LOGINSa voix s'étrangle à son tour, et je devine qu'il pleure, lui aussi. Nous pleurons ensemble, séparés par des kilomètres de câbles et de ville, unis par des années de souvenirs et de douleurs partagées. — Alors vis, Leïla. Vis pleinement, sans te retourner, sans culpabilité, sans remords. Tu es libérée de moi. Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Tu es libérée de nous. De ce que nous étions, de ce que nous sommes devenus, de ce fardeau que nous portions à deux sans jamais réussir à le poser. Je pose le fardeau aujourd'hui. Je te rends ta liberté, non pas comme un maître affranchit un esclave, mais comme un ami rend un cadeau emprunté. Sois heureuse. — Tu ne m'as jamais enchaînée, Youssef, dis-je en reniflant. Je suis restée par amour. Un amour qui s'est transformé, déformé, mais qui était de l'amour quand même. Un amour qui a changé de visage, qui est passé de la passion au soin, du désir à la compassion. Mais de l'amour. — Alor
Hicham me regarde, et son visage dans la clarté matinale est celui d'un homme que je n'ai encore jamais vu. Apaisé. Déterminé. Amoureux. Nous ne sommes plus deux survivants traumatisés, accrochés l'un à l'autre par désespoir. Nous sommes un homme et une femme qui, après avoir traversé l'enfer, ont décidé de vivre. De vivre ensemble. De vivre vraiment. Et dans cette lumière rose et or, je nous imagine, dix ans, vingt ans plus tard, assis sur une terrasse, main dans la main, regardant un coucher de soleil. Cette image n'est plus un rêve impossible. C'est une promesse. Une certitude. Un avenir. Leïla Le téléphone vibre sur la table basse en bois brut. Un bourdonnement discret qui troue le silence matinal. Je pose ma tasse de café fumant, mon regard tombe sur l'écran. Le nom qui s'affiche me percute. Youssef. Mon cœur fait un bond étrange dans ma poitrine, pas un sursaut de peur ou d'angoisse, plutôt une onde de nostalgie profonde, comme on retrouve une vieille lettre au fond d'un t
Je rouvre les yeux. Ma voix est plus ferme que je ne l'aurais cru. — Je veux la paix, Hicham. Le mot résonne, presque étranger dans cette pièce où nous avons tant crié, tant pleuré. — Je ne veux plus me cacher. Je ne veux plus sursauter quand le téléphone sonne, le cœur battant, en me demandant quelle catastrophe, quelle accusation, quel chantage va s'abattre sur nous. Je ne veux plus vérifier derrière moi si quelqu'un me suit dans la rue. Je ne veux plus baisser les yeux sous le poids des regards, des murmures, des jugements. La paix. Un matin où je me réveille, et où ma première pensée n'est pas la peur. Un matin où mon bonheur n'est pas un crime. Je respire. Les mots montent, se bousculent. — Je veux un amour qui ne soit pas une bataille. Nous avons fait la guerre, Hicham. Contre les autres, l'un contre l'autre, contre nous-mêmes. Chaque instant de joie était une tranchée conquise sous les balles. Je suis épuisée de me battre pour t'aimer. Je veux un amour qui soit un refu
LeïlaLa nuit a tout enveloppé dehors, un manteau de velours sombre piqué de lumières lointaines, mais dans l'appartement, chaque lampe est allumée comme si nous refusions la moindre zone d'ombre. Nous sommes assis sur le canapé, face à face. Nos genoux se frôlent, et ce contact infime, ce point de chaleur à travers le tissu de nos vêtements, me rappelle que nous sommes vivants, que nous avons survécu. L'orage est passé. Je le sens à la qualité du silence, qui n'est plus lourd de non-dits mais ouvert, respirant, comme la terre après la pluie.Hicham me regarde. Ses yeux, ces yeux sombres qui ont su être si durs, si calculateurs, sont ce soir d'une transparence qui me bouleverse. Je n'y vois plus le chef d'entreprise impitoyable, ni l'amant tourmenté, ni le manipulateur. Je vois un homme. Un homme qui a tout risqué, tout perdu, et qui est encore là, les mains tendues vers moi, attendant je ne sais quel verdict.Il prend mes mains. Ses doigts sont légèrement rugueux, et leur pression es
HichamLe juge prononce le divorce un matin de printemps, dans une salle froide, devant des visages indifférents, avec des mots qui n’ont pas de poids, qui n’ont pas d’émotion, qui n’ont pas de vie.— Je prononce le divorce entre les époux Al-Mansouri, Hicham et Nadia. Les effets du divorce seront exécutoires dans un délai de trente jours. La garde des biens communs sera réglée selon les accords signés par les deux parties. L’affaire est entendue.Nadia ne me regarde pas, elle fixe le mur en face d’elle, ses mains sont posées sur ses genoux, ses yeux sont secs, ses lèvres sont serrées. Elle a signé les papiers sans les lire, elle a accepté les conditions sans discuter, elle a renoncé à tout sans se battre. Elle est libre, enfin libre, libre de moi, libre de cette vie, libre de cet amour qui n’&eacu
NadiaKarim m’appelle un matin, sa voix est ferme, sa voix est décidée, sa voix est celle d’un homme qui a choisi son camp, qui a décidé de sa vie, qui a renoncé à sa vengeance.— Nadia, je ne peux plus continuer. Je ne peux plus vous aider, vous soutenir, vous suivre. J’ai parlé à Leïla, elle m’a pardonné, elle m’a redonné confiance, elle m’a montré le chemin. Je ne veux plus faire le mal, je ne veux plus détruire, je ne veux plus haïr.— Qu’est-ce que tu racontes, Karim ? Tu es devenu fou ? Tu vas tout laisser tomber après tout ce qu’on a construit, après tout ce qu’on a préparé, après tout ce qu’on a risqué ?— J’ai tout laissé tomber, Nadia. J’ai tout abandonné, tout renoncé, tout oublié.
LeïlaLa convocation est arrivée sur papier crème, l'encre bleu nuit. Une élégante prison de mots. Déjeuner de travail. Honneur de votre présence. Sheikh Al-Mansouri vous prie... Youssef l'a posée sur la table de la cuisine comme on dépose un serpent.– Il exige que tu viennes.– Je vois.– Tu n'as
Leïla Le petit matin filtre à travers les volets de la villa, une lumière pâle et traîtresse qui me tire d'un sommeil agité. Mon corps est lourd, en sueur, les draps emmêlés autour de mes jambes comme des chaînes. Je m'assois d'un bond, le cœur battant la chamade, et passe une main tremblante sur
LeïlaLa carte dans ma poche cachée brûle, comme un tison. Je nettoie le tajine carbonisé, les gestes mécaniques, l’esprit en tornade. Les mots du Sheikh tournent en boucle. Distrait. Préoccupé par des ombres dans sa propre maison. Il sait. Il ne sait pas tout, mais il flaire le désordre, la faille
Sheikh Al-MansouriDeux jours plus tard.La plume d’or gratte le vélin épais, signant des chiffres, des autorisations, des destins. Le bureau est silencieux, à part le grattement de la plume et le tic-tac discret de la pendule Louis XIV. L’encens d’ambre brûle dans un coin, chassant les odeurs du m







