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CHAPITRE 6 : LE DIEU ET SES DÉESSES 2

Author: Dledition
last update publish date: 2026-07-05 07:13:14

Vittorio est mon seul ami, si l'on peut appeler amitié ce lien étrange tissé de cynisme partagé, de nuits de débauche et de contrats juteux. Fils d'un associé de mon père, il a hérité de la fortune sans les responsabilités, et il brûle sa vie en voitures de course, en femmes et en nuits blanches avec une énergie qui frise le désespoir. Il est beau, riche, vide, exactement comme moi. Peut-être est-ce pour cela que nous nous comprenons sans jamais nous parler vraiment.

Il entre sans frapper, comme toujours, vêtu d'un costume de lin blanc froissé, une bouteille de champagne dans une main et deux flûtes dans l'autre. Son sourire est un croissant de lune dans un visage encore marqué par la nuit précédente.

— Lorenzo, tu as une tête de déterré.

— Vittorio, tu as l'élégance d'un marchand de tapis.

Il éclate de rire, pose la bouteille sur le bureau Empire sans se soucier du vernis, et se laisse tomber dans le fauteuil de cuir face à moi.

— J'ai croisé trois beautés dans l'escalier de service. La brune avait l'air contrariée. Tu n'as pas été à la hauteur ?

Je hausse les épaules et saisis la bouteille. Le champagne est frais, français, hors de prix. Vittorio ne boit que ce qu'il y a de mieux, une façon comme une autre de se prouver qu'il mérite son héritage. Je remplis les deux flûtes et en tends une à mon ami.

— Elles m'ennuyaient.

— Elles t'ennuient toutes, Lorenzo. C'est ta marque de fabrique. Tu baises comme d'autres fument, par habitude, sans jamais avaler la fumée.

Je bois une gorgée. Les bulles éclatent sur ma langue, légères, éphémères. Il a raison, bien sûr, mais je ne lui donnerai pas le plaisir de le reconnaître. Vittorio se penche en avant, les coudes sur les genoux, et son expression se fait plus sérieuse.

— Tu sais quel est ton problème ? Tu cherches quelque chose qui n'existe pas. Une femme qui te résiste, qui te fasse trembler, qui te fasse bander rien qu'en te regardant. Une chimère. Autant chercher une licorne dans un bordel.

— Je ne cherche rien.

— C'est encore pire. Tu attends. Tu attends sans savoir quoi, et pendant ce temps, tu baises des putes et tu collectionnes leurs culottes comme un entomologiste épingle des papillons. C'est pathétique, Lorenzo. Même moi, je trouve ça pathétique.

Son téléphone vibre sur la table basse, et il y jette un coup d'œil distrait. Son expression change, une lueur d'intérêt traverse son regard blasé.

— Tiens, Bianca demande de tes nouvelles. Elle veut revenir.

Bianca. Un prénom qui évoque des draps déchirés, des nuits de luxure à la frontière de la violence, une relation qui a duré trois mois avant que je ne m'en lasse comme des autres. Une femme dangereuse, capable de jouer la comédie de l'amour avec un talent d'actrice, mais trop habile, trop calculatrice pour être vraiment excitante.

— Dis-lui d'oublier mon adresse.

— C'est cruel.

— C'est moi.

Vittorio soupire, range son téléphone, et se lève pour arpenter la pièce. Ses pas résonnent sur le parquet, et son regard s'attarde sur le tableau accroché au-dessus de la cheminée, un portrait de mon père qui toise la pièce de son air sévère.

— Tu finiras seul, Lorenzo. Comme lui, comme tous les De Luca. Seul et riche et haï, dans ce mausolée qui pue le vieux cigare et le sexe froid.

— Tu oublies que je suis déjà seul.

Il se tourne vers moi, et pour une seconde, je vois passer dans ses yeux une ombre de pitié. Puis il redevient le Vittorio que je connais — superficiel, sarcastique, indestructible.

— Alors baise, mon ami. Baise jusqu'à en crever. Au moins, tu mourras en faisant ce que tu aimes.

— Je n'aime rien.

Les mots sont sortis tout seuls, sans que je les contrôle, et ils planent dans l'air comme une sentence. Vittorio me regarde, ne dit rien, hausse les épaules. Puis il se verse une autre flûte de champagne, la vide d'un trait, et se dirige vers la porte.

— Je t'enverrai quelque chose de nouveau, la semaine prochaine. Une Russe, peut-être, ou une Brésilienne. Paraît qu'elles ont le sang chaud, ça pourrait te réchauffer.

Puis il sort, me laissant seul dans le bureau immense, entouré de dorures et de fantômes. Le silence retombe, plus lourd qu'avant. Par la fenêtre, la ville s'éveille lentement, les premières lueurs de l'aube griffent le ciel noir. Bientôt, les domestiques commenceront leur ronde, Madame Fiore viendra prendre ses ordres, et la machine du Palazzo repartira pour une journée identique à toutes les autres.

Je pose ma flûte, m'adosse au fauteuil Empire, et je ferme les yeux. Dans ma tête, la litanie de Vittorio tourne en boucle : tu cherches quelque chose qui n'existe pas, une femme qui te résiste, une chimère. Peut-être a-t-il raison. Peut-être que j'attends. Peut-être que j'attends depuis toujours sans savoir ce que j'attends.

Et si cette chose arrivait ?

Cette pensée fugace me traverse l'esprit, absurde, presque douloureuse, et je la chasse d'un mouvement de tête. Les chimères n'entrent pas au Palazzo De Luca. Ici, il n'y a que des prédateurs et des proies.

Et moi, je suis le plus grand des prédateurs.

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