LOGINPuis il tourne lentement le visage vers moi. Ses yeux sont deux braises. Et au lieu de la colère que j'anticipais, j'y discerne autre chose. Quelque chose qui s'apparente à du désir.
Sa bouche écrase la mienne.
C'est violent. C'est brutal. C'est un baiser guerrier, point un baiser amoureux. Ses lèvres sont sèches, gercées, elles portent le goût du tabac et de l'alcool. Sa langue force le passage, envahit ma cavité buccale, et je devrais la mordre, je devrais la trancher, je devrais le repousser.
Je réponds.
Mes incisives mordent sa lèvre inférieure. La saveur du sang éclate sur nos langues. Il émet un grognement, un son animal, et ses mains descendent le long de mon corps, empoignent mes hanches, me plaquent avec plus de vigueur contre le mur.
Ses doigts remontent sous ma jupe.
L'air est glacial sur ma peau dénudée. Sa main est brûlante, rugueuse, les cicatrices de ses jointures râpent ma cuisse. Il ne sollicite pas. Il ne négocie pas. Il s'empare.
Sa paume se plaque contre mon sexe à travers la dentelle de mon sous-vêtement. Je suis humide. Putain, je suis tellement trempée que j'en éprouve de la honte. Que j'en conçois du dégoût. Que j'en ressens l'envie.
— Salope, souffle-t-il contre ma bouche. Tu es trempée pour moi.
Il écarte la dentelle d'un geste brusque. Un bruit de déchirure advient. Peu importe. Ses doigts découvrent ma fente, glissent dans mon humidité, explorent, s'insinuent.
Deux doigts. D'un seul coup.
Je hurle. Ma tête part en arrière, heurtant le mur. La douleur et le plaisir se confondent, impossibles à distinguer. Ses doigts pompent en moi, rapides, brutaux, sans préliminaires, sans clémence.
— Putain, tu es étroite, grogne-t-il.
Sa bouche mord ma gorge. Sa barbe râpe mon épiderme. Ses doigts poursuivent leur va-et-vient, plongeant en moi, me comblant, me violent et me font jouir simultanément.
Mes mains s'accrochent à ses épaules. Je devrais le griffer. Je devrais le repousser. J'enfonce mes ongles dans sa chair à travers sa chemise, et il grogne de plaisir.
— Oui, fait-il. Oui, inflige-moi la douleur. Rends-la moi.
Ses doigts accélèrent. Son pouce rencontre mon clitoris, appuie, frictionne, insiste. Je perçois l'orgasme qui monte, cette vague thermique qui émane du ventre et qui envahit tout, et je ne veux pas, je ne veux pas jouir pour lui, pas de cette manière, pas dans cette ruelle sordide, pas contre ce mur où des dizaines d'autres ont dû...
Cela m'emporte.
La jouissance me submerge telle une lame de fond, m'arrache un cri que j'étouffe contre son épaule. Mon corps tremble, convulse, se vide autour de ses doigts. Il maintient le mouvement, prolongeant mon supplice, extirpant de moi chaque spasme, chaque goutte de plaisir.
— Voilà, chuchote-t-il. Voilà.
Quand enfin je retombe, pantelante, adossée au mur, il retire ses doigts. Il les porte à ses lèvres. Il les lèche. Un par un. Sans me quitter des yeux.
— Tu as le même goût, dit-il. Le même goût qu'avant.
Il recule d'un pas. Il défait sa ceinture. Le cliquetis du métal dans le silence. Sa braguette qui cède. Son sexe apparaît, dur, luisant à la lueur du réverbère.
Il s'approche de nouveau. Une main sur ma hanche pour me maintenir. L'autre qui guide son membre contre mon entrée.
— Regarde-moi.
J'obéis. Je plonge mes yeux dans les siens. Il est si proche que je pourrais compter les cicatrices minuselles qui constellent ses pommettes.
— Dis-moi que tu ne veux pas.
Je ne dis rien.
— Dis-moi que tu ne veux pas, et j'arrête.
Le silence s'éternise. Le réverbère grésille. Une porte claque quelque part. Mon cœur tambourine contre mes côtes.
— Je ne peux pas, articulé-je enfin.
— Tu ne peux pas quoi ?
— Je ne peux pas dire que je ne veux pas.
Il ferme les yeux une seconde. Une seule. Quand il les rouvre, ils sont plus sombres, plus profonds, plus désespérés.
— Moi non plus, murmure-t-il.
Il pénètre en moi.
D'un mouvement lent. Mesuré. Douloureusement lent. Il remplit chaque centimètre de mon corps, chaque repli de mon être. Je sens ses testicules contre mes fesses quand il est entièrement en moi. Je sens son souffle chaud sur mon visage. Je sens ses doigts qui s'enfoncent dans mes hanches.
— Sofia, souffle-t-il.
Et ce mot, mon prénom, dit comme il le dit, avec cette intonation de supplication et de possession mêlées, me brise davantage que toute la violence du monde.
Il commence à bouger.
Chaque mouvement est une déclaration de guerre. Chaque poussée, un reproche. Chque retrait, une accusation. Il me prend comme on prend une ville assiégée, comme on conquiert un territoire ennemi, comme on marque au fer rouge son bien.
Je l'entoure de mes jambes. Mes talons croisés dans son dos. Il peut aller plus profond ainsi. Il ne s'en prive pas.
— Tu sens ça ? souffle-t-il. Tu sens comme ton corps m'appartient ?
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Les mots se sont envolés, remplacés par des gémissements que je ne contrôle plus.
— Dis-le.
Non.
— Dis que tu es à moi.
Je secoue la tête. Il accélère. Chaque coup est plus puissant, plus profond, plus dévastateur.
— Dis-le, Sofia.
— Non, articulé-je dans un souffle.
Il ralentit. Presque jusqu'à l'arrêt. Il me regarde, et dans ses yeux, il y a une telle intensité que j'ai l'impression qu'il voit mon âme.
— Dis-le, et je te fais jouir. Encore. Tout de suite.
Le marché est obscène. Le marché est scandaleux. Le marché est exactement ce dont j'ai besoin.
— Je suis à toi.
Les mots franchissent mes lèvres avant que j'aie pu les retenir. Et à l'instant où ils résonnent dans la ruelle, je sens que c'est vrai. D'une manière que je ne comprends pas encore. D'une manière qui me terrifie.
Il sourit. Un vrai sourire, pour la première fois de la nuit. Un sourire qui le rend presque beau, presque humain, presque aimable.
— Je sais, dit-il.
Et il me donne ce qu'il a promis.
Il me reprend avec une fureur renouvelée, et le deuxième orgasme est plus violent que le premier. Il m'arrache des larmes, des cris, des spasmes incontrôlables. Je jouis en hurlant son nom contre son cou, en labourant son dos de mes ongles, en le serrant si fort que nos corps ne font plus qu'un.
Il jouit en moi une seconde plus tard. Je sens ses jets chauds, profonds, abondants. Je sens ses tremblements, les mêmes que les miens. Je sens son front qui s'appuie contre le mien, son souffle court, son corps qui s'abandonne.
Longtemps, nous restons ainsi. Enlacés contre ce mur sordide. Unis par nos sexes, nos sueurs, nos souffrances mêlées.
Puis il se retire. Il rajuste son pantalon. Il me regarde, debout contre le mur, la jupe relevée, la culotte déchirée, le corps marqué.
— À demain, dit-il.
Il tourne les talons. Il s'enfonce dans la nuit. Il disparaît.
Je reste là, seule, tremblante, vide et pleine à la fois.
Et je sais, avec une certitude absolue, que ce n'est que le commencement.
Et pourtant, je n'ai jamais été aussi heureuse.Parce que j'ai trouvé ce que je cherchais sans le savoir. Parce que j'ai appris à aimer, à m'abandonner, à faire confiance. Parce que j'ai découvert que la vie n'est pas un rôle à jouer, une réputation à défendre, une carrière à construire. La vie, c'est ce qui se passe quand on cesse de contrôler. Quand on accepte de perdre. Quand on accepte de se perdre.Je me lève, vais dans le salon, ouvre la baie vitrée. L'air est doux, printanier. Le jardin est calme, les oiseaux chantent, les fleurs embaument. Dans quelques heures, Enzo rentrera. Nous déjeunerons ensemble. Nous parlerons de sa matinée, de ses cours, de ses projets. Puis il retournera au lycée, et moi je continuerai à chercher ma voie. À écrire, peut-être. À donner des cours, peut-être. À simplement vivre.Le temps passe. Les mois s'écoulent.Enzo passe son bac. Mention très bien. Je suis dans la salle, parmi les parents, quand il reçoit son diplôme. Personne ne sait qui je suis vr
Madame ValoisLes jours se changent en semaines, les semaines en mois. Le temps, qui s'était figé dans l'attente et l'angoisse, reprend son cours. Il coule, fluide, paisible, rythmé par des gestes simples et des moments partagés.Nous avons trouvé un appartement. Un petit deux-pièces dans une ville moyenne, loin du lycée, loin de notre ancienne vie. Un salon lumineux avec une baie vitrée qui donne sur un jardin, une chambre aux murs blancs que nous avons repeints ensemble, une cuisine étroite où nous préparons nos repas en nous frôlant, en nous souriant, en nous aimant.Enzo s'est inscrit au lycée de la ville. Terminale littéraire, comme prévu. Il a fallu expliquer son arrivée en cours d'année, fournir des papiers, inventer une histoire plausible. Un déménagement familial, des parents qui ont suivi une mutation. Les mensonges sont devenus notre quotidien, mais ce sont des mensonges protecteurs, nécessaires, temporaires. Un jour, nous le savons, la vérité éclatera peut-être. Mais pour
EnzoLa chambre est petite, mais elle nous suffit. Un lit aux draps blancs, une armoire en bois ciré, une fenêtre qui donne sur la rivière, un parquet qui craque légèrement sous nos pas. Rien à voir avec la salle 204. Rien à voir avec le bureau massif, le fauteuil en cuir, le parquet froid où je m'agenouillais chaque lundi. Ici, tout est simple. Intime. Vrai.Éléonore est debout devant la fenêtre, dos tourné. La lumière du soir caresse sa silhouette, dessine les courbes de ses épaules, de ses hanches, de ses jambes. Elle porte une robe légère, bleu pâle, qui n'a rien à voir avec les tailleurs stricts et les bas fumés qu'elle portait au lycée. Elle est belle. Plus belle que jamais, parce qu'elle est elle. Juste elle.Je m'approche, silencieux. Je pose mes mains sur ses épaules. Elle frissonne, mais ne se retourne pas.— À quoi tu penses ? dis-je.Le tutoiement est encore neuf, fragile. Chaque fois que je l'utilise, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. C'était interdit, avant. Impens
Madame ValoisLe matin se lève, doux et lumineux, sur cette chambre d'hôtel qui n'est déjà plus la mienne, qui n'est déjà plus qu'un souvenir. Les premiers rayons du soleil filtrent à travers les rideaux, dessinent des arabesques dorées sur les draps froissés. Je me réveille lentement, le corps encore engourdi de sommeil et d'amour, l'esprit flottant dans cet entre-deux où tout est encore possible.Il est là, allongé à côté de moi. Il dort encore, le visage paisible, les traits détendus. Sa respiration est lente, profonde, régulière. Ses cheveux sombres sont en désordre sur l'oreiller. Sa main repose sur mon ventre, légère, comme une promesse. Il est beau. Il est jeune. Il est tout ce que je n'aurais jamais dû désirer. Et pourtant, il est là, et c'est la chose la plus juste qui me soit jamais arrivée.Je ne le réveille pas. Je reste immobile, à le regarder. À graver chaque détail dans ma mémoire. La courbe de ses cils, l'arête de son nez, le dessin de ses lèvres entrouvertes. Je l'ai
EnzoNous marchons longtemps dans les rues de la ville. Sans destination précise. Sans hâte. Sans peur. Nos pas sont lents, accordés. Sa main est dans la mienne, douce, tiède. Nous ne parlons pas. Les mots viendront plus tard. Pour l'instant, il n'y a que ce silence partagé, cette présence retrouvée, cette évidence que nous sommes enfin là où nous devons être.La nuit est tombée. Les lampadaires s'allument, jetant des halos orangés sur les trottoirs. Les cafés se remplissent, les terrasses bruissent de conversations et de rires. Le monde vit autour de nous. Et nous, nous sommes dans notre bulle, transparents, protégés.Elle s'arrête devant un petit restaurant italien, une devanture discrète avec des nappes à carreaux et des bougies sur les tables.— Vous avez faim ? demande-t-elle.— Oui.
Elle retire sa main, plonge dans son sac, en sort une enveloppe. La même que celle que je lui avais donnée au café. La lettre que je lui avais lue, il y a un mois, une éternité. Elle est froissée, usée, comme si elle l'avait ouverte et refermée cent fois.— Je l'ai relue, dit-elle. Tous les jours. Toutes les nuits. Et j'ai compris quelque chose.— Quoi ?— Que vous aviez raison. Que ce n'était pas qu'un jeu. Pas qu'une leçon. Pas qu'une passade.Elle marque une pause, cherche ses mots.— J'ai tout quitté, Enzo. Mon mari, ma maison, ma vie d'avant. J'ai posé ma démission. Je ne suis plus professeur. Je ne suis plus Madame Valois. Je suis juste Éléonore. Une femme de quarante ans qui ne sait pas ce que l'avenir lui réserve. Une femme qui a tout perdu.— Pas tout.— Non. Pas tout







