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Rogan
--- Le silence de ma chambre n'était pas une absence de bruit. C'était une masse pesante, une entité qui s'était infiltrée dans chaque interstice des murs de pierre. J'ouvris les yeux lentement. Ma tête palpitait comme si un tambour de guerre y résonnait sans fin. La lumière pâle et blafarde du matin filtrait à travers les rideaux de velours, dessinant des ombres grises sur les boiseries sombres du plafond. Tout était flou. Lourd. Étrange. Je ne savais pas combien de temps j'avais dormi. Je ne savais pas où j'étais. Puis les souvenirs affluèrent par fragments. Le verre de vin. Le regard de mon père. Sa tristesse que je n'avais pas comprise. Il m'avait drogué. Je me redressai brusquement, mes muscles protestant contre le mouvement. Mon estomac se souleva de nausée. Près de la fenêtre, une silhouette massive se découpait contre la lumière. Rabed. Mon bêta, mon ami d'enfance. Il fixait la cour intérieure, ses épaules larges d'ordinaire si droites désormais affaissées sous un fardeau invisible. — Rabed… appelai-je d'une voix rauque, à peine un croassement. Il sursauta au son de ma voix. Puis il se retourna brutalement. Ses yeux, rouges et bordés de cernes sombres, s'écarquillèrent de soulagement. — Tu es enfin réveillé… murmura-t-il, la voix tremblante. Je clignai des yeux, désorienté. — Comment ça, "enfin réveillé" ? J'ai dormi longtemps ? Rabed avala sa salive avec difficulté. Ses doigts tremblaient contre le rebord de la fenêtre. — Deux jours, Rogan. Tu as dormi deux jours. Deux jours. La nouvelle me frappa comme un coup de poing. Deux jours d'inconscience. Pendant ce temps… — Quel jour on est ? demandai-je, ma voix se brisant. La bataille ? Où est mon père ? Où est Amina ? Pourquoi tout est si calme ? Rabed s'approcha lentement. À ma grande confusion, il posa un genou au sol et inclina la tête en signe de soumission absolue. — Pourquoi agis-tu ainsi ? m'écriai-je, la panique commençant à mordre mon estomac. Que se passe-t-il, Rabed ? Relève-toi, tu me fais peur ! C'est une blague ? Je me précipitai hors du lit, mais mes jambes flageolèrent. Je dus me rattraper au poteau du lit pour ne pas m'effondrer. Je me ruai vers la fenêtre, mes mains tremblantes écartant violemment les rideaux de velours. En bas, dans la cour d'honneur du manoir, la scène était apocalyptique. Des groupes de loups étaient rassemblés en petits cercles silencieux. Leurs visages étaient des masques de pierre ou des ruisseaux de larmes. Des blessés étaient soignés sur des bancs de pierre. L'air était chargé d'une odeur de sang et de désespoir. Je ne voyais aucun signe de mon père. L'angoisse me prit à la gorge, une main de fer qui me serrait de plus en plus fort. — Pourquoi tout le monde est dehors ? Où est mon père ? Mon ton était devenu urgent, mes paroles se bousculaient. — Rabed, réponds-moi ! Pourquoi personne ne s'entraîne ? Où est Amina ? Rabed leva les yeux vers moi. Une larme solitaire traça un sillon clair dans la poussière qui recouvrait sa joue. — Je suis désolé, Alpha… murmura-t-il d'une voix brisée. Je me jetai sur lui avec une soudaineté animale. J'attrapai le col de sa chemise et le soulevai de terre. — Ne m'appelle pas comme ça ! hurlai-je. Rabed, pourquoi tu me parles avec ce respect ? Pourquoi ce titre ? Dis-moi ce qui s'est passé ! Pourquoi je me suis réveillé dans cette chambre alors que je devrais être sur le champ de bataille ? Pourquoi mon père m'a-t-il fait ça ? Rabed ferma les yeux, son corps tremblant sous ma poigne. — Le roi est mort, Rogan. Baltes a été tué. Et Amina… elle a refusé de le laisser. Ils sont tombés ensemble sous les lames de Mollard. Je lâchai sa chemise instantanément. Mes bras retombèrent le long de mon corps comme des poids morts. Le sol sembla s'ouvrir sous mes pieds, m'aspirant dans un vide infini. Le monde devint sourd, les bruits de la cour s'étouffèrent comme si j'étais plongé dans un linceul de coton. Mon père… le colosse de ma vie… Amina… mon autre moitié… Ils étaient partis. Et j'étais resté derrière, protégé par une drogue lâche. Sans réfléchir, je me ruai hors de la chambre. Je dévalai les escaliers de pierre, manquant de tomber à chaque tournant. Je traversai le manoir en courant, mes pas résonnant comme des coups de tonnerre dans le hall désert. Je jaillis dans la cour intérieure. Le silence qui s'installa à mon apparition fut instantané et glacial. Les membres de la meute s'écartèrent, baissant les yeux ou inclinant la tête devant moi. Au centre de la place, sur deux civières de bois recouvertes de draps blancs maculés, reposaient deux formes. — Non… Pas ça… Non ! Je m'effondrai à genoux entre les deux civières. Mes mains, agitées de spasmes, soulevèrent les linceuls. Le visage de mon père était d'une pâleur de marbre, ses traits autrefois sévères maintenant figés dans une immobilité éternelle. À côté, Amina semblait simplement dormir, sa beauté n'étant altérée que par la plaie sombre qui barrait son cou délicat. La douleur me traversa comme un courant électrique. Ce n'était plus de la tristesse. C'était une lave incandescente qui bouillait dans mes veines, effaçant toute trace d'humanité. Jaden, mon loup, se réveilla avec une fureur que je n'avais jamais connue. Mes os se mirent à craquer, se brisant et se reformant dans un fracas atroce. Ma peau s'étira, des poils noirs et drus jaillirent de mes pores. En quelques secondes, je ne fus plus un homme éploré. Je fus une bête de cauchemar, un loup noir immense dont les yeux dorés brûlaient d'un feu démoniaque. Je levai ma gueule vers le ciel bas et poussai un rugissement qui déchira l'atmosphère, un cri de guerre qui fit frissonner les arbres de la forêt environnante. « QUI A TUÉ MON PÈRE ET MA SŒUR ?! » hurlai-je par le lien mental. Rabed s'approcha de moi, le visage déformé par la douleur. — C'était Mollard, répondit-il, la voix tremblante. Amine, le père de Sandra, est mort en tentant de couvrir leur retraite. Mollard les a piégés dans la gorge de l'Est. Il a pris leurs vies sans aucune pitié. Mollard. Ce nom s'imprima dans mon cerveau comme une marque au fer rouge. Ma vie de fils s'était achevée dans cette cour. Ma vie d'Alpha commençait maintenant. Et elle serait pavée de cadavres.Rogan ---L'aube n'était pas encore tout à fait levée. Le ciel, à l'est, commençait à peine à se teinter d'un gris bleuté, une lueur froide qui n'apportait aucune chaleur à la terre givrée.Je me tenais encore au bord de la rivière, immobile, fixant l'eau sombre qui avait englouti cette femme. Mon cœur battait encore d'un rythme erratique, et Jaden gémissait au fond de moi, réclamant sa moitié, hurlant à la perte.Je ne savais pas qui elle était. Je ne savais pas pourquoi mon corps la réclamait avec une telle violence. Mais une chose était certaine : je ne trouverais pas le repos tant que je ne saurais pas qui elle était.— Rogan !La voix de Rabed me fit sursauter. Je me retournai lentement. Mon Bêta émergeait des arbres, le souffle court, son visage marqué par l'inquiétude. Derrière lui, les quatre guerriers de la patrouille formaient un cercle silencieux, leurs regards fixés sur moi avec une méfiance évidente.— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Rabed en s'approchant, ses yeux
Rogan---La nuit était noire comme du charbon, seulement ponctuée par les éclats d'argent que la lune jetait sur les eaux agitées de la rivière. J'étais de patrouille avec Rabed et quatre de nos meilleurs guerriers. La tension était à son comble. L'ultimatum de Mollard pesait sur nous comme un nuage d'orage, et chaque bruissement de feuilles, chaque craquement de bois mort nous faisait porter la main à nos armes.Nous approchions de la zone où j'avais senti cette odeur la nuit précédente. Plus nous nous rapprochions de la rive, plus je sentais Jaden s'agiter en moi. Mon loup n'était plus simplement en alerte, il était en transe. Il grattait les parois de mon esprit, exigeant de sortir, de courir, de traquer.— Tu es trop tendu, Rogan, murmura Rabed en se rapprochant de moi. Tes muscles sont si contractés qu'on dirait que tu vas exploser. Tu devrais te reposer avant que la véritable bataille ne commence. Mollard ne traversera pas ce soir, il est trop tôt.— Je ne peux pas me reposer,
Sienna ---Je ne savais plus si mes jambes bougeaient par volonté ou par simple inertie.Chaque muscle de mon corps semblait avoir été passé au hachoir. La douleur n'était plus une sensation localisée, c'était un vêtement de plomb que je portais, une chape de souffrance qui engourdissait tout mon être.Mais alors que je trébuchais à travers les derniers buissons d'une pente abrupte, un son nouveau parvint à mes oreilles, dominant le sifflement du vent dans les branches : le grondement sourd et puissant d'une eau vive.La rivière.J'accélérai le pas, oubliant un instant mes pieds en sang. Je jaillis hors de la forêt et m'effondrai sur une berge de galets gris. Devant moi, la rivière se déployait, large et tumultueuse, ses eaux sombres bouillonnant de reflets argentés sous la lumière blafarde de la lune.C'était la frontière. De l'autre côté, c'était le territoire du Waxing Moon Pack. La terre de l'ennemi, mais aussi, pour moi, la terre de l'inconnu. N'importe quel endroit valait mieux
Rogan ---L'atmosphère dans la salle du conseil était électrique.Un messager du Red Moon Pack venait d'arriver à notre frontière nord, agitant un drapeau blanc de trêve. C'était un homme arrogant, monté sur un étalon noir, qui nous regardait comme si nous étions déjà des cadavres en sursis. Il avait été escorté jusqu'au village par mes gardes, les mains liées mais le menton haut.Je me tenais devant lui, les bras croisés, mon visage ne laissant filtrer aucune émotion. Rabed était à mes côtés, sa main ne quittant pas la garde de son épée. Derrière nous, les anciens de la meute murmuraient, leurs voix chargées de crainte.— Parle, messager, ordonnai-je d'une voix froide. Dis ce que ton maître a à dire, puis disparais avant que je ne change d'avis sur ta protection.L'homme esquissa un sourire méprisant et déplia un parchemin scellé à la cire rouge, la marque de Mollard.— Alfa Rogan, commença-t-il d'une voix traînante. Mon maître, le grand Alfa Mollard, a un message pour toi. Sa fille
Sienna ---Mes pieds me brûlaient.Chaque pas était une agonie, une morsure de feu qui remontait le long de mes jambes. Je marchais depuis près de vingt-quatre heures sans m'arrêter, m'enfonçant de plus en plus profondément dans une forêt qui semblait ne jamais vouloir finir.Mes bottes de soie, conçues pour les parquets polis du palais, n'étaient plus que des loques déchirées, laissant mes plantes de pieds à vif, ensanglantées par les racines et les pierres tranchantes. La faim me tordait le ventre, un vide douloureux qui me donnait des vertiges, mais la peur était un moteur bien plus puissant que l'appétit.La forêt avait changé. Ce n'était plus le parc apprivoisé des abords du palais, mais une jungle sombre, dense, où la lumière du soleil peinait à percer la canopée épaisse. L'humidité s'insinuait partout, glaçant mes os malgré l'effort physique.Je m'arrêtai un instant pour reprendre mon souffle, m'appuyant contre le tronc moussu d'un chêne séculaire. Mes mains tremblaient. Je so
Rogan ---Le conseil de guerre se tenait dans la grande salle du manoir, un endroit qui, autrefois, résonnait de la voix puissante de mon père et des rires d'Amina. Aujourd'hui, l'air y était rance, chargé d'une tension si épaisse qu'on aurait pu la trancher à l'épée.J'étais assis sur le siège de l'Alfa, un fauteuil de chêne massif qui me semblait soudain beaucoup trop grand pour moi. Mes doigts tambourinaient nerveusement sur les accoudoirs sculptés, tandis que je fixais les cartes étalées sur la table.Face à moi, les chefs de patrouille et les anciens de la meute se tenaient debout, les visages marqués par l'inquiétude. Au milieu d'eux, Morvan, un vétéran aux cheveux gris dont le corps était un catalogue de cicatrices, ne cachait pas son hostilité. Il m'observait avec un mépris mal déguisé, ses bras croisés sur sa large poitrine.— La stratégie est simple, commençai-je, essayant de donner à ma voix une autorité que je ne ressentais pas totalement. Nous devons renforcer les défens







