LOGINSofia
Elena et moi nous précipitons pour éponger avec des serviettes. Dans la confusion, alors que je suis penchée, je glisse la clé USB dans la poche secrète que j’ai cousue il y a des mois, par défi, dans la doublure de mon peignoir. Un geste invisible.
Quand Elena part, avec un sourire professionnel et un regard complice pour moi, la clé est sur moi. Brûlante. Accusatrice.
Marco monte vérifier.
— Tout va bien, Signora ?
— Mieux, merci Marco. Je pense que je vais essayer de dormir.
Il hoche la tête et sort. La porte se referme.
Le vrai combat commence maintenant.
Je compte les minutes, assise dans mon lit dans le noir. J’écoute les bruits de la maison. La télévision en bas. Les pas de Marco faisant sa ronde. Je connais son parcours. Il passe devant le bureau de Lorenzo toutes les vingt minutes.
Son bureau. L’antre du lion. Interdit. J’ai la clé. J’ai l’opportunité. Et j’ai une peur qui me tord les entrailles.
Une heure passe. Puis une autre. La nuit est profonde. Je me lève, mon peignoir serré autour de moi. Je glisse silencieusement dans le couloir obscur. La maison est un géant endormi. Chaque craquement du parquet est un coup de tonnerre.
La porte du bureau de Lorenzo est là. Massive. Menaçante. Je tends une main tremblante vers la poignée. Verrouillée. Bien sûr. Mais il y a la clé. La clé physique qu’il cache sous le buste de bronze de son père. Une faille qu’il croit que personne n’ose exploiter.
Je soulève la lourde statue, mes muscles criant sous l’effort. La clé brille dans l’obscurité. Ma respiration est un sifflement rauque. Je l’insère dans la serrure. Le déclic me semble assourdissant.
J’entre.
L’odeur de cuir et de cigare est encore plus forte ici. La lune éclaire son grand bureau, son ordinateur éteint. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va réveiller toute la maison.
Je m’assois dans son fauteuil. Mon fauteuil, maintenant. J’allume l’ordinateur. La lumière bleue de l’écran m’éclaire le visage, me transformant en fantôme dans son sanctuaire. Le mot de passe. Mon dernier obstacle. J’essaye des dates. Notre anniversaire de mariage. Refusé. La date de la fondation de son « entreprise ». Refusé.
La sueur perle sur mon front. Le temps file. Marco va passer sa ronde.
Et puis, je me souviens. Une nuit, ivre de pouvoir et de whisky, il m’avait dit, les lèvres contre mon cou : « Tu es mon seul talisman, Sofia. Tout commence et finit avec toi. »
J’essaye mon nom. « Sofia ». Refusé.
J’essaye le jour de notre première rencontre.Refusé.
Mon esprit tourne à vide. Et puis, une intuition. Folle. J’écris : Mia_Vita. Ma vie.
L’écran clignote. Le bureau s’affiche.
Le souffle me manque. Il a utilisé ça. Le nom qu’il murmure dans nos moments les plus intimes. La clé de son empire numérique.
Je sors la clé USB de ma poche. Elle est froide et brûlante à la fois. Je la branche. La petite lumière rouge s’allume. Un pulsus de trahison.
Je commence à copier. Dossier après dossier. Des noms de fichiers cryptiques : « Livraison Naples », « Accord avec les Corsaires », « Comptes Zurich ». Chaque transfert est un volcan de culpabilité et de terreur qui explose en moi. Je suis en train de détruire l’homme qui dort dans notre lit. L’homme qui, d’une manière malade et déformée, donnerait sa vie pour moi.
Soudain, un bruit. Des pas dans le couloir. Lourds. Rapprochés. Marco.
La panique m’engloutit. La barre de progression est lente, trop lente. Elle n’est qu’à moitié pleine.
Les pas s’arrêtent devant la porte. Le loquet grince.
Mon monde s’effondre en un instant de silence absolu.
Le loquet grince. Un son minuscule, amplifié par le silence et la peur, qui résonne comme un coup de feu dans la pièce close.
Mon sang se glace dans mes veines. La barre de progression sur l’écran me nargue, bloquée à soixante pour cent. Soixante pour cent de trahison. Pas assez pour le sauver, Luca. Juste assez pour nous perdre, Lorenzo et moi.
Le monde se réduit à cette porte, à cette poignée qui tourne avec une lenteur insoutenable. Mon corps est de pierre, scellé dans le fauteuil de cuir qui sent son cigare et son pouvoir. Je vois notre vie défiler, non pas comme un film, mais comme un éclat d’obus – des fragments de rires étouffés, de baisers qui goûtaient le sang, de nuits où je me berçais d’illusions en regardant dormir le diable.
La porte s’ouvre.
L’ombre qui se découpe dans l’encadrement n’est pas celle de Marco. Elle est plus large, plus immobile, saturée d’une autorité qui n’a pas besoin de mots.
Lorenzo.
Il ne dit rien. Il se contente de se tenir là, vêtu de son peignoir de soie sombre, les bras le long du corps. La lumière du couloir dessine une silhouette menaçante, mais son visage reste dans l’obscurité. C’est pire. Mon esprit y projette toutes les fureurs, toutes les violences possibles.
SofiaJ’achète mes pigments. Des ocres, des terres de Sienne brûlée, du noir d’ivoire. Des couleurs de cendre et de blessure. Puis, au lieu de rentrer, je m’assois sur un banc dans un square déserté par l’hiver. Je sors le carnet que j’ai glissé dans mon sac. Un nouveau. Il est vierge.J’ouvre une boîte de pastels secs, achetés en même temps que les terres. Et je commence à dessiner. Pas des formes, pas des paysages. Des grilles. Des barreaux. Des entrelacs de lignes dures, noires, qui se croisent et s’enchevêtrent sur la page blanche. Je les dessine avec une rage froide, appuyant si fort que la craie grince et se brise. Dans les interstices, je glisse des touches de couleur : le rouge de ma colère, le bleu-nuit de mes bleus, le blanc glacé de ma détermination.Je ne dessine pas ma prison. Je dessine la lime. Dans son abstraction, dans sa répétition obsessionnelle, c’est elle. Chaque trait est une dent qui s’aiguise.Le temps passe. Je suis en retard pour le déjeuner. Je le sais. C’es
SofiaLe jour s’infiltre entre les lames des persiennes, découpant des barres de lumière pâle sur le parquet. Je suis éveillée depuis longtemps. Immobile. J’écoute la maison. Le silence a changé de nature. Il n’est plus chargé de la tension explosive de la nuit dernière, mais d’une froideur minérale, comme après une tempête. Tout semble gelé, suspendu.Je me lève. Mes muscles protestent, douloureux là où ils se sont tendus à se briser. Devant le miroir, j’examine les stigmates. La marque en bracelet autour de mon bras a viré au bleu-noir, violacée aux endroits où ses doigts ont le plus pressé. L’éraflure sur mon cou est fine, rouge. Je passe mes doigts dessus. Ces marques ne sont pas des blessures. Ce sont des cartographies. Des preuves à charge.Je m’habille avec soin. Une robe sombre, à manches longues, qui couvre tout. Je coiffe mes cheveux, lisse chaque mèche. Le visage que je compose est lisse, neutre. Un mur de porcelaine. À l’intérieur, quelque chose de nouveau s’est solidifié.
SofiaLe plafond est un désert de stuc blanc. Je le fixe, les bras en croix, mes poignets brûlant là où ses doigts se sont incrustés. Le poids de son corps, l’odeur de l’alcool et de la fureur, tout s’est évaporé d’un coup, laissant un vide électrique dans l’air.Je ne tremble pas. Une étrange rigidité m’a saisie, comme si chaque muscle, chaque tendon, s’était transformé en acier froid. Je perçois tout avec une clarté coupante : le désordre du chemisier sur mon épaule, la froideur du tissu déchiré contre ma peau, le silence assourdissant de la maison en contrebas.Il a fui. Il a tourné les talons, laissant derrière lui une menace sans consistance, une porte ouverte sur le couloir obscur. Ce n’est pas une retraite. C’est une déroute. Je l’ai vu, dans ses yeux, au moment exact où la fureur a cédé la place à l’horreur. Il s’est vu. Et ce reflet était insoutenable.Un souffle rauque m’échappe, que je ne reconnais pas. Ce n’est pas un sanglot. C’est l’expulsion de l’air vicié, de la terreu
LorenzoLe sujet est un test. Une petite braise qu’elle jette sur l’essence de ma colère. Elle parle de ses parents, de leur exclusion, de l’isolement que j’ai soigneusement orchestré. Elle le nomme, tranquillement.— C’est sans doute mieux ainsi, dis-je, ma voix plus rauque que je ne le voudrais. Ils n’ont jamais su se tenir.Un léger tressaillement parcourt ses épaules. Presque imperceptible. Mais je l’ai vu. Le masque a bougé. Je marche vers elle. Chaque pas résonne sur le parquet.— Tu as passé une soirée tranquille, toi aussi ? Je demande, parvenant à glacer mes mots.— J’ai lu.— Rien d’autre ?— Non. Rien d’autre.Elle ment. Elle a pensé. Elle a planifié. Elle a peut-être pensé à ce carnet brûlé, à ce procureur, à son échappée avortée. Elle pense à Claire, à Marseille, à tout ce qui n’est pas moi. C’est écrit dans la rigidité de sa nuque, dans le pli trop net de ses mains sur ses genoux.Je suis maintenant tout près d’elle. Je peux sentir son propre parfum, léger, floral, si di
LorenzoJe remplis mon verre à ras bord, le vide d’un trait. Le feu coule dans ma gorge, dans mes veines. C’est mieux. C’est un début.— Alors, me chuchote Katia, essayant de reprendre le contrôle. On s’amuse ?Je pose mon regard sur la nouvelle.— Toi. Raconte-moi un secret. Un vrai.Elle devient pâle.— Je… Je n’ai pas de secret, monsieur.— Tout le monde a un secret. Ou alors tu n’es pas intéressante.Je verse à boire de nouveau. L’alcool commence à faire son œuvre, émoussant les angles aigus de ma rage, la transformant en quelque chose de plus lourd, de plus sombre.La soirée devient un flou agressif. Les deux femmes sont là, telles des satellites obligatoires. Je les fais parler, je les fais boire, je les fais danser de plus près. Leurs sourires sont crispés. Ma présence, mon silence, mon regard qui ne voit pas vraiment elles mais quelque chose derrière elles, les effraient. C’est ce que je veux. Leur peur est un baume. Elle me rappelle que le pouvoir, ici, est simple. Il s’achèt
LorenzoLa journée a été un champ de mines.Chaque réunion, chaque appel, un territoire où le moindre faux pas pouvait tout faire sauter. Les regards de mes associés, un peu trop insistants. Les silences entre les phrases, un peu trop lourds. Ils savent. Ils ne savent pas tout, mais ils sentent le sang dans l’eau. Ils sentent la faille.La faille, c’est elle. Sofia.L’idée même me brûle le crâne, plus efficace que le whisky que je fais tourner dans mon verre. Elle a failli me vendre. À ce procureur zélé, à cet idéaliste naïf qui croit pouvoir nettoyer la ville avec un chiffon et des principes. Elle. Ma femme. La chose que j’ai tirée de la boue et installée dans le marbre.Le souvenir du carnet, de ces pages manuscrites, des dates, des noms, des montants… trouvé par hasard, ou plutôt par la vigilance de Marco. Une trahison si intime qu’elle en devient obscène. Je l’ai brûlé, bien sûr. Mais on ne brûle pas la volonté de nuire. On ne brûle pas le mépris.Et ce matin, son regard dans le m







