ANMELDENRaphaëlQuarante ans. Quarante années de mariage, de vie commune, d'amour partagé. Quarante années à me réveiller chaque matin à côté de l'homme qui a changé ma vie, à le regarder peindre, à l'écouter rire, à le serrer dans mes bras quand la nuit est trop sombre. Quarante années à construire une famille, une clinique, une œuvre. Quarante années de bonheur, d'épreuves, de victoires.La fête a lieu sur l'île, dans le jardin de la villa, face à l'océan. Des guirlandes de fleurs, des lanternes en verre, des tables dressées sous les arbres. Théo est là, avec Gabriel et la petite Manon, qui a maintenant treize ans et qui ressemble de plus en plus à son arrière-grand-mère. Jules est là aussi, fidèle au poste, le visage marqué par les années mais le regard toujours aussi vif. Agnès, bien sûr, en tailleur pourpre, un verre de champagne à la main. Et tous nos amis, nos anciens collègues, nos patients, venus célébrer avec nous ce moment unique.— Quarante a
LéandreL'amphithéâtre est plein à craquer. Des centaines d'étudiants, de journalistes, de lecteurs, venus assister à notre conférence sur l'amour, l'art et la science. Nous sommes assis sur l'estrade, Raphaël et moi, face à un public attentif et bienveillant. Agnès, qui anime la soirée, vient de terminer son introduction, et les questions commencent à affluer.— Monsieur Vasseur, demande une jeune femme au premier rang, comment avez-vous vécu le scandale, à l'époque ? Comment avez-vous trouvé la force de continuer ?Je réfléchis un instant, le temps de trouver les mots justes.— La force, je l'ai trouvée dans l'amour. Dans l'amour de Raphaël, dans son courage, dans sa détermination. Il aurait pu renoncer, tout abandonner, se cacher. Mais il a choisi de se battre. Pour nous, pour notre histoire, pour notre droit à exister. Et c'est ce qui m'a donné la force de me battre à mon tour.— Docteur Delcourt, enchaîne un étudiant en méd
RaphaëlLe livre paraît au printemps, sous le titre La Flamme et l'Acier, mémoires croisées de Léandre Vasseur et Raphaël Delcourt. La couverture reproduit l'une des toiles de Léandre, un cœur en flammes traversé d'une lame de scalpel, avec en arrière-plan la silhouette d'une villa au bord de la mer. Agnès, qui a rejoint l'aventure en tant qu'éditrice, a fait les choses en grand : tirage limité pour la première édition, papier de luxe, illustrations originales.Nous nous attendions à un succès d'estime, tout au plus. Quelques articles dans les journaux, quelques passages à la radio, quelques ventes dans les librairies parisiennes. Mais rien ne se passe comme prévu.Le livre s'arrache.Les librairies sont dévalisées, les stocks épuisés en quelques jours, les réimpressions enchaînées. Les critiques sont dithyrambiques, les lecteurs enthousiastes, les réseaux sociaux s'embrasent. Nous devenons, sans l'avoir cherché, des icônes. Des symboles. Des porte-drapeaux d'une génération qui aspire
LéandreL'écriture à quatre mains, c'est une aventure en soi. Une aventure que nous avions sous-estimée, Raphaël et moi, quand nous avons décidé d'écrire nos mémoires croisées. Nous pensions que ce serait simple : il suffirait de raconter nos souvenirs, de les coucher sur le papier, de les assembler. Mais la réalité est tout autre. Nos souvenirs divergent, se contredisent, se complètent. Et surtout, nos styles d'écriture n'ont rien à voir.Raphaël écrit comme il opère. Avec précision, rigueur, sobriété. Chaque phrase est pesée, chaque mot est choisi avec soin, chaque chapitre est structuré comme une démonstration scientifique. Il raconte les faits, les dates, les événements, mais il a du mal à exprimer les émotions. Les siennes, surtout.Moi, j'écris comme je peins. Avec passion, excès, débordement. Mes phrases sont longues, sinueuses, pleines de métaphores et de couleurs. Je raconte les sensations, les frissons, les odeurs. J'ai tendance à m'égarer dans les détails, à digresser, à m'
Raphaël La convalescence est longue, mais elle est douce. Léandre me soigne avec une dévotion qui me touche plus que je ne saurais le dire. Il me prépare mes repas, m'aide à me lever, à marcher, à reprendre des forces. Il me lit des poèmes, me raconte des histoires de notre passé, me fait rire avec ses imitations de Manon. Et le soir, il s'allonge à côté de moi, me prend dans ses bras, et je m'endors paisiblement, bercé par le battement régulier de son cœur. — Tu es un infirmier exceptionnel, dis-je un matin, alors qu'il me tend mon bol de soupe. — J'ai appris auprès du meilleur, répond-il en souriant. Un certain chirurgien de marbre, qui croyait que la tendresse n'avait pas sa place dans les soins. — Il avait tort. — Oui. Il avait tort. Et tu lui as prouvé le contraire. — C'est toi qui me l'as prouvé. Tu m'as appris que soigner, ce n'est pas seulement réparer des organes. C'est
Léandre La réanimation est un lieu étrange, suspendu hors du temps. Les machines ronronnent, les lampes diffusent une lumière blanche, les infirmières vont et viennent avec des gestes précis et silencieux. Et au centre de ce ballet mécanique, il y a Raphaël. Mon Raphaël. Étendu sur son lit, les bras percés de cathéters, le visage pâle, les yeux fermés. Je suis assis à son chevet depuis des heures, ma main dans la sienne. Je ne dors pas, je ne mange pas, je ne parle presque pas. Je veille. Je prie. J'espère. — Léandre, murmure-t-il soudain, les yeux toujours fermés. — Je suis là, mon amour. Je suis là. — J'ai fait un rêve. Un rêve étrange. — Raconte-moi. — J'étais dans la piscine, la piscine des Cèdres. L'eau était chaude, la lumière était douce. Et toi, tu étais là, au bord, avec ton short propre et ton t-shirt blanc. Tu me regardais avec tes yeux noirs, et tu sou







