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Chapitre 8 : L'Heure du Corbeau

Auteur: Darkness
last update Dernière mise à jour: 2025-11-28 20:50:54

Lorenzo 

Le temps s’étire, élastique et cruel. Le seul bruit est le ronronnement à peine audible de l’ordinateur, le petit disque dur qui continue, implacable, à vider ses secrets dans la clé USB dont la lumière rouge clignote, trahissant mon crime.

Je devrais bouger. Arracher la clé. Fermer les fichiers. Crier. Pleurer. Quelque chose. Mais je suis paralysée, hypnotisée par sa présence silencieuse.

Il avance enfin. Ses pas sont feutrés sur le tapis épais. Il contourne le bureau avec la démarche souveraine d’un prédateur inspectant son territoire violé. Son regard passe de mon visage, sans doute livide sous la lueur bleutée de l’écran, à la clé USB, puis à la barre de progression.

Il s’arrête juste à côté de moi. Je peux sentir la chaleur de son corps, respirer le parfum familier de son savon, mêlé à l’odeur indéfinissable de la nuit. Une intimité qui devient, à cet instant, la chose la plus horrible au monde.

Il se penche. Son souffle effleure ma tempe. Je ferme les yeux, m’attendant à un coup, à une gifle, à une étreinte mortelle.

Sa main se pose sur la mienne, qui est crispée sur le bras du fauteuil. Sa paume est étonnamment chaude. Il referme ses doigts sur les miens, un geste qui pourrait presque passer pour tendre s’il ne glaçait pas mon âme.

— Mia Vita…, murmure-t-il, d’une voix si basse, si rauque, qu’elle semble venir des profondeurs de la terre.

Ce n’est pas une caresse. C’est un verdict.

D’un geste lent, presque respectueux, il pose son autre main sur la souris. Il ne l’arrache pas. Il ne ferme pas brutalement les fichiers. Il clique sur « Annuler le transfert ». La barre de progression disparaît. L’écran revient au bureau, innocemment.

Puis, avec une délicatesse qui me fait frémir, il retire la clé USB. La petite lumière rouge s’éteint. Il la tient entre son pouce et son index, l’examinant comme une curiosité macabre.

Il se redresse, me libérant de sa proximité immédiate, mais son emprise est plus forte que jamais.

— Tu as mal à la tête, Sofia ? demande-t-il enfin, sur un ton neutre, conversationnel. Les soins d’Elena n’ont pas été suffisants ?

Je ne peux pas parler. Ma gorge est un désert sec. Je secoue la tête, un mouvement minuscule, pathétique.

Il hoche la tête, l’air de réfléchir.

— C’est vrai. Certains maux… sont plus profonds.

Il lance alors la clé USB en l’air, la rattrapant d’une seule main avec une désinvolture glaçante.

— Marco, appelle le procureur Luca Conti, ordonne-t-il sans élever la voix, certain d’être entendu.

De l’ombre du couloir, la voix de Marco répond, impassible.

—Tout de suite, Patron.

Lorenzo pose ses mains à plat sur le bureau, de part et d’autre de moi, m’emprisonnant dans son ombre. Son visage est enfin éclairé par la lumière de l’écran. Il n’y a pas de colère. Pas de haine. Une déception si profonde, si absolue, qu’elle en est pire que la fureur.

— Tu voulais voir, mia Vita ? Tu voulais savoir ? Très bien. Tu resteras là. Tu regarderas. Et tu comprendras enfin le prix des choses que tu as voulu toucher.

Il se redresse et va s’asseoir dans le fauteuil en face du bureau, celui réservé aux invités, aux subalternes. Il croise les jambes, pose la clé USB sur la table basse, comme un centrepiece.

Il allume un cigare. La flamme de son briquet jaillit, illuminant ses yeux sombres qui ne me quittent pas. La fumée monte, lentement, formant un voile entre nous.

Nous attendons. Lui, calme et meurtrier. Moi, pétrifiée dans le fauteuil du pouvoir, qui est devenu mon banc des accusés.

Le vrai soin est terminé. Maintenant, commence la chirurgie sans anesthésie.

Sofia

La fumée du cigare dessine des cercles parfaits au plafond. Chaque bouffée est un battement de cil, un souffle mesuré dans le silence de plomb qui s'est abattu sur le bureau. Lorenzo ne me regarde plus. Son regard est perdu quelque part au-delà de la fenêtre, dans la nuit noire qui ressemble à un linceul. Il attend. J'attends. Nous attendons la fin de notre monde.

Je compte les secondes dans le tic-tac sourd de l'horloge murale. Chaque pulsation est un clou enfoncé dans le cercueil de ce qui nous restait. Ma main, là où il l'a touchée, brûle. Le reste de mon corps est de glace. Je suis une fissure dans le marbre de sa forteresse, une faille par laquelle tout va s'engouffrer. Et il va me forcer à regarder.

Des phares balaient la fenêtre, jetant une lueur fantomatique dans la pièce. Une voiture gravit l'allée. Ce n'est pas la voiture de police que j'imaginais. C'est une berline noire, discrète, mortuaire.

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