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CHAPITRE 71 — CE QUE LUNA VOIT

Author: Déesse
last update publish date: 2026-11-03 03:23:19

— Ombretta

Je passe la journée dans une torpeur qui ne me lâche pas, ces gestes mécaniques, ce ménage que je fais sans y penser, ces assiettes que je lave, ces vêtements que je plie, et Luna est là, dans son coin, avec ses crayons, avec ses feuilles, et je la surveille du coin de l'œil, cette surveillance constante, cette attention à tout ce qu'elle fait, à tout ce qu'elle dit.

Elle dessine depuis une heure, cette concentration qui me fait peur, cette façon qu'elle a de ne pas lever la tête, de
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    — LunaJe me réveille avant tout le monde, cette habitude, cette lumière qui passe à travers les rideaux, et je reste un instant dans mon lit, à écouter les bruits de la maison, ces bruits que je connais, ces craquements, ces murmures, et puis je me souviens, je me souviens que papa est là, que papa a dormi sur le canapé, et je me lève, cette joie qui me porte, ce besoin de le voir, de vérifier qu'il est vraiment là.Je sors de ma chambre sur la pointe des pieds, cette précaution qui me fait sourire, cette chose d'enfant, et je passe devant la chambre de maman, cette porte entrouverte, et je regarde, et maman dort, cette paix sur son visage, cette chose qui me dit qu'elle va bien, qu'elle a dormi, qu'elle ne cauchemarde pas.Je descends, ces marches que je connais, cette rampe que je tiens, et j'arrive dans le salon, et je le vois, papa, allongé sur le canapé, cette couverture qui monte et qui descend au rythme de sa respiration, ce souffle régulier, et je m'approche, et je le regarde

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    — MatteoJe reste sur le canapé longtemps après qu'Ombretta a couché Luna, cette immobilité qui me pèse, ces mains posées sur mes genoux, cette maison autour de moi, et je regarde le dessin que Luna m'a donné, ce dessin avec les trois silhouettes, et je me dis que c'est le plus beau cadeau qu'on m'ait jamais fait, ce bout de papier, ces traits maladroits, cette chose qui me dit que j'ai une place, que j'ai une fille, que j'ai une famille.Ombretta revient dans le salon, elle s'assoit en face de moi, cette chaise, cette distance qu'elle maintient, et je vois dans son visage cette fatigue, cette chose qui la ronge, cette chose qui ne la lâche pas.— Elle est endormie.— Elle est adorable.— Oui.Il y a un silence, ce silence qui dure, ce silence qui me dit qu'elle veut dire quelque chose, qu'elle cherche comment le dire, et je ne la presse pas, j'attends, cette patience qui me coûte.— Matteo, il faut que je te parle de cette nuit.Je me fige, cette nuit, cette nuit dont elle n'a jamais

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    — OmbrettaJe passe la journée dans une torpeur qui ne me lâche pas, ces gestes mécaniques, ce ménage que je fais sans y penser, ces assiettes que je lave, ces vêtements que je plie, et Luna est là, dans son coin, avec ses crayons, avec ses feuilles, et je la surveille du coin de l'œil, cette surveillance constante, cette attention à tout ce qu'elle fait, à tout ce qu'elle dit.Elle dessine depuis une heure, cette concentration qui me fait peur, cette façon qu'elle a de ne pas lever la tête, de ne pas parler, de ne pas exister ailleurs que sur cette feuille, et je m'approche, je regarde par-dessus son épaule, et ce que je vois me glace, cette image qui me saute au visage, cette image que je n'aurais jamais voulu voir.Une maison, cette maison que je connais, cette maison que je n'ai jamais décrite, cette maison avec sa porte bleue, ses volets, son jardinet, et devant la maison, deux silhouettes, une femme et un homme, et entre eux, une enfant.— Luna, qu'est-ce que tu dessines ?— Je

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    — MatteoJe m'arrête au milieu du trottoir, cette immobilité qui me pèse, ces mains dans les poches, ce froid qui me mord les doigts, et je regarde cette porte qui vient de se refermer, cette porte bleue, cette maison, cette femme derrière, et je me dis que je viens de perdre quelque chose, que je viens de perdre une chose que je n'avais même pas encore gagnée.Elle a raison, cette pensée qui tourne, cette pensée que je ne peux pas chasser, elle a raison sur tout, j'ai amené cette chose jusqu'ici, j'ai réveillé Vittoria, j'ai mis Luna en danger, et cette idée me ronge, cette idée me dit que je ne suis pas un père, que je ne suis pas un homme, que je ne suis qu'un enfant qui joue avec des choses trop grandes pour lui.Je m'éloigne, mes pas me portent sans que je décide, et je marche longtemps, ces rues que je ne connais pas, ces maisons, ces jardinets, et je me retrouve devant la gare, cette gare où je suis arrivé il y a deux jours, et je m'assois sur un banc, et je regarde les trains

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    — MatteoJe m'arrête au coin de la rue et je sors mon téléphone pour regarder l'heure, cette habitude idiote, ce geste qui ne sert à rien, et quand je relève la tête je la vois, cette silhouette à la fenêtre, cette femme qui tire le rideau d'un geste brusque, et je comprends tout de suite que quelque chose ne va pas, parce que ce geste n'est pas celui de quelqu'un qui se prépare à dormir, c'est celui de quelqu'un qui se cache.Je lève les yeux, je balaie la rue, et je le repère, cet homme adossé au mur d'en face, cette immobilité qui n'est pas celle d'un passant, cette façon qu'il a de ne pas regarder son téléphone, de ne pas fumer, de ne rien faire d'autre que regarder cette fenêtre, et je sens cette chose froide qui se referme dans ma poitrine, cette chose que je connais, cette chose que j'ai apprise à reconnaître chez les gens qui travaillent pour ma famille.Je ne bouge pas, je reste dans l'ombre du coin de rue, et je l'observe, et je compte, et je me dis que ce n'est pas un hasar

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