LOGINSofia
Le village n'a pas changé.
Les mêmes rues pavées où j'ai appris à faire du vélo. La même place avec son platane centenaire et son banc où les vieux viennent s'asseoir l'après-midi. Les mêmes maisons aux volets gris, aux jardins secrets, aux vies cachées.
Mais leurs regards, eux, ont changé.
Je le sens dès qu'on passe la porte de la boulangerie. La clochette t
EnzoJe suis resté à genoux un long moment. Le temps s'était dilué, avait perdu toute signification, toute consistance. Il n'y avait plus que cet instant. Cette posture. Ce parquet froid sous mes genoux. Cette présence face à moi, debout, souveraine.Mes genoux me faisaient mal maintenant. Une douleur sourde, lancinante, qui irradiait dans mes cuisses, dans mes hanches, dans le bas de mon dos. Le bois dur s'enfonçait dans ma chair à travers le denim usé. Mes rotules étaient deux points de souffrance aiguë. Mais étrangement, cette douleur ne me dérangeait pas. Elle faisait partie de l'expérience. Elle m'ancrait dans le présent. Elle était une leçon en elle-même.Madame Valois s'était relevée. Elle se tenait debout face à moi, les bras croisés, la tête légèrement inclinée. Sa silhouette se découpait contre la lumière dorée de la lampe de bureau. Elle m'observait. Son regard vert me scrutait, me pesait, me jaugeait. Elle ne disait rien. Elle attendait.— Levez les
Sa voix venait d'en haut. Elle tombait sur moi comme une pluie tiède, comme une bénédiction et une malédiction mêlées.J'ai obéi. Je me suis concentré sur ma respiration. Inspirer. Expirer. Lentement. Profondément. L'air entrait dans mes poumons, en ressortait. Mes épaules se soulevaient et s'abaissaient. Le silence s'est installé. Un silence épais, presque solide, que seul troublait le bruit de nos deux souffles mêlés, le sien calme et régulier, le mien plus court, plus saccadé.Les minutes ont passé. Combien ? Je ne sais pas. Cinq, dix, quinze ? Le temps avait perdu sa consistance. Il s'était dilué dans cette posture immobile. Mes genoux commençaient à me faire mal. Le bois dur s'enfonçait dans ma chair à travers le tissu de mon jean. Mes rotules protestaient. Mes cuisses tremblaient légèrement sous l'effort.Mais la douleur était étrangement... agréable. Elle m'ancrait dans le moment présent. Elle m'empêchait de fuir dans mes pensées, de me réfugier dans mes défe
Les mots sont sortis malgré moi. Une confession que je n'avais pas préparée. La vérité nue, brute, sans fard. Sans mes habituelles provocations de pacotille. Sans mes défenses.Elle a souri. Un sourire doux. Presque maternel. Mais derrière cette douceur de surface, il y avait autre chose. Une ombre. Une promesse. Un feu qui couvait.— La peur est bonne, Enzo. La peur est saine. Elle signifie que vous mesurez l'enjeu. Que vous ne confondez pas cela avec un jeu d'adolescent, une expérience qu'on peut arrêter quand on veut. La peur est le commencement de la sagesse. Le début du véritable apprentissage.Elle s'est redressée. A fait un pas vers moi. Sa robe noire a bruissé contre ses cuisses, un froissement d'étoffe à peine audible mais qui a résonné dans le silence comme un roulement de tonnerre. Sa main s'est levée et est venue se poser sur ma joue. Sa paume était chaude. Douce. Rassurante et terrifiante à la fois. Un paradis et un enfer dans le même contact. J'ai ferm
Mais la deuxième fois, juste avant qu'elle ne disparaisse au coin du couloir, j'ai cru voir ses lèvres esquisser un sourire. Un sourire imperceptible. Un fantôme de sourire qui n'était destiné qu'à moi. Un message silencieux dans le vacarme assourdissant du lycée. Un rappel que ce soir, à dix-sept heures, tout allait commencer. Vraiment. Était-ce réel ? Ou mon imagination qui me jouait des tours, qui voyait des signes partout, qui interprétait le moindre mouvement de ses lèvres comme une promesse ? Seize heures trente. La sonnerie de fin des cours a retenti. Le lycée s'est vidé progressivement. Les élèves se sont dispersés par petits groupes bruyants, leurs rires et leurs cris résonnant dans les couloirs avant de s'éteindre peu à peu. Les professeurs ont regagné leurs voitures une à une. Le silence est retombé sur les bâtiments comme une chape de plomb. Seize heures quarante-cinq. J'étais assis sur un banc dans la cour déserte. Le ciel é
J'étais obsédé. Possédé. Hanté. Elle occupait chaque recoin de mon esprit, chaque parcelle de mon cerveau. Il n'y avait plus de place pour rien d'autre. Plus de place pour les cours, pour les potes, pour les jeux vidéo, pour la musique. Plus de place pour ma vie d'avant. Elle l'avait effacée, remplacée par cette attente insoutenable.Mes parents ne se sont rendu compte de rien. Ils ne se rendent jamais compte de rien. Ma mère travaille trop. Elle rentre tard, fatiguée, les traits tirés. Elle me demande machinalement si ma journée s'est bien passée, sans écouter la réponse. Mon père voyage trop. Il est toujours ailleurs, dans une autre ville, un autre pays, un autre fuseau horaire. Ses appels sont brefs, distraits. "Tout va bien, fiston ?" "Oui, papa." "Bon, je dois y aller. On s'appelle bientôt." Il ne rappelle jamais.La maison est une coquille vide. Propre. Bien rangée. Fonctionnelle. Un décor où je passe, où je dors, où je mange parfois, seul devant la télé allumée sur un
Enzo Les jours qui ont suivi le pacte ont été les plus longs de mon existence. Chaque heure s'étirait comme un chewing-gum sous une chaussure. Chaque minute était une éternité de tourments. Le temps lui-même semblait s'être distendu, ralenti, comme si l'univers entier conspirait pour rendre cette attente insoutenable. Pour me pousser à bout. Je ne dormais plus. Ou si peu. Quelques heures volées à l'aube, quand l'épuisement finissait par avoir raison de mon esprit en ébullition. Mais même ces maigres heures étaient peuplées de rêves étranges, fiévreux, où son visage se mêlait à des images confuses de règle en bois, de regards verts, de mains aux ongles rouges qui effleuraient ma peau sans jamais s'y poser vraiment. Dans ces rêves, elle était toujours là. Debout dans l'ombre. Silencieuse. Souveraine. Ses yeux verts brillaient dans l'obscurité comme deux braises. Elle ne disait rien. Elle ne faisait rien. Elle me regardait juste. Et ce regard su







