로그인— Sarah Les années passent, et je les regarde passer, assise sur la terrasse de la maison au bord de la mer, et je me dis que le temps est étrange, qu'il file, qu'il s'arrête, qu'il revient, qu'il repart. Les amandiers fleurissent chaque printemps, blancs et roses, et je les regarde, ces arbres que mon arrière-grand-père a plantés, ces arbres qui ont vu tant de choses, ces arbres qui se souviennent. La mer chante chaque nuit, les vagues qui montent, qui descendent, qui rugissent, qui murmurent, et je l'écoute, cette mer, cette voix, cette mémoire. Et dans le cimetière, côte à côte, les deux couples reposent, ensemble, pour l'éternité. — Mamie ? Je me retourne. Ma petite-fille est là, elle s'approche, elle s'assoit à côté de moi, et elle me regarde, ses yeux noirs, ses yeux profonds, ses yeux pleins de choses. — Qu'est-ce que tu fais ? — Je regarde la mer. Je me souviens. — De quoi ? — De tout. De m
— Anoush junior Le bureau est grand, trop grand pour moi, avec ses murs de boiseries, ses rayonnages pleins de livres de comptes, son fauteuil en cuir qui grince quand je bouge, et je me dis que je ne suis pas à ma place, que je ne mérite pas ça, que je ne suis qu'une femme, qu'une mère, qu'une fille, et que tout ça, tout cet empire, tout cet héritage, c'est trop lourd pour mes épaules. Vahan junior est en face de moi, de l'autre côté du bureau, et il me regarde, il sourit, il me dit : — Tu as l'air terrorisée. — Je suis terrorisée. — Moi aussi. — Toi aussi ? — Bien sûr. On nous a laissé un empire. Un vrai. Avec des employés, des clients, des concurrents, des problèmes. Et on n'a jamais fait ça. On n'a jamais dirigé une entreprise. — On a dirigé nos familles. — Ce n'est pas pareil. — C'est pareil. C'est juste plus grand. Il rit, il se lève, il va à la fenêtre, il regar
— Vahan junior La synagogue est pleine à craquer. Les gens sont debout dans les allées, sur les marches, dehors, sur le trottoir, et ils sont venus de partout, de Brooklyn, de Manhattan, du New Jersey, de Californie, d'Arménie, et ils sont venus pour eux, pour Levon et Aram, pour Vahan et Anoush, pour les quatre patriarches, pour les quatre survivants, pour les quatre amours. Le rabbin est sur l'estrade, il ouvre le livre, il lit les prières, et sa voix est grave, solennelle, ancienne, et elle monte dans la synagogue, elle rebondit contre les murs, elle touche les cœurs. — L'Éternel a donné, l'Éternel a repris, que le nom de l'Éternel soit béni. Je regarde les cercueils, les quatre cercueils alignés devant l'arche, et je me dis que c'est étrange, de voir ces quatre hommes, ces quatre femmes, ces quatre vies, réduits à quatre caisses de bois, à quatre corps, à quatre mémoires. Ils étaient si grands, si vivants, si importants, et maintenan
— Aram Le lit est étroit, comme toujours, et nous sommes serrés l'un contre l'autre, comme toujours, et je sens la chaleur de son corps contre le mien, sa peau ridée, ses os saillants, son souffle régulier, et je me dis que c'est ça, la vie, ce n'est pas les grandes choses, ce n'est pas les grands mots, c'est un corps contre un autre, une main dans une main, un souffle qui répond à un souffle. — Tu dors ? demande-t-il. — Non. — À quoi tu penses ? — À rien. À tout. À nous. — À nous ? — À notre première rencontre. À notre premier voyage. À notre première dispute. À notre première réconciliation. — On s'est disputés ? — Tout le temps. Pour des bêtises. Pour des choses sans importance. — Je ne me souviens pas. — Moi si. Tu disais que j'étais têtu. Je disais que tu étais borné. — C'était vrai. — C'était vrai. Il rit, un rire faible, u
— Levon Le soleil entre par la fenêtre et pose une barre de lumière sur le parquet, et je la regarde, cette barre, cette lumière, ces grains de poussière qui dansent dedans, et je me dis que c'est beau, la lumière, que je ne l'avais jamais vue, que je ne l'avais jamais regardée, que je passais à côté sans m'arrêter. Aram est dans le fauteuil en face de moi, les jambes couvertes d'un plaid, un livre ouvert sur les genoux, et il ne lit pas, il regarde par la fenêtre, lui aussi, il regarde les amandiers qui commencent à fleurir, les bourgeons qui éclatent, le printemps qui arrive. — Tu as vu les amandiers ? dis-je. — J'ai vu. — Ils fleurissent tôt cette année. — C'est le réchauffement. Tout fleurit tôt maintenant. — Tout va trop vite. Même les saisons. Il rit, un rire doux, un rire de vieil homme, et il pose son livre sur la table, et il se tourne vers moi, et son visage est ridé, creusé, fatigué, mai
Il range ses papiers, il ferme son attaché-case, il se lève, il me tend la main. — Je reviendrai la semaine prochaine pour la signature. En attendant, écrivez votre lettre. Prenez votre temps. Dites tout ce que vous avez à dire. — Je dirai tout. Je n'ai plus rien à perdre. — Vous avez tout à perdre. C'est pour ça qu'il faut tout dire. Il sort, et je reste seul, dans le salon, devant la table basse, devant la feuille blanche, devant le stylo, et je me dis que c'est le moment, le moment de tout dire, le moment de tout écrire, le moment de tout transmettre. Je prends le stylo, je le tiens entre mes doigts, et mes doigts tremblent, et je me dis que c'est l'âge, que c'est la fatigue, que c'est l'émotion. — Mon cher Aram, j'écris. Je m'arrête. Je regarde les mots, les lettres, les lignes, et je me dis que c'est trop simple, que c'est trop court, que ça ne d







