LOGINCélian
Elle s’est retournée avec une lenteur extrême, comme épuisée elle aussi, mais d’une fatigue nouvelle. Ses joues étaient colorées de deux taches roses vives. Ses lèvres, gonflées et saignantes, semblaient vivantes pour la première fois. Et ses yeux…
Ses yeux n’étaient plus des lacs gris et stagnants. Ils étaient un océan durant une tempête. Pleins à ras bord d’émotions brutes, de sensations, de vie. Elle me regardait comme si elle venait de naître, et que j’étais la première chose qu’elle voyait. Le créateur et la création, inextricablement liés dans ce baptême sanglant.
Elle a porté ses doigts à ses lèvres, a touché la coupure, a contemplé la goutte de sang sur son index avec une fascination absolue. Puis son regard a retrouvé le mien. Une expression que je ne lui avais jamais vue , de la gratitude, de la reconnaissance sauvage , transformait son visage.
— Merci, a-t-elle chuchoté, et le mot était chargé d’un poids immense.
— De quoi ? ai-je demandé, bien que je connaisse la réponse.
Un sourire, vrai, fragile, incroyablement beau, a fleuri sur ses lèvres meurtries.
— Je me sens réelle.
Je l’ai attirée contre moi, et nous avons glissé au sol, enlacés sur la moquette, au pied du mur qui portait l’empreinte de nos corps. Sa tête reposait sur ma poitrine. Je caressais ses cheveux, sentant la chaleur de son cuir chevelu, la vie qui palpitait enfin, fortement, en elle. La paix m’envahissait, une paix volée, gagnée dans la souffrance partagée.
— Rends-moi réelle, toujours, a-t-elle murmuré dans un souffle, une prière, un ordre.
— Toujours, ai-je promis, les yeux fermés, bercé par le silence miraculeux et par le poids de son corps contre le mien.
Dehors, la ville continuait son vacarme. Mais pour la première fois, je savais que je pouvais y faire face. J’avais trouvé mon antidote. Elle avait trouvé son poison. Notre symbiose était consommée.
La paix dura trois jours.
Trois jours où le silence en moi fut une cathédrale, vaste et résonnante. Trois jours où je me suis éveillé chaque matin avec la sensation oubliée de n'être que moi-même. Elara et moi vivions dans une bulle hors du temps, une symbiose parfaite et clos. Nous ne parlions pas beaucoup. Les mots étaient devenus superflus, de pâles substituts au langage bien plus éloquent de nos corps. Elle cuisinait des plats fades qu'elle mangeait sans plaisir, je les avalais pour sustenter la machine. L'essentiel se passait entre les repas, dans le salon blanc, contre le mur qui portait maintenant l'ombre de notre premier acte.
Mais les murs de l'appartement n'étaient pas infranchissables. Le monde, que j'avais cru tenir à distance, grignotait les bords de mon sanctuaire.
La première intrusion fut faible. Un mal de dents lancinant, venu de l'appartement en face. Une simple pulsation, à peine plus qu'un souvenir. Je l'ai ignorée, me concentrant sur la courbe de la nuque d'Elara, sur la fraîcheur de sa peau sous mes doigts. Elle était assise à mes pieds, le regard perdu, mais présent. Les marques que j'avais laissées sur ses bras avaient viré au jaune-vert, un rappel poétique de notre connexion.
Le lendemain, ce fut pire. Une angoisse existentielle, lourde et poisseuse, dégoulinant de l'étage supérieur. Elle s'insinua en moi comme un brouillard, ternissant la clarté que j'avais chérie. Je me suis levé d'un coup, agité. Elara leva les yeux vers moi, un questionnement dans son regard maintenant si expressif.
— Qu'y a-t-il ?
—Rien, ai-je menti en serrant les poings. Juste... un peu agité.
Je me suis approché d'elle, j'ai saisi son poignet, plus fort que nécessaire. J'ai vu la lueur d'attente s'allumer dans ses yeux. J'ai pressé mon pouce sur les ecchymoses à peine refermées de son avant-bras. La douleur aiguë et localisée que je provoquais chassa l'angoisse diffuse pendant un moment. Un soulagement immédiat, mais court. Comme un analgésique qui masque la fièvre sans traiter l'infection.
Le troisième jour, le déluge arriva.
C'était un matin. Je me tenais devant la fenêtre, regardant la ville s'activer sans moi. Et soudain, ça a frappé. Une vague. Ce n'était plus une douleur isolée, c'était la misère collective du quartier qui se ruait sur moi, comme si elle avait senti ma vulnérabilité retrouvée. Migraines, crampes d'estomac, douleurs dorsales, cœurs brisés, peurs irraisonnées – un tsunami de souffrance qui submergea la cathédrale de mon silence et en fit un champ de ruines hurlantes.
ElaraMa main pend dans l’air froid, entre la chaleur irradiante de l’entrepôt détraqué et le froid de mort qui émane de Célian. Il ne la prend pas tout de suite. Il la fixe, comme si c’était une illusion, une dernière torture de son esprit saturé.Ses yeux parcourent la distance entre mes doigts et son visage, puis remontent vers mes yeux. Il cherche le vide familier, la promesse d’un puits sans fond où jeter son trop-plein. Il ne le trouve pas. Ce qu’il trouve à la place le déroute. Une présence. Une densité nouvelle. La résonance intérieure que j’ai découverte est une signature étrangère pour lui.— Tu… tu es différente, parvient-il à articuler, sa voix éraillée par des cris qu’il n’a pas poussés.— Oui, dis-je simplement.Ma main ne tremble pas. Elle est stable. Réelle.Il ferme les yeux, un long moment, comme s’il faisait un inventaire intérieur des dégâts. Puis il saisit ma main. Sa poigne est faible, fiévreuse. La peau à peau est un choc.Ce n’est pas la décharge électrique de
CélianÇa passe !Un filament, un cheveu de connexion rétablit. Ce n’est plus notre vieux lien symbiote. C’est une brèche de fortune, percée à travers le mur du silence par le fer rouge de ma douleur.Et à travers ce filament, je ne lui envoie pas de mots. Les mots sont trop lents, trop pauvres. Je lui envoie la sensation. La mémoire de nous.Pas le pacte, pas la toxicité. L’essence.La première étincelle dans ses yeux vides.Le soulagement physique,presque sexuel, de se vider en elle.La terreur partagée de notre addiction.La certitude que,dans tout l’univers, personne d’autre ne pourrait nous comprendre, nous supporter, nous voir tels que nous étions.L’amour.Monstrueux, tordu, vital. Notre amour.Un paquet brut, non filtré, de vérité émotionnelle. Je le lance dans la brèche comme une bouteille à la mer dans un ouragan.Et puis, je perçois sa réponse.Ce n’est pas un renvoi. C’est un choix.Elle n’aspire pas ma douleur. Elle ne s’en nourrit pas. Elle… l’observe. Avec toute la clart
CélianJe suis devenu un astre noir. Une étoile effondrée de souffrance. Chaque pas que je fais dans les rues assombries est une secousse sismique intérieure. Je ne suis plus un homme, je suis un phénomène. Les gens s’écartent inconsciemment sur mon passage, leurs nerfs vaguement avertis d’une présence néfaste. Les animaux fuient, les chiens gémissent en laisse.J’ai passé la journée à me charger. J’ai marché dans les hôpitaux, les gares, les quartiers de misère. Je me suis assis sur un banc aux urgences et j’ai ouvert toutes les écoutilles. Je n’ai plus filtré, plus trié. J’ai tout pris. La douleur physique, aiguë et sourde. L’angoisse mentale, ce brouillard gluant. Le chagrin, cette lame émoussée qui scie l’âme. C’est en moi maintenant. Une sphère de plasma noir tourbillonnant dans ma poitrine, maintenue par une volonté de fer et par le désespoir pur.Mon plan est simple. Une absurdité totale. Je vais à l’entrepôt. Je vais poser mes mains sur la porte d’acier. Et je vais relâcher to
ElaraLa lumière à l’intérieur de l’entrepôt est clinique. Elle ne caresse pas, elle révèle. Elle tombe des hauteurs sur les capsules de verre, chacune un sarcophage vertical. Je marche entre elles, lente, hypnotisée.Les dormeurs c’est le mot qui vient, bien qu’ils ne dorment pas sont d’une sérénité absolue. Leurs visages sont relâchés, sans rêves. Aucune tension autour de la bouche, aucun pli d’inquiétude au front. C’est un néant de paix. Un néant organisé.— Ce ne sont pas des victimes, Elara.La voix de Kane résonne dans le vaste espace. Il se tient près du noyau, la source de la lumière froide. Il porte un costume sombre, mais il semble faire partie du décor, un élément fonctionnel de la machine.— Ce sont des volontaires. Des gens submergés par le bruit du monde. Leurs propres pensées, les émotions des autres, le chaos. Ils venaient ici chercher le repos. Je leur offre la paix ultime.Je m’approche d’une capsule. Une femme, peut-être la trentaine. Ses cheveux flottent dans un li
CélianLe froid du trottoir traverse mon jean, remonte le long de ma colonne vertébrale. Je respire des cendres, des gaz d’échappement, l’effluve acide de la peur qui monte des gratte-ciels. Je suis un tuyau d’égout brisé. Tout coule en moi, rien ne sort. L’angoisse d’une mère dont l’enfant est à l’hôpital. La brûlure d’un ulcère à l’estomac chez un homme seul. La fracture sourde d’une vertèbre dans une chute trois rues plus loin. Ils arrivent, vague après vague, et s’accumulent dans ma cage thoracique, s’épaississent en une boue noire qui menace de me noyer par les yeux, par la bouche.Elle m’a fermé la vanne de purge.Je me redresse, les articulations rouillées. Le bâtiment de Kane se dresse, impénétrable. Pas de fenêtres. Juste cette porte d’acier qui a avalé Elara. Je ne sens plus rien d’elle. Ce n’est pas un mur, c’est un vide. Un vide organisé, intentionnel. Le silence qu’il fabrique à l’intérieur est une substance active, elle grignote les bords de ma perception, efface les tra
CélianJe recule comme si elle m’avait frappé. Le lien entre nous ondule, parcouru de spasmes de douleur qui sont uniquement les miens, maintenant. Elle ne les partage plus. Elle les observe, de loin, avec cette curiosité nouvelle.— Il veut quelque chose, Elara. Personne n’est comme ça. Personne.— Peut-être. Et peut-être que je veux savoir ce que c’est.Elle se détache du mur, redresse sa robe. Elle a l’air plus droite, plus assurée que je ne l’ai jamais vue.— Je rentre à l’appartement.— Elara…— Je ne vais pas le suivre, Célian. Pas maintenant. J’ai besoin de… digérer.Elle tourne les talons et s’éloigne, sans un regard en arrière. Je reste planté dans la ruelle, les mains tremblantes, le crâne bourdonnant des douleurs du monde et d’une nouvelle blessure, infiniment plus personnelle, plus profonde.ElaraL’appartement est un cercueil. Le silence qui y règne n’est plus le mien. C’est l’écho assourdi du silence de Kane. Je marche de long en large, la peau vibrante. Je regarde mes m







