LOGINElle arrive avec quelques minutes de retard, le temps de fermer son parapluie, de secouer la pluie de ses cheveux, de poser son sac sur la chaise vide. Elle me voit, elle me sourit, ce sourire qu'elle a toujours eu pour moi, ce sourire d'amitié, de confiance, de tendresse. Et je sens mon cœur qui se serre, qui se brise, qui se prépare à ce qui va venir.— Karim, dit-elle en s'asseyant, en commandant un café qu'elle ne boira pas, en posant ses mains sur la table. Tu as demandé à me voir. Qu'est-ce qui se passe ? C'est Youssef ? Il est arrivé quelque chose ?— Non, c'est moi, Leïla. Ce n'est pas Youssef. Youssef va mieux, il est sur le chemin de la guérison. C'est moi qui... c'est moi qui dois te parler. Je dois te dire quelque chose que j'aurais dû te dire depuis longtemps, depuis toujours peut-être, depuis ce premier jour où tu es entrée dans notre vie
KarimJe l'ai vue sortir de l'appartement de Youssef ce matin-là, ses cheveux bruns flottant au vent de novembre, ses yeux encore rouges d'avoir pleuré, son visage fatigué par les nuits sans sommeil mais apaisé, comme si elle avait enfin trouvé ce qu'elle était venue chercher, comme si elle avait déposé un fardeau trop lourd, comme si elle avait dit adieu à quelque chose qui la retenait depuis trop longtemps.Elle est venue voir mon frère, elle lui a parlé pendant des heures, elle lui a tenu la main, elle l'a regardé avec cette douceur que je lui ai toujours connue, cette compassion qui était sa nature, cet amour qui n'était plus l'amour d'une femme pour son mari mais celui d'une sœur pour un frère, d'une amie pour un ami, d'une âme pour une autre âme. Elle l'a sauvé peut-être, ou du moins elle a commencé à
Le thérapeute s'appelle Dr Benali, c'est un homme d'âge mûr, la soixantaine peut-être, avec des cheveux gris qui encadrent un visage marqué par les années et par toutes les douleurs qu'il a entendues, par toutes les vies qu'il a tenté de sauver. Il porte des lunettes rondes qui lui donnent un air à la fois savant et doux, une voix posée qui n'impose rien, qui ne juge rien, qui attend simplement que les choses viennent d'elles-mêmes, que les mots se dénouent, que les vérités émergent.Je m'assieds en face de lui, dans un fauteuil de cuir qui est trop grand pour moi, qui m'engloutit presque, dans une pièce qui sent le bois ancien et les livres usés, le tabac froid et le café réchauffé, dans un silence qui pèse comme une pierre sur ma poitrine, qui m'empêche de respirer, qui m'empêche de parler, qui m'empêche d'être.— Parlez-moi de vous, Youssef, dit-il simplement, comme on ouvre une porte, comme on tend une main, comme on offre une chance qu'on ne mérite peut-être pas mais qu'on doit s
YoussefLes premiers jours après la visite de Leïla sont les plus difficiles, les plus douloureux, les plus longs de ma vie, des jours où chaque minute semble durer une éternité, où chaque seconde est une lutte contre l'envie de retourner dans ce vide qui m'a englouti pendant des mois, où chaque instant est une bataille contre cette voix intérieure qui me répète que je ne suis rien, que je n'ai rien, que je ne serai jamais rien.Je reste dans ce lit où elle m'a couché, où elle m'a tenu la main pendant des heures, où elle m'a parlé doucement comme on parle à un enfant malade, comme on parle à un mourant, comme on parle à un homme qui a touché le fond et qui cherche une main pour remonter. Je respire son odeur sur l'oreiller, cette odeur de jasmin et de miel qui a imprégné les draps, qui a marqué ma mémoire, qui s'efface jour après jour et que je voudrais retenir pour toujours. Je cherche sa présence dans les murs de cet appartement qui fut le nôtre, dans les recoins où nous avons vécu,
Mais je souffre. Je souffre comme un damné, comme un homme qui voit ce qu'il aime lui échapper, ce qu'il a construit s'effondrer, ce qu'il espérait disparaître. Je souffre de savoir qu'elle est là, dans cet appartement, que Karim vient la voir, lui parler, la toucher peut-être, et que je ne peux rien faire, que je n'ai aucun droit, que je ne suis personne.— Je t'aime, Leïla, dis-je, la voix brisée par l'émotion, par la peur, par la rage, par cette jalousie qui me dévore et que je ne peux pas contrôler. Je t'aime plus que tout, plus que ma vie, plus que ma raison, plus que tout ce que j'ai jamais aimé, plus que tout ce que j'aimerai jamais. Et je ne peux pas te perdre, Leïla. Je ne peux pas te voir avec un autre. Je ne peux pas t'imaginer dans les bras de quelqu'un d'autre. Je ne peux pas penser à toi avec lui, à lui avec toi, à vous sans moi.&m
HichamJe suis venu la voir ce soir, comme je viens souvent, discrètement, respectueusement, sans rien demander, sans rien attendre, juste pour être près d'elle, pour sentir sa présence, pour savoir qu'elle va bien, qu'elle est là, qu'elle existe. Je me gare devant son immeuble, je prends les fleurs que j'ai achetées pour elle, des pivoines blanches, ses préférées, celles qu'elle aimait quand nous vivions ensemble, celles qui lui rappellent nos matins à la villa, nos jardins en fleurs, nos bonheurs simples, nos amours naissants.Et je le vois.Karim sort de l'immeuble, les mains dans les poches de son manteau, un sourire aux lèvres, l'air satisfait, l'air heureux, l'air d'un homme qui vient de passer du temps avec celle qu'il aime, qui a vu son sourire, qui a entendu sa voix, qui a peut-être touché sa main. Il sort de chez elle, il sort de sa vie, il sort de ce
LeïlaUn nouveau frisson. Parle-t-il de notre mariage ? Ou de quelque chose d’autre ? A-t-il des soupçons sur la dynamique dans cette maison ? Sur la présence de Karim ? « Sentimental ». Le mot est lâché, empoisonné.— Youssef est un homme d’honneur. Il sait séparer les choses, la voix un peu raide
LeïlaLa voiture s'arrête dans un silence électrique. Le moteur cesse de romonner, et soudain, il n'y a plus que le bruit de ma propre respiration, trop rapide, et le poids du bras de Youssef sur le dossier de mon siège.Je lève les yeux.La villa n'est pas une tour. C'est pire. Une demeure basse,
LeïlaUn besoin viscéral me prend. Meubler. Remplir. Combattre le vide glacé de ces murs lisses avec des objets, des couleurs, des odeurs qui seront miennes. Même si c’est une illusion. Même si tout, ici, lui appartient. Il faut des coussins, des tapis, des plantes vertes qui retiendront un peu de
LeïlaJe choisis des coussins couleur terre, épais, lourds. Quelque chose qui ancre. Des tapis aux motifs berbères, complexes, qui gardent en mémoire des mains anciennes. Des lanternes en métal percé qui projetteront des ombres dansantes, pour brouiller les lignes trop nettes de la villa.Il pousse







