Mag-log in
Sofia
L'établissement exhale des effluves de bière éventée et de transpiration masculine, cette odeur particulière aux hommes qui n'ont d'autre occupation que de consumer leurs soirées dans l'alcool. Je reconnaîtrais cette fragrance entre mille , je l'ai respirée pendant dix ans dans trop de cités différentes. Pourtant, ici, elle revêt une dimension plus oppressante. Chaque note porte un nom, un visage, un souvenir que j'ai passé une décennie à tenter d'ensevelir.
Le battant de bois gémissait déjà lorsque j'étais enfant. Il geint toujours. Personne n'a entrepris la moindre réparation dans cette localité. Personne n'a jamais rien restauré nulle part, ici.
Je progresse vers le comptoir, mes talons résonnant sur le plancher imprégné de crasse. Quelques visages se tournent. Des regards qui m'effleurent, me jugent, m'évaluent. Je les ignore. J'ai acquis une maîtrise consommée dans l'art de faire fi des regards.
— Un whisky. Sec.
Le tavernier, un individu que je ne connais pas, me sert sans proférer une parole. Je porte le verre à mes lèvres. Le feu liquide descend le long de mon œsophage. Mes phalanges tremblent imperceptiblement autour du récipient. La fatigue du voyage, me dis-je. Rien d'autre.
Puis l'atmosphère se modifie.
Je serais bien en peine d'expliquer ce phénomène. Comme si la pression barométrique chutait brusquement. Ainsi qu'avant l'orage. Les pilotités de mes avant-bras se hérissent. Une chaleur soudaine envahit mon dos, glisse entre mes omoplates, descend le long de ma colonne vertébrale.
Je sais que c'est lui avant même d'effectuer ma rotation.
Mathéo.
Il est adossé au zinc, à l'extrémité opposée, une bouteille de whisky pendant au bout de ses doigts comme une excroissance naturelle de son être. La lumière sordide du bar creuse ses traits, exacerbe les cicatrices ornant ses jointures, fait étinceler ses prunelles telles des fragments de verre brisé.
Il me contemple.
Non. Il me dévore. Il me dépèce. Il me réduit en cendres sans esquisser le moindre mouvement.
Dix années.
Dix années que j'ai fui cette bourgade pourrie. Dix années que j'ai abandonné derrière moi ma génitrice, mes réminiscences, et lui. Lui qui n'était alors qu'un adolescent maladroit, avec des yeux trop vastes et des poings trop pesants. Lui qui me suivait partout tel un canidé égaré. Lui à qui j'avais promis, un soir d'été, que je ne m'en irais jamais.
J'ai menti.
Son regard m'apprend qu'il n'a pas oublié. Qu'il n'a rien oublié. Que chaque journée de ces dix années est gravée quelque part dans sa poitrine, et que je vais devoir expier.
Je soutiens son regard. Je ne suis plus l'adolescente qui prenait la fuite. J'ai appris à me défendre, moi aussi.
Il dépose sa bouteille. Le bruit du verre heurtant le bois résonne dans le silence qui s'est abattu sur l'assemblée. Chacun a saisi. Chacun retient son souffle.
Il traverse la salle.
Chaque enjambée est mesurée, précise, inexorable. Ses épaules larges fendent la foule qui s'écarte instinctivement. Ses mains pendent le long de son corps, mais j'observe les muscles de ses avant-bras saillir, prêts à frapper. Une cicatrice barre son sourcil senestre. Une autre, plus récente, court le long de sa mandibule.
Il s'immobilise devant moi. Je perçois son odeur. Cuir, tabac froid, sueur, et cette essence plus sauvage, plus animale. Une fragrance d'homme, simplement. Une senteur qui bouleverse mes entrailles d'une manière qui m'inspire à la fois dégoût et excitation.
— Sofia.
Sa voix. Grave. Rauque. Usée par l'alcool et les nuits d'insomnie. Une voix qui a appris à infliger la douleur.
— Mathéo.
Mon prénom dans sa bouche me traverse telle une décharge électrique. Je hais la manière dont il sonne. Je hais la façon dont mon organisme répond.
Ses doigts s'enroulent autour de mon biceps. Sa prise est ferme, presque douloureuse. Il me soulève de mon tabouret comme si j'étais dépourvue de poids.
— Nous allons dehors.
Ce n'est point une interrogation. C'est un ordre. Et la pire part de moi-même, celle que je croyais avoir anéantie en milieu urbain, éprouve le désir d'obtempérer.
Il me tracte à travers la salle. Mes talons raclent le plancher. Je pourrais me débattre, je pourrais hurler, je pourrais enfoncer mes ongles dans ses globes oculaires. Je ne fais rien. Je le suis.
Le battant claque derrière nous. L'air glacial de la nuit me fouette le visage. La ruelle est exiguë, médiocrement éclairée par un unique réverbère qui crépite. Des conteneurs à ordures alignés contre la paroi. L'odeur de l'urine et de la terre humide.
Il me plaque contre la pierre.
Mon dos heurte le mur avec un bruit sourd. L'air est expulsé de mes poumons. Ses mains emprisonnent mes épaules, ses doigts s'enfoncent dans ma chair. Il est trop proche. Son visage à quelques centimètres du mien. Son souffle tiède sur mes lèvres.
— Tu possèdes un certain culot de revenir.
Sa voix vibre d'une rage contenue. J'observe les muscles de sa mâchoire saillir sous l'épiderme.
— J'en avais le droit.
— Le droit ? crache-t-il. Le droit ?
Il me secoue. Mon crâne heurte la pierre. La douleur explose dans mon cerveau, mais c'est une souffrance nette, une souffrance qui me ranime, qui me remémore que j'existe encore.
— Tu disparais sans un mot. Dix ans. Dix putains d'années sans donner le moindre signe de vie. Et tu réapparais comme si de rien n'était, avec tes bottines citadines et ton air de tout connaître ?
— Je ne te dois rien.
— Rien ?
Il émet un rire. Un ricanement dépourvu de joie, un rire brisé, qui évoque davantage un sanglot.
— Tu me dois tout, Sofia. Tout.
Sa main libère mon épaule. Elle s'élève, s'enfonce dans ma chevelure, l'agrippe à la racine. Il tire ma tête en arrière, contraignant mon visage à se rapprocher du sien. La douleur est cuisante. Je sens les larmes affluer, je les refoule.
— J'ai décompté les jours, murmure-t-il. Les heures. Les minutes. Chaque putain de seconde où tu n'étais pas là.
Son regard plonge dans le mien. Il y a tant de choses dans ses prunelles. De la rage, assurément. Mais également de la souffrance. Une douleur si immense, si ancienne, qu'elle m'étreint la gorge.
— Et toi ? M'as-tu regardée une seule fois dans le rétroviseur en t'enfuyant ?
Je ne réponds pas. Je ne peux répondre. Parce que la vérité, c'est que oui. Oui, je l'ai regardé. Pendant des mois. Pendant des années. Dans les visages des autres hommes, dans le vacarme urbain, dans le silence de mes nuits.
Je le frappe.
Ma main part spontanément. La gifle claque dans le silence de la ruelle. Sa tête pivote sur le côté. Une marque écarlate apparaît sur sa joue.
Il demeure immobile. Une seconde. Deux secondes.
Sophia Mathéo sourit. Un sourire lent, dangereux, qui ne monte pas jusqu'à ses yeux.— Non. Rien à dire. Je viens juste boire un verre. C'est interdit, maintenant ?— Assieds-toi, dis-je.Je tire une chaise. Il hésite une seconde, puis s'assoit. À côté de moi, face à Julien. La table est trop petite pour nous trois. L'air est trop lourd, trop chargé d'électricité.— Je vous présente ? demande Julien avec ironie. Ou vous vous connaissez déjà ?Mathéo le regarde. Sans répondre.— On se connaît, dis-je.— Ah oui ? D'où ?— D'avant.Julien hausse un sourcil. Il regarde Mathéo, puis moi, puis de nouveau Mathéo. Les pièces du puzzle s'assemblent dans sa tête. Je vois le moment exact où il comprend. La lueur dans ses yeux. La jalousie qui s'allume.— Ah, fait-il. D'avant. Je vois.— Qu'est-ce que tu vois ? demande Mathéo. Sa voix est douce, trop douce. La douceur avant la tempête.— Que t'as pas perdu de temps. À peine revenue, elle se tape déjà le bad boy du village. Félicitations.Je pose
SofiaJe rentre chez ma mère en début d'après-midi. La lumière est douce, cette lumière d'automne qui rend tout plus beau, plus mélancolique. Mes jambes sont lourdes, mon corps fatigué de toutes ces nuits avec lui, de toutes ces heures à nous aimer, à nous découvrir, à nous consumer.Ma mère est dans la cuisine. Elle prépare une tarte. Les gestes mécaniques, le regard absent. Elle ne se retourne pas quand j'entre.— Maman ?— Il y a quelqu'un pour toi, dit-elle sans se retourner.Son ton est étrange. Neutre, mais trop neutre. Comme quand elle s'apprête à annoncer une mauvaise nouvelle sans vouloir en porter la responsabilité.— Qui ?— Julien. Il t'attend dehors.Julien.Le prénom flotte dans l'air, chargé de sous-entendus. Julien Marchand. Mon voisin d'enfance. Celui avec qui je jouais aux billes, celui qui me tirait les nattes, celui qui, à quatorze ans, m'avait embrassée derrière l'école. Un baiser maladroit, timide, oubliable.Pourquoi est-il là ?Je sors. Il est adossé à sa camio
MathéoElle dort.Je ne dors pas. Je ne dors jamais beaucoup, de toute façon. Mais ce soir, c'est pire. Ce soir, je repense à ce qu'elle m'a dit. Les hommes. Les autres hommes.Je sais que c'est stupide. Je sais que je n'ai pas le droit d'être jaloux. Dix ans sans elle, dix ans où elle vivait sa vie pendant que je pourrissais la mienne. Bien sûr qu'il y a eu d'autres hommes. Bien sûr qu'elle a cherché du réconfort, de l'affection, de l'amour ailleurs.Mais ça me tue.Chaque fois que j'imagine un autre homme la touchant, l'embrassant, la prenant, j'ai envie de tuer. J'ai envie de fracasser des murs. J'ai envie de hurler.Je me lève. Je vais dans l'atelier. Je regarde son portrait, éclairé par la lune à travers la fenêtre. Elle est si belle. Si pure. Comment a-t-elle pu se donner à d'autres ?Je suis un imbécile. Un sale jaloux. Un possessif maladif.Mais c'est plus fort que moi.Je retourne dans la chambre. Elle a bougé dans son sommeil, découvert son épaule, la naissance de son sein.
Sophia C'est un homme violent, dangereux. Et Mathéo... Mathéo a hérité de lui.— Non.— Comment ça, non ?— Mathéo n'est pas son père. Mathéo s'est battu toute sa vie pour ne pas devenir son père. Et toi, comme les autres, tu le juges sans le connaître.Ma mère recule d'un pas, comme si je l'avais frappée.— Je le connais depuis qu'il est né.— Tu connais sa réputation. Tu connais les histoires qu'on raconte sur lui. Tu ne le connais pas, lui.— Et toi, tu le connais ?— Oui.— En une nuit ?— En dix ans d'absence et une nuit de vérité.Le silence s'installe entre nous. Un silence lourd, chargé de tout ce qui n'a pas été dit depuis mon retour.— Je veux juste te protéger, murmure ma mère.— Je n'ai plus besoin d'être protégée, maman. J'ai appris à me défendre toute seule.Je passe devant elle. Je monte dans ma chambre. Je m'assieds sur mon lit, le cœur battant, les mains tremblantes.Je déteste me disputer avec ma mère. Je déteste cette impression de la trahir, de la décevoir, de lui
Mon doigt suit une cicatrice plus récente, encore rosée, sur son poignet.Elle hésite.— Je suis tombée.— Sofia.— Quoi ?— Ne mens pas.Elle détourne les yeux.— Ce n'est rien.Je prends son poignet. Je porte la cicatrice à mes lèvres. Je l'embrasse doucement.— Ne me mens pas, répété-je. Pas toi. Pas à moi.Elle ferme les yeux. Une autre larme glisse.— La ville, souffle-t-elle. Les premiers temps. C'était dur. Très dur. Je me sentais seule. Perdue. J'ai fait des bêtises. Je me suis fait du mal.— Pourquoi ?— Pour sentir quelque chose. Pour exister. Pour me prouver que j'étais vivante, même si je souffrais.Je l'attire contre moi. Je la serre fort. Je sens ses tremblements, ses sanglots étouffés contre ma poitrine.— Plus jamais, dis-je. Plus jamais tu ne feras ça. Plus jamais tu ne seras seule.— Tu ne peux pas le promettre.— Je peux. Je le promets.Elle lève les yeux vers moi. Rouges, gonflés, mais brillants d'une lumière nouvelle.— Tu es fou.— Oui. Fou de toi.Je la soulève
Mathéo Je la regarde dormir.La lumière de l'aube filtre à travers les carreaux sales, dessine des ombres sur son visage. Elle a les traits détendus, la bouche entrouverte, les cheveux répandus sur mon oreiller comme une promesse. Elle est belle. Plus belle que dans mes souvenirs. Plus belle que dans mes rêves.Je n'aurais pas dû la laisser revenir dans ma vie.Je n'aurais pas dû la toucher, l'embrasser, la prendre. Je n'aurais pas dû lui montrer qui je suis vraiment. Parce que maintenant, je sais que je ne pourrai plus m'en passer. Maintenant, je sais que si elle repart, cette fois, elle m'emportera avec elle. Elle m'arrachera le cœur, les tripes, l'âme. Et il ne restera rien.Sa main bouge dans son sommeil. Elle cherche mon corps, le trouve, s'y accroche. Même endormie, elle s'agrippe à moi. Même inconsciente, elle a besoin de ma chaleur.Je repense à la veille. À notre première fois, contre ce mur. À la rage qui m'habitait, à la violence de mes gestes. J'en ai honte, maintenant. H