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S. O. S EN HAUT MER
S. O. S EN HAUT MER
Author: KellyKarly

Chapitre 1 : Les crocs du Prince

Author: KellyKarly
last update publish date: 2026-08-27 13:59:30

Le soleil de cette fin septembre enveloppait l'Académie Hawthorne d'une lumière dorée qui faisait scintiller les façades de pierre blanche et les immenses baies vitrées du complexe sportif.

Les feuilles des érables centenaires bordant le campus commençaient à peine à rougir, annonçant un automne que tous les élèves attendaient avec impatience, non pas pour la beauté du paysage, mais parce qu'il marquait le début de la saison de football américain.

À Hawthorne, le football n'était pas un simple sport : c'était une religion, un culte célébré chaque vendredi soir dans le stade qui portait le nom du fondateur de l'école, un magnat de l'acier du dix-neuvième siècle dont le portrait sévère ornait encore le hall principal.

Les tribunes commençaient à se remplir.

Les premiers élèves arrivaient par petits groupes, leurs sacs à dos griffés jetés négligemment sur les épaules, leurs voix portées par l'excitation du match qui allait opposer les Hawks de Hawthorne aux Panthers de Saint-Matthew, leurs rivaux historiques.

Des banderoles aux couleurs de l'école bleu marine et or claquaient doucement dans la brise.

Des pom-pom girls répétaient leurs mouvements près de la piste d'athlétisme, leurs jupes plissées virevoltant dans un synchronisme parfait.

L'odeur de l'herbe fraîchement tondue se mêlait à celle, plus industrielle, des hot-dogs que l'on préparait déjà au stand de la cafeteria.

Au centre de cette effervescence, sur le terrain lui-même, les joueurs terminaient leur échauffement.

Parmi eux, Eric Van der Borgh étincelait littéralement.

Son casque sous le bras, ses cheveux blonds coupés court dégageant un visage aux traits aristocratiques, il arpentait la pelouse comme un général inspectant ses troupes avant la bataille.

À dix-neuf ans, il incarnait tout ce que Hawthorne admirait : la richesse, la beauté, la puissance physique et une confiance en soi si absolue qu'elle en devenait magnétique.

Les autres joueurs gravitaient autour de lui, cherchant son approbation d'un regard, d'un signe de tête.

Eric distribuait les sourires et les tapes sur les épaules avec la générosité calculée d'un prince conscient de sa supériorité.

C'est à cet instant précis que Joe Alvarez franchit la grille du stade.

Il arriva par l'entrée latérale, celle que personne n'empruntait jamais parce qu'elle longeait les poubelles de la cafétéria et qu'une odeur désagréable y stagnait en permanence.

Max, son berger allemand au pelage fauve et noir, marchait calmement à ses côtés, la truffe au vent, les oreilles dressées.

C'était un privilège que Joe avait obtenu après de longues négociations avec l'administration : la présence de Max était justifiée par des raisons médicales que personne n'avait jamais vraiment cherché à vérifier, mais que l'on tolérait parce que Joe Alvarez, malgré son intelligence évidente, restait un élève dont on parlait peu, un de ces fantômes discrets qui traversent les couloirs sans laisser de trace.

Il portait ses éternelles lunettes à monture épaisse, des modèles bon marché que l'on trouvait dans les pharmacies et qui contrastaient violemment avec les lunettes de soleil design que les autres élèves arboraient même par temps couvert.

Ses vêtements un jean délavé, une chemise à carreaux passée, des baskets usées jusqu'à la corde racontaient sans mot dire une histoire différente de celle des fils et filles de banquiers, d'avocats et de promoteurs immobiliers qui fréquentaient Hawthorne.

Joe était là grâce à une bourse au mérite, une de ces rares aides que l'académie accordait chaque année pour se donner bonne conscience et pour dénicher, parfois, un génie qui ferait honneur à l'établissement.

Il s'assit dans un coin isolé des gradins, à l'écart de l'agitation, et sortit de son sac un carnet à dessin usé et un crayon de papier.

Max se coucha à ses pieds, le museau sur les pattes, habitué à ces longues heures d'immobilité. Joe n'aimait pas le football.

Il n'en comprenait ni les règles complexes ni la ferveur quasi religieuse qu'il suscitait. Mais il aimait dessiner, et le mouvement des corps sur le terrain ces courses, ces sauts, ces chocs offrait un spectacle plastique fascinant.

Déjà, son crayon courait sur le papier, capturant la courbure d'un dos, la tension d'un mollet, la grâce brutale d'un bras lancé en avant.

Sur le terrain, l'échauffement se poursuivait.

Eric, qui venait d'exécuter une passe parfaite à l'un de ses coéquipiers, se tourna vers les gradins pour saluer la foule qui l'acclamait déjà.

Son regard balaya les travées, reconnaissant ici et là des visages familiers : celui de Tiny, son fidèle lieutenant, assis au premier rang, ceux des pom-pom girls, celui de Sarah Jenkins qui agitait la main dans sa direction. Et puis son regard s'arrêta sur Joe.

Quelque chose se figea dans l'expression d'Eric.

Un éclat dur traversa ses yeux bleus, une lueur que ses proches connaissaient bien et qui annonçait généralement un moment de cruauté gratuite.

Il se tourna vers deux de ses coéquipiers, murmura quelques mots en désignant Joe d'un mouvement du menton.

Les deux garçons hochèrent la tête avec un sourire mauvais.

Joe, absorbé par son dessin, ne vit rien venir.

La première chose qu'il perçut fut l'ombre qui s'abattit sur son carnet.

Il leva la tête et découvrit Eric debout devant lui, les poings sur les hanches, le dominant de toute sa stature.

Les deux autres joueurs encadraient leur capitaine comme des gardes du corps.

Le brouhaha des gradins sembla s'atténuer, comme si la foule retenait son souffle, consciente qu'un spectacle d'une autre nature allait commencer.

— Tiens, tiens, lança Eric d'une voix assez forte pour être entendu des rangées voisines.

—La taupe à lunettes est sortie de son terrier. Tu t'es perdu, Alvarez ? La bibliothèque est de l'autre côté du campus.

Quelques rires fusèrent dans les gradins.

Joe ne répondit pas.

Il referma lentement son carnet, le glissa dans son sac, et commença à se lever, espérant s'éclipser avant que la situation ne dégénère.

Max, sentant la tension, émit un grondement sourd. Joe posa une main apaisante sur la tête du chien.

— Laisse tomber, Eric, murmura-t-il. Je m'en vais.

— Laisse tomber ? répéta Eric en feignant la surprise. Mais je ne veux pas que tu t'en ailles, Alvarez. Je veux que tu participes. Après tout, tu fais partie de la grande famille de Hawthorne, non ?

Il attrapa un ballon de football que l'un de ses acolytes lui tendait et le fit tourner entre ses mains.

Son sourire s'élargit, découvrant des dents parfaitement alignées, blanchies par des soins dentaires hors de prix.

— Tiens, attrape.

Le ballon fendit l'air. Joe, surpris, tenta de le saisir, mais ses mains rencontrèrent le vide.

Le ballon rebondit sur le banc avec un bruit mat et roula dans l'allée.

Des rires plus nourris s'élevèrent. Max aboya, les poils hérissés.

— Pas très sportif, le génie, commenta Eric. Mais c'est vrai que sans tes lunettes, tu ne vois rien. Tu es quoi, exactement ? Myope comme une taupe ? Aveugle comme une chauve-souris ?

Il se tourna vers la foule qui s'était massée autour d'eux, attirée par l'altercation comme des mouches par le miel.

— Vous savez comment on l'appelle, nous, dans l'équipe ? L'Aveugle. Pas méchant, hein ? Juste... descriptif.

Les rires redoublèrent.

Joe sentit le rouge lui monter aux joues. Ses poings se serrèrent le long de son corps.

Sa mère, le lieutenant Elena Alvarez, lui avait toujours répété de ne pas répondre aux provocations, de ne pas donner à ces gamins de riches la satisfaction de le voir perdre son sang-froid.

Tu vaux mieux qu'eux, disait-elle. Tu vaux mieux que leurs moqueries et leur mépris.

L'intelligence est une arme plus puissante que la violence. Mais l'intelligence, à cet instant précis, ne lui était d'aucun secours.

— Laisse-moi tranquille, Eric, répéta-t-il d'une voix plus ferme. Je ne t'ai rien fait.

— Rien fait ? s'esclaffa Eric. Mais tu existes, Alvarez. Rien que ça, c'est déjà une insulte.

—Tu te balades dans notre école avec tes fringues de clochard, ton chien galeux et tes lunettes de bigleux. Tu crois que tu as ta place ici, sérieusement ?

—Ton père a dû faire quoi pour que tu sois accepté ? Cirer les chaussures du directeur ?

Joe savait qu'il ne fallait pas répondre.

Il le savait parfaitement. Mais la mention de son père ce père qu'il n'avait jamais connu, ce père qui n'était qu'une absence, un nom sur un certificat de naissance, un fantôme que sa mère évoquait parfois avec des yeux tristes fit voler en éclats sa résolution.

Quelque chose se brisa en lui, une digue intérieure qui cédait sous la pression de trop d'humiliations accumulées.

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