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Yûsuf
L'eau coule dans le bassin de marbre, et je la regarde monter, lentement, comme chaque soir. Elle est froide d'abord, presque glacée, et je la laisse jaillir du robinet de cuivre avec ce bruit de source que je connais par cœur. Le hammam n'est pas encore embrumé, pas encore chaud. Il est vide, silencieux, et ce silence m'appartient avant que le maître n'arrive. Je plonge ma main dans l'eau froide. Le froid me mord les doigts, remonte le long de mon poignet, et une image traverse mon esprit, rapide, indésirable : le bain glacé du marchand, il y a cinq ans. Je me revois, nu, maigre, grelottant, plongé dans une bassine d'eau noire, devant des hommes qui m'examinaient comme une bête. L'eau était si froide que mes dents claquaient. On m'avait dit que c'était pour vérifier que j'étais sain. J'avais quatorze ans. J'étais sain. J'étais terrifié. Je retire ma main de l'eau et je chasse ce souvenir. Le bassin se remplit peu à peu. J'ouvre le second robinet, celui de l'eau chaude, et je mélange. La vapeur commence à s'élever, blanche, dense, et elle enveloppe les murs de marbre, les cuivres, les banquettes de pierre. L'air devient lourd, presque liquide. Je respire, et c'est tout mon corps qui s'humidifie. Le hammam se transforme, et moi avec lui. Je prépare les savons noirs, les huiles d'amande, les serviettes de lin. Chaque geste est précis, appris depuis cinq ans, répété tant de fois qu'il ne m'appartient plus. Je pourrais le faire les yeux fermés. Je l'ai fait les yeux fermés, certaines nuits, quand la fatigue m'écrasait et que le sommeil me tenait debout. Ce soir, je ne suis pas fatigué. Ce soir, je suis là, entièrement, les mains dans la vapeur, et je sens chaque fibre de mon corps en alerte. Le silence s'épaissit. Puis j'entends ses pas. Le maître arrive sans faire de bruit, ou presque. Il ne frappe jamais. Il entre, et c'est comme si l'air se déplaçait pour lui faire place. Je ne me retourne pas. Je n'en ai pas le droit. Mais je sens son regard sur ma nuque, exactement là où la peau se tend, là où les cheveux commencent. C'est une sensation très précise, presque physique, comme si ses yeux pesaient sur moi. Il se tient debout dans l'embrasure, déjà nu sous l'étole. Je le sais sans le voir. Je le sais parce que je le sens. Je le sais parce que je connais le bruit de ce tissu sur sa peau, le glissement de la laine fine sur ses épaules, le frôlement sur ses cuisses. Il ne dit rien. Il attend que je me retourne, que je vienne à lui, que je commence le rituel. Je me retourne enfin. Le maître est là, dans la vapeur, et son regard me traverse. Il est plus grand que moi, plus large, plus dense. Son corps est une masse de muscles et de peau halée, un corps d'homme mûr, puissant, habitué à être obéi. L'étole le couvre à peine. Elle s'accroche à ses épaules comme si elle allait tomber, et je vois déjà le haut de sa poitrine, la ligne sombre des poils, la courbe des trapèzes. Je baisse les yeux. C'est la règle. Ne pas le regarder trop longtemps. Ne pas croiser son regard. Mais cette règle, je la trahis un peu, chaque soir, une seconde de plus que la veille. Ce soir, je la trahis deux secondes. Le maître ne dit rien. Il ne dit jamais rien pendant que je le regarde. Il se contente d'être là, nu sous l'étole, offert et interdit à la fois.Yûsuf Le maître se redresse. Il s'assied sur la banquette de pierre, ruisselant, luisant, parfait. Il se redresse, et je vois son corps se plier, se tendre, se détendre. Il se redresse, et je vois son sexe, lourd, sombre, reposer entre ses cuisses, à demi caché par l'étole. Je détourne les yeux. C'est la règle. Mais la règle, je la trahis un peu, chaque soir, une seconde de plus que la veille. Le maître se lève. Il se tient debout, au centre du hammam, dans la vapeur, dans la lumière des lampes. Son corps est couvert d'huile, brillant, doré, offert. Il se tient debout, et je sens son regard sur moi. Je me tourne vers le miroir. Le miroir est grand, ovale, encadré de cuivre ciselé. Il est accroché au mur, face à la banquette, et la vapeur l'a embué. Je le regarde, et je ne vois que des ombres, des formes indistinctes, des reflets flous. Le maître s'approche. Il se tient derrière moi, si près que je sens sa chaleur, son odeur, sa présence. Il se tient derrière moi, et son reflet
YûsufJe me souviens de la baguette. Je me souviens de la douleur. Je me souviens de la précision. Et je me dis que tout cela, toute cette douleur, toute cette humiliation, m'a mené ici, dans ce hammam, face à cet homme. Je me dis que tout cela n'était peut-être pas vain. Je me dis que tout cela avait peut-être un sens. Mais je ne sais pas quel sens. Je ne sais pas si je dois le remercier ou le haïr. Je ne sais pas si je suis en train de le masser ou de me perdre. Et c'est cela, le pire. C'est que je ne sais plus. Mes mains descendent vers les hanches du maître. Elles glissent sur sa peau, couvertes d'huile, lentes, appuyées. Je sens les muscles sous mes doigts, les obliques, les abdominaux, la courbe du bassin. Je sens la chaleur qui monte, qui s'intensifie, qui m'enveloppe. Le maître est allongé sur le ventre, immobile, abandonné. Sa respiration a changé. Elle est plus courte, plus profonde, plus irrégulière. Je l'entends, et ce son me traverse, de la nuque jusqu'au bas du
Yûsuf Le maître s'allonge sur la banquette de pierre, sur le ventre. Son corps est ruisselant, luisant, couvert d'huile. Il s'allonge, et je vois ses muscles se plier, se tendre, se détendre. Il s'allonge, et je vois son dos, large, puissant, parfait, s'offrir à moi. Je m'approche. Mes pas sont lents, mesurés, mais mon cœur bat plus vite. Il bat toujours plus vite quand je m'approche du maître. Je ne sais pas si c'est la peur, le respect, ou autre chose. C'est autre chose, et je le sais depuis longtemps. Je verse de l'huile dans mes paumes. Je les frotte pour les réchauffer, puis je les pose sur le dos du maître. Sa peau est chaude. Elle est chaude et lisse sous mes doigts, et l'huile la rend plus douce encore. Mes paumes glissent, s'enfoncent, pétrissent. Je sens les muscles, les tendons, les os. Je sens la force qui dort dans ce corps, la puissance qui se cache sous la peau. Je masse lentement, avec attention. Je commence par les trapèzes. Ils sont durs, noués, tendus. Je pétr
YûsufAujourd'hui, je tiens le poignet du maître entre mes mains. Aujourd'hui, c'est moi qui masse, qui caresse, qui apaise. Aujourd'hui, c'est moi qui ai le pouvoir, l'espace d'un geste, l'espace d'une caresse.Mais je ne suis pas libre. Je ne le serai jamais. Je suis un serviteur, un esclave, une chose. Et je le sais. Et il le sait. Et nous savons tous les deux que cette peau que je touche, ces veines que je sens battre, ce pouls que je caresse, ne m'appartiendront jamais.Je regarde mon propre poignet. Il y a encore la marque. Une fine ligne claire, presque invisible, qui entoure ma peau. La marque des fers. Elle est là, discrète, mais je la vois. Je la sens. Elle me rappelle d'où je viens, ce que j'ai traversé, ce que je suis.Je regarde le poignet du maître. Il n'y a pas de marque. La peau est lisse, douce, parfaite. Elle est plus douce à cet endroit, plus douce qu'ailleurs. Elle est la preuve de sa liberté, de sa puissance, de sa supériorité.Je compare. Ma peau marquée, la sien
YûsufLe maître ouvre les yeux. Il me regarde. Son regard est lourd, insistant, mais il ne dit rien. Il se contente de me regarder, et c'est comme s'il me déshabillait encore.Je soutiens son regard une seconde de trop. Puis je baisse les yeux, comme il se doit. Mais il est trop tard. Il a vu. Il a vu que je tremblais. Il a vu que mon souffle était court. Il a vu que mon corps réagissait.Le maître ne dit rien.Mais il incline légèrement la tête, comme s'il m'autorisait à continuer. Comme s'il me disait, sans mots, que tout cela était permis.Et je continue.Parce que l'odeur de l'amande me monte à la tête.Parce que la douceur de l'huile m'enivre.Parce que la chaleur de sa peau m'embrase.Parce que je ne peux pas m'arrêter.Je verse encore de l'huile dans mes paumes. Je les frotte pour les réchauffer, puis je les pose sur le dos du maître. Il s'est tourné, docile, et je me tiens derrière lui.Son dos est large, puissant, couvert de muscles. Je le masse lentement, avec attention. Mes
YûsufJe prends le savon noir. Je le fais mousser entre mes paumes. La mousse est dense, onctueuse, parfumée. Je la regarde monter, blanche et légère, et je sens l'odeur de l'olive et du laurier envahir mes narines. Puis je pose mes mains sur le torse du maître.Sa peau est chaude. Elle est chaude et lisse sous mes doigts. Je sens les muscles de sa poitrine, les pectoraux, les abdominaux. Je sens la force qui dort dans ces muscles, la puissance qui se cache sous la peau. Je sens la chaleur monter de lui, envahir mes mains, remonter le long de mes bras.Je savonne lentement, avec attention. Mes mains glissent sur son torse, dessinent des cercles, s'insinuent dans les creux. Je savonne ses épaules, son cou, sa nuque. Je savonne ses bras, ses mains, ses doigts. Je masse chaque parcelle de peau, chaque muscle, chaque articulation.Le maître ferme les yeux. Sa respiration est lente, profonde, régulière. Il s'abandonne, et je sens ses muscles se détendre sous mes paumes. Je sens la tension







