로그인Leïla s’habitua à la maison des Gilles comme on s’habituaient aux choses imposées : en apprenant à vivre autour.
Elle connaissait désormais les endroits où le sol craquait, les couloirs où la lumière automatique s’allumait trop vite, l’angle exact de l’escalier qui donnait vue sur le salon. Elle avait même repéré les heures où la maison était la plus silencieuse—celles où l’on pouvait croire, l’espace d’un instant, qu’elle n’appartenait à personne. Ce matin-là, elle descendit tôt, déjà prête. Sac sur l’épaule, cheveux attachés, terminal allumé. Les rendez-vous défilaient devant ses yeux comme une liste de survie : appel, essayage, séance photo, réunion, retour tardif. Une vie entière tassée dans des créneaux serrés. Elle posa son sac sur le comptoir de la cuisine. Caleb y était déjà. Il n’avait pas la tasse à la main cette fois. Il était debout près de la baie vitrée, le regard tourné vers l’extérieur, comme s’il surveillait quelque chose au-delà des grilles. Il se retourna en l’entendant, et son regard se posa sur elle avec une précision familière. Trop familière. Leïla sortit son pilulier, en prit un comprimé et l’avala d’un geste sec, sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit. Elle savait qu’il avait regardé. Elle s’y attendait, maintenant. — Tu pars encore, constata-t-il. — Oui. Leïla se servit un verre d’eau. Ses doigts étaient calmes. Son visage aussi. Elle avait appris à donner l’impression que rien ne l’atteignait. — Tu ne restes jamais ici, ajouta Caleb. — Je dors ici, corrigea-t-elle. Nuance. Il la fixa une seconde. — Et ça te suffit ? Elle posa le verre, se tourna vers lui. — Tu cherches à comprendre ou à juger ? — Je cherche à éviter les problèmes. Leïla laissa échapper un rire bref. — Tu crois que je suis un problème ? Caleb ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha d’un pas, lentement. Pas envahissant. Calculé. Comme s’il avait compris qu’une oméga qui recule est une oméga qui perd. — Je crois que tu es un risque, dit-il finalement. — Pour qui ? — Pour toi. Elle soutint son regard, sans ciller. — Je me gère. — Tu te contrôles, corrigea-t-il. Leïla serra les dents. Il avait cette manière agaçante de toucher exactement là où ça irritait. — Tu joues sur les mots. — Les mots comptent. Surtout ici. Le silence s’étira. Leïla prit son sac, prête à partir, mais une fatigue diffuse lui pesa soudain sur les épaules. Comme si son corps avait décidé de ralentir sans lui demander son avis. Elle inspira plus profondément, s’obligea à garder la même posture. Caleb la regarda, et son attention se fit plus aiguë. — Tu vas bien ? demanda-t-il. — Oui. Réponse trop rapide. Elle le sut au moment même où elle la prononça. — Tu mens mal, dit-il. — Et toi tu parles trop. Elle contourna le comptoir, direction la porte. — Leïla. Elle s’arrêta. — Quoi ? Caleb hésita, imperceptiblement. Comme s’il pesait ses mots. — Tu as… reçu des messages de Ryan ? La question tomba d’un ton neutre. Mais son instinct, à elle, perçut la tension qui se cachait dessous. — Oui, répondit-elle simplement. Pourquoi ? — Pour savoir s’il compte repasser ici. Leïla se retourna lentement vers lui. — Tu n’as pas à gérer qui je vois. — Je gère ce qui entre sur mon territoire. — Et moi je gère ma vie. Leurs regards se heurtèrent. Puis Leïla souffla, plus froide. — Ryan ne vient pas aujourd’hui. Et même si c’était le cas… tu n’aurais rien à dire. Caleb ne bougea pas. — Si ses phéromones te déclenchent, si sa présence… — Ça n’arrivera pas, coupa-t-elle. Je prends mes inhibiteurs. Elle regretta aussitôt la phrase. Parce qu’elle venait de se justifier. Caleb hocha la tête, lentement. — Je sais. Cette réponse la déstabilisa. Elle s’attendait à un commentaire, à une pique, à un “bien” condescendant. Mais il resta silencieux, comme s’il enregistrait simplement l’information. Comme s’il construisait déjà un plan qu’elle ne voyait pas. Leïla quitta la maison sans ajouter un mot. ⸻ La journée en ville se déroula à un rythme infernal. À midi, les lumières du studio étaient trop fortes. À quatorze heures, les voix autour d’elle semblaient trop proches. À seize heures, elle dut refaire une prise trois fois parce que son attention glissait, comme si son esprit refusait de rester concentré. Ce n’était pas normal. Elle se força à boire de l’eau, à sourire, à répondre aux questions. Elle était entraînée. C’était son métier. Son masque ne craquait pas facilement. Pourtant, à un moment, en sortant d’un bâtiment, une odeur la heurta de plein fouet. Un alpha. Pas un puissant. Pas un dangereux. Juste un homme quelconque, dans la foule. Mais son instinct réagit trop fort, trop vite, comme une alarme mal réglée. Leïla s’arrêta net, le cœur battant. Elle porta une main à son sac, chercha le pilulier comme un réflexe. Ses doigts touchèrent le métal froid. Tout allait bien. Elle avait pris son comprimé ce matin. Elle marcha plus vite jusqu’au véhicule, sans regarder personne. Dans le miroir de la portière, son visage lui parut plus pâle que d’habitude. Ses yeux un peu plus brillants. Elle cligna, comme pour chasser cette impression. C’était le stress. C’était la fatigue. C’était tout sauf ça. ⸻ Le soir, quand elle rentra, la maison des Gilles l’accueillit avec ce calme trop net, presque irréel. Elle posa son sac, retira ses chaussures, s’apprêta à monter sans un mot. Elle avait besoin de sa chambre, de sa porte fermée, de l’illusion d’un espace à elle. — Tu es rentrée tard. La voix de Caleb venait du salon. Elle s’arrêta, sans se tourner. — J’avais du travail. — Tu as mangé ? La question la prit de court. — Oui, mentit-elle. Un silence. — Tu mens encore mal, dit-il. Leïla se tourna, agacée. Caleb était assis dans la pénombre, le regard levé vers elle. Il ne souriait pas. Il n’avait pas l’air moqueur. Il avait l’air… concentré. — Qu’est-ce que tu veux, Caleb ? Il se leva, lentement, et s’approcha sans brusquerie. — Je veux savoir si tu sens quelque chose d’anormal. Leïla sentit son estomac se serrer. — Non. — Pas de chaleur ? Pas de vertige ? Pas de sensibilité accrue ? Elle serra les poings. — Tu me fais passer un interrogatoire ? — Je m’assure que tu ne prends pas de risques. — Je n’en prends pas. — Leïla. Cette fois, son ton était plus bas. Plus ferme. Elle le fixa. Et pendant une seconde, elle eut envie de lui dire la vérité : l’odeur trop forte, la fatigue étrange, cette sensation sous la peau qui refusait de disparaître. Mais elle refusa. — Je suis fatiguée, dit-elle finalement. C’est tout. Caleb la regarda longtemps, comme s’il évaluait si elle croyait réellement ce qu’elle disait. — Très bien, répondit-il enfin. Va te reposer. Elle monta les escaliers, le cœur battant trop vite, et ferma la porte de sa chambre. Le silence retomba. Leïla posa son sac, sortit son pilulier et l’ouvrit. Les comprimés étaient là. Alignés. Rassurants. Elle en compta un, deux, trois… puis s’arrêta. Son cerveau mit une seconde à comprendre ce qui clochait. Un espace vide. Une dose manquante, alors qu’elle était presque sûre de ne pas l’avoir prise en double. Leïla sentit un froid lui traverser la poitrine. Ses doigts se crispèrent autour du pilulier. Ce n’était probablement rien. Mais son instinct, lui, ne savait pas mentir.La ville n’avait pas changé.Les tours de verre s’élevaient toujours aussi haut, découpant le ciel en lignes froides et brillantes. Les flux de circulation dessinaient leurs artères lumineuses, constantes, presque mécaniques. Les hiérarchies existaient encore, visibles dans les regards, dans les silences, dans la manière dont certains espaces semblaient naturellement appartenir à certains corps plutôt qu’à d’autres.Le monde guidé par l’instinct n’avait pas soudainement appris la douceur.Et pourtant, Leïla ne le regardait plus de la même façon.Elle se tenait près de la baie vitrée, une main posée contre la surface lisse du verre, observant la fin d’après-midi s’installer lentement. La lumière déclinait, transformant la ville en une mosaïque d’or et d’ombres. Elle se souvenait d’une époque où chaque sortie lui demandait un effort, où chaque déplacement était calculé, où elle comptait ses pas comme on compte des risques.Aujourd’hui, elle respirait librement.Pas parce que le monde ét
Le temps sembla se dilater.Leïla en prit conscience dès qu’elle entra dans la pièce où Caleb l’attendait, comme si l’air lui-même avait changé de densité. La lumière était douce, tamisée par la fin du jour, et pourtant chaque détail lui paraissait plus net. Les contours. Les ombres. Les respirations.Son corps, lui, ne se trompait pas.La chaleur était à son point le plus exigeant. Elle ne brûlait plus de manière désordonnée ; elle s’était concentrée, précise, presque méthodique. Une tension sexuelle constante, profonde, qui ne criait plus, mais appelait. Elle sentait chaque battement de son cœur résonner plus bas, plus fort, comme si son corps savait exactement ce qu’il attendait.Elle inspira lentement.L’odeur de Caleb l’enveloppa aussitôt. Plus dense qu’avant. Plus sombre aussi. Le rut était bien là, contenu avec une rigueur presque douloureuse. Elle le sentait dans la manière dont il se tenait droit, dans le contrôle extrême de ses gestes, dans la façon dont ses yeux la suivaien
Leïla ne dormit presque pas.La nuit avait été faite de silences trop lourds et de pensées trop claires pour se dissoudre dans le sommeil. La chaleur était toujours là, bien sûr — persistante, fidèle, comme un battement supplémentaire sous sa peau — mais elle n’était plus la chose la plus envahissante. Ce n’était plus elle qui occupait tout l’espace.C’était l’attente.Elle savait que cette conversation devait avoir lieu. Elle le savait depuis la veille, depuis le moment où elle avait croisé le regard de Ryan dans la rue. Elle n’avait pas fui. Elle n’avait pas fait semblant de ne pas voir. Mais elle n’avait pas parlé non plus. Pas encore.Parce que certaines choses méritaient d’être dites quand le souffle était redevenu stable.Quand le matin arriva enfin, gris et calme, Leïla se leva lentement. Son corps protesta un peu — la chaleur n’aimait pas les transitions trop brusques — mais elle prit le temps. Elle se lava, s’habilla simplement, choisit des vêtements qui ne criaient rien, qui
Le calme revint par à-coups.Pas immédiatement. Pas entièrement. Il s’installa comme un souffle retenu trop longtemps, encore fragile, encore instable. Leïla en prit conscience une fois rentrée, quand les murs se refermèrent autour d’elle et que la ville resta dehors. Le bruit, les odeurs étrangères, les regards possibles… tout cela semblait soudain loin, comme filtré par une couche épaisse de fatigue.Son poignet la lançait un peu.Rien de grave. Une douleur sourde, localisée, presque banale. Et pourtant, elle ne cessait d’y penser, comme si son corps voulait s’assurer qu’elle n’oublie pas ce qui s’était passé. Elle s’assit lentement, posa son sac à côté d’elle, et laissa enfin ses épaules s’affaisser.La chaleur était toujours là.Elle pulsa doucement, persistante, presque têtue. Elle ne s’était pas calmée après l’adrénaline. Elle n’avait pas disparu avec la sécurité retrouvée. Le cycle suivait son cours, indifférent aux événements, fidèle à sa logique biologique.Mais quelque chose
Leïla avait compté ses pas comme on compte des secondes.Pas parce qu’elle se perdait — elle connaissait la ville, ses routes, ses rues vitrées et ses artères brillantes — mais parce que ce jour-là, chaque mètre avait un goût d’effort. Le cinquième jour tirait vers le sixième. Le cycle continuait. La chaleur, toujours là, ne la lâchait pas ; elle s’était simplement installée, comme une présence insistante sous sa peau, une tension sexuelle constante qu’elle tenait à distance avec une discipline fragile.Elle avait pourtant choisi de sortir.Pas pour s’échapper. Pas pour prouver quelque chose. Pas pour braver qui que ce soit.Pour être honnête.Ryan.Elle avait besoin de le voir avant que tout ne devienne irréversible. Avant que le marquage ne transforme l’odeur, les regards, les mots possibles. Avant que la ville elle-même ne puisse lire, dans l’air, ce qu’elle n’avait pas encore dit à voix haute.Elle marcha lentement, le col de sa veste relevé malgré le froid relatif. Ses doigts s’o
Le cinquième jour ne commença pas par la chaleur.Il commença par une sensation plus diffuse, plus insidieuse, qui s’installa en Leïla avant même qu’elle n’ouvre les yeux. Une impression d’être observée. Pas regardée — sentie. Comme si quelque chose, au-delà de son corps, avait changé de statut.Elle inspira lentement.La chaleur était toujours là, bien sûr. Présente, persistante, presque familière désormais. Elle pulsait en elle avec la régularité d’un second cœur. Mais ce matin-là, ce n’était pas elle qui occupait tout l’espace.C’était l’odeur.Leïla fronça légèrement les sourcils et se redressa à demi. L’air lui sembla plus dense que la veille. Plus chargé. Elle reconnut sa propre signature… mais elle n’était plus seule.Ce n’était pas encore celle d’un couple marqué.Pas une fusion.Mais un chevauchement.Elle tourna la tête.Caleb était déjà éveillé.Assis au bord du lit, les avant-bras appuyés sur ses cuisses, le regard fixé devant lui. Sa posture était tendue, maîtrisée à l’ex







