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Penulis: Papillon
last update Tanggal publikasi: 2026-06-02 03:14:10

Lila

Je descends l’escalier. 

Le talon de ma botte claque sur le bois. Une fois. Deux fois. Silence dans la cuisine.

Papa lève le nez de son journal. Maman lâche sa tasse de thé. Ils me regardent. Fixement. Comme si j’avais une troisième jambe.

« Lila ? » Maman cligne des yeux. « Tu… tu sors. »

Je réajuste la ceinture de mon trench camel. Repasse une main dans mes cheveux. Ondulés. Sauvages. Pas attachés. Rouge à lèvres, bordeaux. Le même que pour Ashford Manor. Le même que pour la guerre.

Sous le trench : robe noire. Collants. Bottes.

Je ne vais pas à un enterrement. Je vais à un rendez-vous.

« Oui, » Je dis. Simple. « J’ai un truc à 15h. »

Papa repose son journal. Lentement.

« Un truc ? » Il échange un regard avec maman. Le regard, celui qu’ils avaient quand j’avais 16ans et que je rentrais à 2h du mat. Mélange d’espoir et de terreur.

« Quel genre de truc, ma chérie ? » Maman essaie le ton léger. Rate complètement. « Tu… tu vois quelqu’un ? »

Mon estomac se tord.

Je revois James. Sous cette glycine, devant. Je te présente mes parents, Lila. Ceux qui seront tes beaux-parents.

Je revois le dîner chez eux, 3 mois après. Quand est-ce que vous nous faites un petit-fils ? 

Je revois Claridge’s. Seule.

La peur me gifle. Froide. 

Si je dis oui, ils espèrent. Si ça plante, ils me regarderont avec pitié. Encore.

Si je dis non, je mens. Et j’en ai marre de mentir.

« Je vais voir une expo, » Je réponds. Voix neutre. « A la Tate Modern. »

C’est vrai. Techniquement. 

« Seule ? » papa insiste. Doucement.

« Oui. » je prends mes clés sur le meuble. « Seule. »

Maman se lève. Elle veut me prendre dans ses bras. Me dire fais attention. Me dire on est là.

Je fais un pas de côté. Attrape la poignée.

« Je rentrerai pas tard. »

Je sors. Je n’ai pas dit au-revoir. Au revoir, ça porte malheur.

Du monde, du bruit. Des touristes, des étudiants, des verres de vin blanc à 14 euros. La Tamise est grise. Le ciel est gris. Londres est Londres.

Je scanne.

Table à gauche : famille allemande. Table à droite : deux filles qui prennent leur latte en photo. Au fond, un groupe d’hommes en costume qui parlent finance. Pas des yeux bleus ? Pas de cicatrice. Pas de Wells.

Mon cœur descend.

Stupide. J’y ai cru. A 23h47 dans le noir, j’y ai cru.

C’était un faux numéro. Une blague de James. Un test de Chloe.

Je suis venue en trench et en rouge à lèvres pour un fantôme.

Je serre mon sac. Je vais partir. Tout de suite. Avant que quelqu’un me reconnaisse. Avant que…

Une main se lève. Au fond. Table seule, collée au mur. Une main, paume ouverte. Hésitante. Comme au labyrinthe.

Je m’approche. Chaque pas est un combat contre la fuite. Et là, je le vois.

Ce n’est pas Wells. Enfin si. Mais non.

Jean noir. Pull à col roulé noir. Casquette noire, visière baissée. Lunettes de soleil malgré le ciel gris. Il s’est effacé.

Le mec du mariage, celui qui brillait même en fuyant, a disparu.

Celui-là veut se faire oublier. Il supplie qu’on ne le regarde pas. 

Je m’arrête devant la table. Lui ne bouge pas. Il retire ses lunettes. Lentement. Yeux bleus. Fatigue. Guerre. Cicatrice sur la lèvre.

C’est lui. Et c’est un autre. 

« Salut, Lila, » il dit. Voix basse. Rauque. « T’es venue. »

Je ne m’assoie pas.

« C’est quoi ce déguisement ? » Les mots sortent plus secs que prévu. « T’as braqué une banque avant de venir ? »

Il esquisse un sourire. Pas de fossettes. Pas de lumière. Juste de l’usure.

« Quelque chose comme ça. » Il montre la chaise en face. « Tu t’assieds ? Ou tu préfères me tirer dessus de loin ? »

Je m’assois. Parce que je suis venue. Parce que j’ai du rouge à lèvres. Parce que j’en ai marre de fuir.

« T’as peur qu’on te voie, » je lâche. Ce n’est pas une question. « Avec moi. »

Il enlève sa caquette. Passe une main dans ses cheveux en bataille. Il n’a pas dormi.

« Je n’ai pas peur qu’on me voie, Lila. » il plante ses yeux dans les miens. Bleu contre marron. « J’ai peur qu’on te voie. Avec moi. »

Le bruit de la terrasse disparait. Les touristes, les lattes, la Tamise. Tout s’efface.

Il reste juste sa phrase. Et le poids qu’elle met sur mes épaules.

« Pourquoi ? » Ma voix est un fil. « T’es qui, Wells ? »

Il prend une inspiration. Longue. Comme avant de sauter.

« Oublions qui je suis pour le moment et profitons juste. Je veux passer ce moment avec toi comme une personne normale. »

Je suis un peu troublée mais je ne laisse rien paraitre. Chacun a ses démons et je ne vais pas le forcer à sortir les siens s’il ne se sent pas prêt.

Le serveur pose les cafés. 

Deux expressos. Noirs. Aucun sucre.

Wells l’avait deviné. Ou il se souvient de moi plus que je ne veux l’admettre.

Je prends la tasse. Elle brûle. Ça me ramène dans mon corps.

Lui, il garde les mains autour de la sienne. Comme s’il avait froid. Ou peur de lâcher.

« Alors, » il dit. « 10 minutes. On oublie tout. »

J’acquiesce. Je bois une gorgée. Amer. Parfait.

Le bruit de la terrasse revient. Rires d’étudiants, claquement des appareils photo, une mère qui crie sur son gamin.

Ici, entre nous deux, c’est silencieux.

« Tu manges quelque chose ? » Il me demande. Il pointe le menu du doigt. « Je meurs de faim. Et si je commande tout seul, ça fait suspect. »

Je lève un sourcil.

« Tu veux qu’on partage une part de gâteau au citron ? Très discret. Très normal. »

Il rit. Vraiment. Le son me surprend. Bas, cassé, mais vrai.

« C’est décidé. Gâteau au citron pour deux. On a l’air de deux collègues qui font la pause. »

Il appelle le serveur. Il ne regarde pas autour de lui cette fois. Juste le menu. Juste moi.

Quand le gâteau arrive, il coupe une part, me la tend en premier.

Petit geste. Anodin. Mais personne ne m’a servi en premier depuis… depuis avant James.

On mange en silence. Le citron est acide. Il me fait plisser les yeux.

Lui, il me regarde faire. Sans sourire moqueur. Juste… attentif.

« Pourquoi tu m’as fait venir ici, Wells ? » Je finis par demander. Je pose ma fourchette. 

Il repose la sienne aussi. Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde. Vraiment me regarde. Pas la Lila abandonnée par son fiancé. Pas la Lila humiliée sur I*******m. Juste moi.

« Parce que depuis le labyrinthe, j’entends ta voix, » il dit. Bas. « Tu m’as dit que je fuyais. Tu avais raison. »

Il passe une main sur sa nuque. Geste nerveux. Humain.

« Et je me suis dit… si je dois arrêter de fuir, je veux le faire avec quelqu’un qui voit à travers le masque. »

Mon cœur rate un battement. Je veux rire. Je veux dire t’es fou. Je veux partir avant que ça devienne réel. Mais je reste. Parce que ses yeux ne mentent pas.

« Et si je vois trop ? » je murmure.

« Alors tu me dis d’arrêter, » il répond. Simple. « Et je m’arrête. »

Le serveur passe, débarrasse les assiettes. Personne ne nous remarque.

10 minutes. Elles sont presque passées.

Je pose mes mains à plat sur la table. Je me penche un peu.

« Dis-moi une chose, Wells. Une seule. Hors protocole. Hors jeu. »

« N’importe quoi, » il dit. Sans hésiter.

Je cherche ses yeux. 

« Quand tu me regardes… tu vois quoi ? »

Il ne détourne pas le regard. Il prend son temps. Comme s’il choisissait chaque mot pour ne pas me briser.

« Je vois une fille qui s’est relevée toute seule, » il dit. « Je vois quelqu’un qui a eu envie de jeter son téléphone hier soir, et qui a quand même répondu à un message d’un inconnu. »

Il marque une pause.

« Je vois quelqu’un qui mérite plus que 10 minutes de normalité. »

L’air manque.

Je veux dire quelque chose. N’importe quoi. Arrête, continue, t’es dangereux. Mais tout ce qui sort c’est : 

« Le temps est écoulé, Wells. »

Il hoche la tête. Lentement. Il prend la note. Paie en cash.

« On se revoit ? »

Je me lève. Je prends mon sac. Je ne réponds pas. Je me contente de hocher la tête. 

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