LOGINLeïlaCinq ans. Cinq ans déjà que Yasmine est née. Cinq ans que nous avons traversé ce long chemin, main dans la main, pour arriver jusqu'ici. Aujourd'hui, elle a six ans, une petite fille aux boucles noires et aux yeux sombres, qui court dans le jardin en riant aux éclats. Elle est en première année de primaire, et elle apprend à lire avec une avidité qui me rappelle moi-même, quand j'étais petite, avant que ma mère ne transforme ma curiosité en devoir. Son père lui a appris à faire du vélo l'été dernier, sans les petites roues, et elle a foncé droit dans le figuier, s'est relevée, a essuyé ses larmes, et est remontée sur la selle. "Je suis courageuse comme Maman", a-t-elle dit. Mon cœur a explosé.La vie a continué. Le temps a fait son œuvre. Les blessures se sont refermées, les cicatrices se sont estompées, les souvenirs douloureux se sont adoucis. Aujourd'hui, quand je repense au passé, ce n'est plus avec cette brûlure, ce pincement au cœur, cette honte qui me tordait le ventre. C
LeïlaC'est le soir. Un soir d'été, chaud et paisible. Le soleil se couche derrière les oliviers, embrasant le ciel de rose, d'orange et de pourpre. Je suis debout sur la terrasse, un châle sur les épaules, et je regarde le jardin. Hicham est à côté de moi, sa main dans la mienne, silencieux. Devant nous, Yasmine joue dans l'herbe avec un ballon rouge. Elle le lance en l'air, le rattrape maladroitement, tombe, se relève, recommence. Infatigable. Joyeuse. Libre.Elle ne sait pas. Elle ne sait rien de ce que nous avons traversé. Elle ne sait rien des années de vide, des nuits de larmes, de la peur au ventre quand le téléphone sonnait. Elle ne sait rien des mensonges, des secrets, des scandales. Elle ne sait rien de la honte, de la culpabilité, de la reconstruction lente et douloureuse. Elle est née dans la lumière, dans la paix, dans l'amour. Et c'est notre plus grande victoire.Je repense à tout. Aux années passées dans cette chambre vide, à attendre Youssef, à espérer un retour qui n'
HichamLa soirée est douce, presque tiède, une de ces soirées d'été où le temps semble suspendu. Yasmine dort dans sa chambre, épuisée par sa journée de jeux et de courses. Nous l'avons couchée ensemble, comme chaque soir, après le bain, la lecture de l'histoire, la berceuse. Je lui ai lu "Le Petit Prince" ce soir. Elle ne comprend pas les mots, bien sûr, elle est trop petite. Mais elle aime les images, le serpent qui avale un éléphant, le renard, la rose. Elle pose son petit doigt sur les dessins et babille, comme si elle racontait sa propre version de l'histoire. Mon cœur fond à chaque fois. Je ne savais pas qu'on pouvait aimer autant. Je ne savais pas que l'amour pouvait être si vaste, si profond, si douloureux et si doux à la fois.Maintenant, nous sommes sur la terrasse, Leïla et moi. Allongés côte à côte sur le transat, un plaid sur les jambes, un verre de vin pour moi, une tisane pour elle. Le ciel est dégagé, on voit les étoiles comme on ne les voit jamais en ville, des millie
LeïlaUn an. Déjà un an. Le temps a filé comme du sable entre mes doigts, et pourtant chaque journée a été remplie, dense, précieuse comme une pierre rare. Yasmine a fêté son premier anniversaire la semaine dernière. Nous avons fait une petite fête dans le jardin, sous le figuier. Samira était là, bien sûr, elle n'aurait manqué ça pour rien au monde. Youssef et Nadia sont venus avec les jumeaux, qui ont couru partout. Karim et Amal aussi, les bras chargés de cadeaux. Une tribu reconstituée, une famille choisie, des visages qui portent les marques du passé mais qui sourient à l'avenir. Nous avons mangé des gâteaux au miel, bu du thé, et Yasmine a plongé ses deux mains dans le gâteau d'anniversaire, riant aux éclats, couverte de crème, de la crème jusque dans les cheveux. Hicham l'a prise en photo, et cette photo est maintenant sur le buffet, à côté de notre photo de mariage.Aujourd'hui, c'est un matin ordinaire. Un matin de printemps, doux et tiède, de ces matins où l'air sent le jasm
LeïlaQuelques jours plus tard, c'est au tour de Karim et d'Amal de venir. Ils arrivent un samedi matin, les bras chargés de paquets colorés et de fleurs. Amal, fidèle à elle-même, a apporté un bouquet de pivoines, ses préférées, et une couronne de fleurs séchées pour la chambre du bébé, tressée de ses propres mains. Karim porte un gros paquet maladroitement emballé, un ours en peluche gigantesque, presque aussi grand que lui, qui dépasse de l'emballage comme un passager clandestin.— Vous êtes complètement fous, dis-je en riant, les mains sur les hanches. C'est beaucoup trop. C'est un magasin de jouets tout entier.— Rien n'est trop pour notre nièce, répond Karim, un sourire immense aux lèvres, un sourire qui lui mange tout le visage.Il a changé, Karim. Vraiment changé, en profondeur. Je le vois dans sa façon de se tenir, dans sa voix plus calme, dans ses gestes plus doux, moins brusques. Il a perdu cette raideur militaire, cette tension permanente dans la mâchoire. Amal est à côté
LeïlaLa sonnette retentit un dimanche après-midi, alors que Yasmine vient de terminer sa tétée et s'est endormie contre mon épaule, repue, confiante, sa petite bouche encore entrouverte sur un filet de lait. Un silence parfait emplit la maison, ce silence ouaté qui suit les tétées, quand le bébé sombre dans le sommeil et que le monde entier semble retenir son souffle. Hicham est dans la cuisine, je l'entends qui prépare du thé, le tintement des tasses, le frémissement de l'eau qui chauffe. Je me lève doucement, un pied après l'autre, je cale le bébé contre moi, cette petite chaleur contre ma poitrine, et je vais ouvrir.Youssef est là, sur le seuil. Il porte un bouquet de fleurs, des roses blanches, et un petit paquet enveloppé de papier kraft avec un ruban maladroit. Il est habillé simplement, un jean, une chemise claire, et il a ce sourire timide que je lui connais depuis toujours. Ce sourire de nos vingt ans, quand il était encore étudiant et qu'il m'attendait à la sortie des cour
LeïlaLa convocation est arrivée sur papier crème, l'encre bleu nuit. Une élégante prison de mots. Déjeuner de travail. Honneur de votre présence. Sheikh Al-Mansouri vous prie... Youssef l'a posée sur la table de la cuisine comme on dépose un serpent.– Il exige que tu viennes.– Je vois.– Tu n'as
Leïla Le petit matin filtre à travers les volets de la villa, une lumière pâle et traîtresse qui me tire d'un sommeil agité. Mon corps est lourd, en sueur, les draps emmêlés autour de mes jambes comme des chaînes. Je m'assois d'un bond, le cœur battant la chamade, et passe une main tremblante sur
LeïlaLa carte dans ma poche cachée brûle, comme un tison. Je nettoie le tajine carbonisé, les gestes mécaniques, l’esprit en tornade. Les mots du Sheikh tournent en boucle. Distrait. Préoccupé par des ombres dans sa propre maison. Il sait. Il ne sait pas tout, mais il flaire le désordre, la faille
Sheikh Al-MansouriDeux jours plus tard.La plume d’or gratte le vélin épais, signant des chiffres, des autorisations, des destins. Le bureau est silencieux, à part le grattement de la plume et le tic-tac discret de la pendule Louis XIV. L’encens d’ambre brûle dans un coin, chassant les odeurs du m







