s'occupe des dossiers de scolarisation depuis six mois. Elle vient d'Espagne, enfin, elle est bilingue français-espagnol, et elle a été incroyablement efficace pour aider nos enfants d'origine hispanique. Elle a triplé notre taux d'inscription réussie dans les collèges bilingues.Je regarde Liana.Je lui tends la main.— Enchantée, Elena.Ma voix est parfaitement calme. Parfaitement neutre. Parfaitement polie. Une voix de marraine d'honneur qui rencontre une bénévole.Elle prend ma main. Sa peau est glacée. Elle tremble.— En... enchantée, Madame.Elle a un léger accent, un accent qu'elle n'avait pas dans l'entrepôt. Un accent construit, sans doute, pour sa nouvelle identité. Elena Marchan







