تسجيل الدخولLeïla s’installa dans la maison des Gilles comme on s’installe dans un lieu dont on sait qu’il ne sera jamais un refuge.
Les jours s’enchaînèrent rapidement, presque trop. Réveils à l’aube, départs précipités, retours tardifs. Elle apprit à se déplacer dans cette demeure sans bruit, à anticiper les espaces occupés, à éviter les confrontations inutiles. Ce n’était pas de la peur. C’était de la stratégie. Chaque matin, elle avalait ses inhibiteurs sans y penser. Un geste mécanique, précis, appris depuis des années. Une sécurité. Une frontière invisible entre elle et ce que son corps pouvait décider à sa place. Tant que cette frontière tenait, tout allait bien. Ce matin-là, elle descendit plus tôt que d’habitude. La lumière filtrait à peine à travers les vitres, froide et métallique. Elle aimait cette heure-là, quand la maison semblait encore endormie, presque neutre. Presque. Caleb était déjà dans la cuisine. Il ne semblait pas surpris de la voir. Il se tenait près du comptoir, une tasse sombre entre les mains, le regard perdu dans le vide. Sa présence donnait toujours l’impression qu’il occupait plus d’espace qu’il n’en prenait réellement. Leïla ne ralentit pas. Elle traversa la pièce, posa son sac, se servit un verre d’eau. Le pilulier glissa brièvement hors de la poche intérieure. Elle en sortit un comprimé, l’avala. Elle sentit son regard se poser sur le geste, discret mais attentif. — Tu es toujours pressée, dit-il. — J’ai une journée chargée. — Elles le sont toutes. Elle haussa légèrement les épaules. — C’est mon choix. Caleb ne répondit pas tout de suite. Il la regardait comme s’il cherchait quelque chose derrière ses mots. Une faille. Une contradiction. — Tu ne restes jamais longtemps ici, remarqua-t-il finalement. — Ce n’est pas chez moi. — Pour l’instant, si. Le mot la hérissa. — Temporairement. — Ici, rien ne l’est vraiment. Elle posa son verre un peu trop fort sur le comptoir. — Tu aimes rappeler aux gens qu’ils sont coincés ? — J’aime rappeler les règles, répondit-il calmement. Leïla se tourna vers lui, le regard dur. — Alors rappelle-les à quelqu’un d’autre. Je sais exactement ce que je fais. Caleb soutint son regard sans ciller. — Tu contrôles beaucoup de choses, dit-il. Ton emploi du temps. Ton image. Ton corps. — Et ça te dérange ? — Ça m’inquiète. Elle eut un rire bref, sans amusement. — Tu t’inquiètes pour moi maintenant ? — Je m’inquiète pour ce qui se passe quand le contrôle devient une obsession. Leïla sentit une irritation glacée lui remonter le long de la colonne. — Tu ne me connais pas assez pour tirer ce genre de conclusions. — Je connais les instincts, répondit-il. Et je connais les limites de la volonté. Un silence tendu s’installa. Pas agressif. Chargé. Comme une ligne tracée entre eux, fine, dangereuse. — Je pars, dit-elle enfin. — Fais attention dehors. Elle s’arrêta net. — À quoi exactement ? — À l’exposition, répondit-il. À ce que tu dégages sans le vouloir. Leïla se retourna lentement vers lui. — Je ne suis pas responsable des réactions des autres. — Personne ne l’est, dit-il. Et pourtant, ce sont toujours les mêmes qui paient. Elle ne répondit pas. Elle quitta la pièce sans se retourner, le cœur battant plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. ⸻ La ville était plus dense que d’habitude. Elle le sentit presque immédiatement. Trop de regards. Trop de présences rapprochées. Des conversations qui s’interrompaient quand elle passait. Rien d’ouvertement hostile, mais quelque chose d’insistant, de diffus. Elle mit ça sur le compte de la fatigue. Entre deux rendez-vous, elle sentit une lassitude inhabituelle s’installer. Pas une faiblesse franche. Plutôt un ralentissement. Une chaleur brève, fugace, aussitôt étouffée. Elle s’isola quelques minutes dans une loge vide, posa une main sur sa nuque, ferma les yeux. Tout allait bien. Elle fouilla machinalement son sac. Le pilulier était là. Elle avait pris son comprimé. Elle en était certaine. Alors pourquoi cette sensation persistante refusait-elle de disparaître ? Plus tard, en sortant d’un bâtiment, une odeur la frappa de plein fouet. Un alpha. Ordinaire. Anonyme. Et pourtant, son instinct réagit trop vivement. Un frisson sec lui parcourut l’échine, brutal, incontrôlé. Elle s’arrêta net, surprise par la violence de la réaction. Puis elle se força à avancer, le cœur battant trop vite. Ce n’était rien. Ça ne pouvait pas l’être. ⸻ Quand elle rentra à la propriété ce soir-là, la nuit était déjà tombée. Les lumières extérieures projetaient des ombres nettes sur les façades de verre. Elle entra sans bruit, monta les escaliers presque automatiquement, jusqu’à ce qu’une voix la stoppe. — Leïla. Caleb se tenait dans le couloir, à moitié plongé dans l’ombre. — Oui ? Son regard se posa sur elle avec une attention trop précise. — Tu n’as pas l’air bien. — Je suis fatiguée. — Ce n’est pas la même chose. Elle serra les poings. — Tu n’as pas à analyser chacun de mes pas. Il s’approcha d’un pas. Pas envahissant. Calculé. — Tu as pris tes inhibiteurs ? La question la heurta plus fort qu’elle ne l’aurait cru. — Oui. — Sans en oublier ? — Tu doutes de moi ? — Je doute des certitudes trop solides. Leïla sentit son cœur s’emballer légèrement. — Mon corps ne te concerne pas. — Tant qu’il reste sous contrôle, non. Un silence lourd tomba entre eux. Elle détestait la façon dont ses mots résonnaient comme une mise en garde. — Ça n’arrivera pas, dit-elle finalement. Caleb la regarda longuement, comme s’il cherchait à lire quelque chose derrière son assurance. — J’espère, répondit-il simplement. Il se détourna et s’éloigna. Leïla resta immobile quelques secondes, puis monta dans sa chambre. Elle ferma la porte derrière elle et s’y adossa, inspirant profondément. Sous contrôle. Elle répéta ces mots en se changeant, en rangeant son sac, en posant le pilulier sur la table de nuit. Elle fixa les comprimés alignés avec soin, rassurants dans leur régularité. Pourtant, au fond d’elle, une pensée persistante refusait de disparaître. Un équilibre fondé uniquement sur la volonté n’était peut-être pas aussi solide qu’elle l’avait toujours cru.La ville n’avait pas changé.Les tours de verre s’élevaient toujours aussi haut, découpant le ciel en lignes froides et brillantes. Les flux de circulation dessinaient leurs artères lumineuses, constantes, presque mécaniques. Les hiérarchies existaient encore, visibles dans les regards, dans les silences, dans la manière dont certains espaces semblaient naturellement appartenir à certains corps plutôt qu’à d’autres.Le monde guidé par l’instinct n’avait pas soudainement appris la douceur.Et pourtant, Leïla ne le regardait plus de la même façon.Elle se tenait près de la baie vitrée, une main posée contre la surface lisse du verre, observant la fin d’après-midi s’installer lentement. La lumière déclinait, transformant la ville en une mosaïque d’or et d’ombres. Elle se souvenait d’une époque où chaque sortie lui demandait un effort, où chaque déplacement était calculé, où elle comptait ses pas comme on compte des risques.Aujourd’hui, elle respirait librement.Pas parce que le monde ét
Le temps sembla se dilater.Leïla en prit conscience dès qu’elle entra dans la pièce où Caleb l’attendait, comme si l’air lui-même avait changé de densité. La lumière était douce, tamisée par la fin du jour, et pourtant chaque détail lui paraissait plus net. Les contours. Les ombres. Les respirations.Son corps, lui, ne se trompait pas.La chaleur était à son point le plus exigeant. Elle ne brûlait plus de manière désordonnée ; elle s’était concentrée, précise, presque méthodique. Une tension sexuelle constante, profonde, qui ne criait plus, mais appelait. Elle sentait chaque battement de son cœur résonner plus bas, plus fort, comme si son corps savait exactement ce qu’il attendait.Elle inspira lentement.L’odeur de Caleb l’enveloppa aussitôt. Plus dense qu’avant. Plus sombre aussi. Le rut était bien là, contenu avec une rigueur presque douloureuse. Elle le sentait dans la manière dont il se tenait droit, dans le contrôle extrême de ses gestes, dans la façon dont ses yeux la suivaien
Leïla ne dormit presque pas.La nuit avait été faite de silences trop lourds et de pensées trop claires pour se dissoudre dans le sommeil. La chaleur était toujours là, bien sûr — persistante, fidèle, comme un battement supplémentaire sous sa peau — mais elle n’était plus la chose la plus envahissante. Ce n’était plus elle qui occupait tout l’espace.C’était l’attente.Elle savait que cette conversation devait avoir lieu. Elle le savait depuis la veille, depuis le moment où elle avait croisé le regard de Ryan dans la rue. Elle n’avait pas fui. Elle n’avait pas fait semblant de ne pas voir. Mais elle n’avait pas parlé non plus. Pas encore.Parce que certaines choses méritaient d’être dites quand le souffle était redevenu stable.Quand le matin arriva enfin, gris et calme, Leïla se leva lentement. Son corps protesta un peu — la chaleur n’aimait pas les transitions trop brusques — mais elle prit le temps. Elle se lava, s’habilla simplement, choisit des vêtements qui ne criaient rien, qui
Le calme revint par à-coups.Pas immédiatement. Pas entièrement. Il s’installa comme un souffle retenu trop longtemps, encore fragile, encore instable. Leïla en prit conscience une fois rentrée, quand les murs se refermèrent autour d’elle et que la ville resta dehors. Le bruit, les odeurs étrangères, les regards possibles… tout cela semblait soudain loin, comme filtré par une couche épaisse de fatigue.Son poignet la lançait un peu.Rien de grave. Une douleur sourde, localisée, presque banale. Et pourtant, elle ne cessait d’y penser, comme si son corps voulait s’assurer qu’elle n’oublie pas ce qui s’était passé. Elle s’assit lentement, posa son sac à côté d’elle, et laissa enfin ses épaules s’affaisser.La chaleur était toujours là.Elle pulsa doucement, persistante, presque têtue. Elle ne s’était pas calmée après l’adrénaline. Elle n’avait pas disparu avec la sécurité retrouvée. Le cycle suivait son cours, indifférent aux événements, fidèle à sa logique biologique.Mais quelque chose
Leïla avait compté ses pas comme on compte des secondes.Pas parce qu’elle se perdait — elle connaissait la ville, ses routes, ses rues vitrées et ses artères brillantes — mais parce que ce jour-là, chaque mètre avait un goût d’effort. Le cinquième jour tirait vers le sixième. Le cycle continuait. La chaleur, toujours là, ne la lâchait pas ; elle s’était simplement installée, comme une présence insistante sous sa peau, une tension sexuelle constante qu’elle tenait à distance avec une discipline fragile.Elle avait pourtant choisi de sortir.Pas pour s’échapper. Pas pour prouver quelque chose. Pas pour braver qui que ce soit.Pour être honnête.Ryan.Elle avait besoin de le voir avant que tout ne devienne irréversible. Avant que le marquage ne transforme l’odeur, les regards, les mots possibles. Avant que la ville elle-même ne puisse lire, dans l’air, ce qu’elle n’avait pas encore dit à voix haute.Elle marcha lentement, le col de sa veste relevé malgré le froid relatif. Ses doigts s’o
Le cinquième jour ne commença pas par la chaleur.Il commença par une sensation plus diffuse, plus insidieuse, qui s’installa en Leïla avant même qu’elle n’ouvre les yeux. Une impression d’être observée. Pas regardée — sentie. Comme si quelque chose, au-delà de son corps, avait changé de statut.Elle inspira lentement.La chaleur était toujours là, bien sûr. Présente, persistante, presque familière désormais. Elle pulsait en elle avec la régularité d’un second cœur. Mais ce matin-là, ce n’était pas elle qui occupait tout l’espace.C’était l’odeur.Leïla fronça légèrement les sourcils et se redressa à demi. L’air lui sembla plus dense que la veille. Plus chargé. Elle reconnut sa propre signature… mais elle n’était plus seule.Ce n’était pas encore celle d’un couple marqué.Pas une fusion.Mais un chevauchement.Elle tourna la tête.Caleb était déjà éveillé.Assis au bord du lit, les avant-bras appuyés sur ses cuisses, le regard fixé devant lui. Sa posture était tendue, maîtrisée à l’ex







