LOGINJe m'approche. Mes pas sont lents, mesurés, mais mon cœur bat plus vite. Il bat toujours plus vite quand je m'approche du maître. Je ne sais pas si c'est la peur, le respect, ou autre chose. C'est autre chose, et je le sais depuis longtemps. Je le sais depuis la première fois où mes doigts ont touché sa peau, il y a des années, et où j'ai senti une chaleur qui n'était pas celle de l'eau.
Le maître me domine de toute sa hauteur. Je lève les mains vers l'étole, et je m'arrête, une seconde, comme chaque soir, pour attendre son ordre. Mais il n'y a pas d'ordre. Il y a ce silence, cette vapeur, ce regard. Et puis, d'un imperceptible mouvement de tête, il m'autorise. Je saisis le tissu. La vapeur monte plus dense maintenant. Le bassin déborde presque, et l'eau continue de couler, mais je ne m'en occupe pas encore. Mon geste est plus important que le bassin. Mon geste, c'est de retirer l'étole du maître, de découvrir son corps, de le mettre à nu comme il le sera toute la soirée. Mes doigts se posent sur le tissu, au niveau des épaules, et je tire doucement. Le tissu glisse. Il glisse sur les épaules, découvrant la nuque, les trapèzes, le haut du dos. La peau apparaît, halée, lisse, chaude. Je sens la chaleur monter vers moi, comme une haleine. Le tissu descend encore, et je le plie sur mon bras, sans le laisser tomber. C'est un geste que j'ai appris : l'étole ne doit jamais toucher le sol. Elle doit être pliée, rangée, posée sur la banquette, à portée de main. Le maître ne m'a jamais expliqué pourquoi. Mais je sais que c'est important. Tout ce qui touche le corps du maître est important. Il se tient debout, nu, au centre du hammam. La vapeur lèche sa peau, s'accroche à ses épaules, à son torse, à ses cuisses. Je respire l'odeur du tissu chaud, mêlée à celle du maître. C'est une odeur de laine, de savon, de sueur légère, une odeur qui n'appartient qu'à lui. Je la respire plus longtemps que nécessaire. Je la garde dans mes poumons, comme un secret. Mes doigts frôlent sa peau quand je retire l'étole. Frôlent, c'est le mot. Mes doigts ne sont pas censés toucher. Mais ils touchent. Ils effleurent la base de sa nuque, le haut de son dos, la courbe de ses épaules. Je ne le fais pas exprès. C'est faux. Je le fais exprès. Je le fais parce que sa peau m'attire, parce que son corps est là, chaud, vivant, et que mes doigts sont à quelques centimètres. Je le fais parce que je ne peux pas m'en empêcher. Le maître ne dit rien. Il ne réagit pas. Mais je sais qu'il sent ce frôlement. Je sais qu'il sent tout. Il sent le poids de mes mains, la pression de mes doigts, la chaleur de mon souffle. Il sent que je le regarde, même quand je baisse les yeux. Il sait que je suis là, et il me laisse faire, sans un mot, sans un geste. C'est peut-être ça, le pouvoir. Ce n'est pas ce qu'il fait. C'est ce qu'il ne fait pas. Je plie l'étole et je la pose sur la banquette de pierre. Le maître est nu. Il se tient debout, immobile, dans la vapeur. Je m'apprête à commencer le bain. Mais avant, je dois remplir le bassin jusqu'au bord, fermer les robinets, vérifier la température de l'eau. Je le fais, et le maître attend. Il attend toujours. Il attend comme si rien d'autre n'existait que ce moment, ce silence, ce rituel. Je m'agenouille au bord du bassin et je plonge la main dans l'eau. La température est parfaite, ni trop chaude, ni trop froide. Je me relève, je prends le pot de cuivre, et je commence à verser l'eau sur les épaules du maître. L'eau coule sur sa peau en longs filets. Elle ruisselle sur son torse, le long de ses bras, sur ses cuisses. Elle brille dans la vapeur. Le maître ferme les yeux. Il se laisse faire. Et moi, je regarde l'eau glisser sur son corps, et je sens ma propre peau se tendre, comme si c'était moi qui recevais cette eau, cette chaleur, cette présence. Le rituel commence. Je ne sais pas encore jusqu'où il nous mènera ce soir. Mais je sais que je suis là, debout, face au maître, et que son regard ne m'a pas quitté. Je sais qu'il va me déshabiller toute la soirée, même si je suis déjà nu sous ma tunique. Je sais que ses yeux pèsent sur moi, et que je vais devoir porter ce poids. La vapeur enveloppe tout. Le bassin déborde légèrement, et l'eau s'écoule sur le sol de marbre, formant de petites rigoles qui serpentent jusqu'à la rigole centrale. Le hammam est devenu un autre monde, un monde de brume et de silence, où les contours se dissolvent, où les corps deviennent des ombres. Je me tiens face au maître. L'eau ruisselle encore sur sa peau, et je la regarde descendre, inlassablement, comme si elle ne pouvait pas s'arrêter. Mon cœur bat plus fort. Ma respiration est plus courte. Je ne transpire pas encore, mais la chaleur monte en moi, lentement, comme l'eau dans le bassin. Le maître ouvre les yeux. Il me regarde. Et je sais, à cet instant précis, que ce soir ne sera pas comme les autres. Ce soir, le rituel va plus loin. Ce soir, le silence va se fissurer. Ce soir, l'eau va tout emporter. Mais pour l'instant, je ne bouge pas. Je reste debout, face à lui, les mains le long du corps, attendant son prochain geste, son prochain ordre, son prochain silence. Le maître ne dit rien. Et c'est exactement cela qui me terrifie.Je ne sais pas quoi répondre. Je bois une gorgée de vin. Il est bon, fruité, un peu âpre. Je le fais rouler sur ma langue pour ne pas avoir à parler.Les mezze arrivent. Des petites assiettes, des couleurs, des odeurs. Du houmous, du taboulé, des feuilles de vigne, des boulettes de viande. Levon me sert, sans me demander, comme si c'était naturel. Je le laisse faire. Je regarde ses mains, la façon dont il tient la cuillère, dont il dispose les assiettes. Des mains qui ont tué. Des mains qui me servent à manger.— Tu es troublé, dit-il.— Arrête de me dire ce que je ressens.— D'accord. Pardon.Il mange. Je mange. Nous mangeons en silence, mais ce n'est pas un silence vide. C'est un silence qui se remplit peu à peu, de tout ce qu'on ne dit pas, de tout ce qu'on n'ose pas.— Aram.Je lève les yeux.— Tu sais que ce n'est pas un piège, hein ?— Je sais.— Non, tu ne sais pas. Tu attends
Au coin de la rue, il s'arrête. Il me fait face. La lumière du réverbère tombe sur son visage, accuse ses traits, la ligne de sa mâchoire, la courbe de ses lèvres. Il lève la main, la pose sur ma joue. Sa paume est chaude, rugueuse. Il se penche. Le baiser est maladroit, d'abord. Nos nez se cognent, je m'écarte, il rit, un rire bas qui résonne dans sa poitrine. Puis il essaie encore. Sa bouche trouve la mienne, douce, hésitante. Il ne force pas. Il attend que je réponde. Et je réponds. Mes lèvres s'ouvrent, mes mains se posent sur son torse, je sens son cœur battre sous mes doigts, rapide, désordonné. Quand il se recule, j'ai les joues en feu et le souffle court. Il sourit. Un vrai sourire, sans dents, juste les yeux qui plissent. — Voilà, dit-il. — Voilà quoi ? — Voilà nous. Des passants nous contournent. Un homme nous lance un regard en coin. Vahan s'en fiche. Il m'embrasse en
Anoush La voiture s'arrête devant le restaurant et je ne bouge pas. Mes doigts restent crispés sur la poignée de la portière. À travers la vitre, je vois les lumières, les nappes blanches, les silhouettes qui s'agitent à l'intérieur. Un endroit où les gens viennent pour célébrer des anniversaires, des promotions, des demandes en mariage. Pas pour surveiller un otage. Vahan coupe le moteur. Le silence tombe d'un coup, épais, et je l'entends respirer à côté de moi. Il ne dit rien pendant un moment. Il attend. Sa main se pose sur la mienne, tiède, et je sursaute comme si je m'étais brûlée. — Tu n'as pas envie d'entrer ? Sa voix est basse, sans accusation. Je hausse les épaules, un geste ridicule, enfantin. Je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mon corps, de cette robe qu'il m'a fait porter. Une robe qui n'est pas à moi. Ou peut-être qu'elle est à moi, maintenant. Je ne sais plus. — Ce n'est
Anoush Je suis assise en face de lui, dans la cuisine, la table est petite, nos genoux se touchent presque, et je le regarde, il a les yeux baissés, il tourne une cuillère dans son thé, et je prends une grande inspiration, et je dis : — Vahan, je dois te dire quelque chose. Et il lève les yeux, ces yeux sombres qui me fouillent, et il attend, et je continue : — Ce n'est pas seulement physique, ce n'est pas seulement le désir, ce n'est pas parce que tu es là et que je suis seule, non, c'est toi, c'est toi que j'aime, profondément, je t'aime d'une manière qui me fait peur, je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne, et je sais que ça ne change rien pour toi, je sais que tu vas peut-être partir, mais je devais te le dire, parce que je ne peux plus le garder. Et je m'arrête, j'ai la gorge sèche, les mains tremblantes, et je le regarde, et son visage change, il se passe quelque chose, une fissure, une ouverture, et il pose sa
AramIl me ramène dans la chambre, il ne dit rien, il me guide par le bras, et j'ai l'impression d'être un enfant qu'on punit, et il me couche sur le lit, il enlève mes chaussures, il tire les draps sur moi, et je me laisse faire, je suis vide, je suis épuisé, et il s'allonge près de moi, il me prend dans ses bras, il me serre contre sa poitrine, et je sens son cœur battre contre mon dos, un battement fort, régulier, et il dit :— Je t'aime aussi.Et ces mots, ces trois mots que j'attendais depuis des jours, des semaines, peut-être des années, ces mots me tombent dessus comme une pluie chaude, et je sens quelque chose se briser en moi, une digue qui cède, et je pleure, je pleure sans retenue, les sanglots me secouent, et il me serre plus fort, il pose sa joue contre mes cheveux, et je dis :— Je t'ai attendu.Et il dit :— Je sais.Et je pleure encore, et je pleure de soulagement, de joie, de tristesse aussi, parce que je sais que rien ne sera facile
AnoushJe décide de partir, je décide que cette maison est un tombeau, que ces murs sont des murs de prison, et j'attends qu'ils soient tous occupés, qu'ils oublient ma présence, et je profite d'un moment d'inattention, je me glisse dehors, je cours, mes pieds frappent le sol dur, et j'atteins la grille, je la secoue, elle est fermée, évidemment, mais je continue à la secouer, comme si je pouvais la briser par la seule force de mon désespoir, et je m'arrête, essoufflée, et je lève les yeux, et il est là, de l'autre côté de la grille, non, de ce côté, il est là, debout, il m'attendait, et je dis :— Tu savais que je partirais.Et il répond :— Oui.Et je sens les larmes monter, je sens la colère aussi, une colère froide qui me serre les poings, et je dis :— Pourquoi tu ne m'as pas arrêtée.Et il dit :— Parce que je voulais voir si tu reviendrais.Et ces mots me frappent en pleine poitrine, et je reste là, tremblante, et il ouvre la grille, non, i







