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Chapitre 4 : L'Écho du Monde

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-11-26 21:25:45

Célian

Elle s’est retournée avec une lenteur extrême, comme épuisée elle aussi, mais d’une fatigue nouvelle. Ses joues étaient colorées de deux taches roses vives. Ses lèvres, gonflées et saignantes, semblaient vivantes pour la première fois. Et ses yeux…

Ses yeux n’étaient plus des lacs gris et stagnants. Ils étaient un océan durant une tempête. Pleins à ras bord d’émotions brutes, de sensations, de vie. Elle me regardait comme si elle venait de naître, et que j’étais la première chose qu’elle voyait. Le créateur et la création, inextricablement liés dans ce baptême sanglant.

Elle a porté ses doigts à ses lèvres, a touché la coupure, a contemplé la goutte de sang sur son index avec une fascination absolue. Puis son regard a retrouvé le mien. Une expression que je ne lui avais jamais vue , de la gratitude, de la reconnaissance sauvage , transformait son visage.

— Merci, a-t-elle chuchoté, et le mot était chargé d’un poids immense.

— De quoi ? ai-je demandé, bien que je connaisse la réponse.

Un sourire, vrai, fragile, incroyablement beau, a fleuri sur ses lèvres meurtries.

— Je me sens réelle.

Je l’ai attirée contre moi, et nous avons glissé au sol, enlacés sur la moquette, au pied du mur qui portait l’empreinte de nos corps. Sa tête reposait sur ma poitrine. Je caressais ses cheveux, sentant la chaleur de son cuir chevelu, la vie qui palpitait enfin, fortement, en elle. La paix m’envahissait, une paix volée, gagnée dans la souffrance partagée.

— Rends-moi réelle, toujours, a-t-elle murmuré dans un souffle, une prière, un ordre.

— Toujours, ai-je promis, les yeux fermés, bercé par le silence miraculeux et par le poids de son corps contre le mien.

Dehors, la ville continuait son vacarme. Mais pour la première fois, je savais que je pouvais y faire face. J’avais trouvé mon antidote. Elle avait trouvé son poison. Notre symbiose était consommée.

La paix dura trois jours.

Trois jours où le silence en moi fut une cathédrale, vaste et résonnante. Trois jours où je me suis éveillé chaque matin avec la sensation oubliée de n'être que moi-même. Elara et moi vivions dans une bulle hors du temps, une symbiose parfaite et clos. Nous ne parlions pas beaucoup. Les mots étaient devenus superflus, de pâles substituts au langage bien plus éloquent de nos corps. Elle cuisinait des plats fades qu'elle mangeait sans plaisir, je les avalais pour sustenter la machine. L'essentiel se passait entre les repas, dans le salon blanc, contre le mur qui portait maintenant l'ombre de notre premier acte.

Mais les murs de l'appartement n'étaient pas infranchissables. Le monde, que j'avais cru tenir à distance, grignotait les bords de mon sanctuaire.

La première intrusion fut faible. Un mal de dents lancinant, venu de l'appartement en face. Une simple pulsation, à peine plus qu'un souvenir. Je l'ai ignorée, me concentrant sur la courbe de la nuque d'Elara, sur la fraîcheur de sa peau sous mes doigts. Elle était assise à mes pieds, le regard perdu, mais présent. Les marques que j'avais laissées sur ses bras avaient viré au jaune-vert, un rappel poétique de notre connexion.

Le lendemain, ce fut pire. Une angoisse existentielle, lourde et poisseuse, dégoulinant de l'étage supérieur. Elle s'insinua en moi comme un brouillard, ternissant la clarté que j'avais chérie. Je me suis levé d'un coup, agité. Elara leva les yeux vers moi, un questionnement dans son regard maintenant si expressif.

— Qu'y a-t-il ?

—Rien, ai-je menti en serrant les poings. Juste... un peu agité.

Je me suis approché d'elle, j'ai saisi son poignet, plus fort que nécessaire. J'ai vu la lueur d'attente s'allumer dans ses yeux. J'ai pressé mon pouce sur les ecchymoses à peine refermées de son avant-bras. La douleur aiguë et localisée que je provoquais chassa l'angoisse diffuse pendant un moment. Un soulagement immédiat, mais court. Comme un analgésique qui masque la fièvre sans traiter l'infection.

Le troisième jour, le déluge arriva.

C'était un matin. Je me tenais devant la fenêtre, regardant la ville s'activer sans moi. Et soudain, ça a frappé. Une vague. Ce n'était plus une douleur isolée, c'était la misère collective du quartier qui se ruait sur moi, comme si elle avait senti ma vulnérabilité retrouvée. Migraines, crampes d'estomac, douleurs dorsales, cœurs brisés, peurs irraisonnées – un tsunami de souffrance qui submergea la cathédrale de mon silence et en fit un champ de ruines hurlantes.

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