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Chapitre 4 : La tentation du thé

ผู้เขียน: Déesse
last update วันที่เผยแพร่: 2026-06-22 03:54:55

— Raphaël

Le thé a refroidi depuis des heures.

Je suis assis dans mon bureau, la porte verrouillée, les stores baissés, la lumière crue de la lampe d'architecte découpant des ombres nettes sur les dossiers empilés. Il est vingt-trois heures quarante-sept. Mon service est calme, les internes font leur ronde, les patients dorment ou font semblant, les machines déroulent leur ballet électronique sans intervention humaine. Je devrais rentrer chez moi. Prendre une douche. Dormir quelques heures avant l'opération de demain matin. Préparer mon esprit, affûter ma concentration, répéter mentalement chaque geste du remplacement valvulaire comme je le fais depuis vingt ans.

Au lieu de cela, je regarde un gobelet en carton.

Il est posé sur le coin de mon bureau depuis le début de l'après-midi, apporté par une main que je n'aurais jamais dû remarquer, offert avec un sourire que je n'aurais jamais dû voir. Le jeune homme , Léandre, parent de la patiente du 314, Manon Quelque-Chose, je devrais vérifier le dossier mais je ne le ferai pas, je ne veux pas savoir son nom de famille, je ne veux pas savoir quoi que ce soit de plus , ce jeune homme est entré dans mon bureau sans frapper, avec l'assurance inconsciente des artistes qui se croient au-dessus des conventions sociales, et il a déposé ce gobelet devant moi comme on dépose une offrande sur un autel.

Un thé rare. Voilà ce qu'il a dit. Un thé fumé rapporté d'un voyage en Chine, aux notes de pin et de caramel brûlé, un thé qu'il réserve aux grandes occasions. Et il a souri. Ses yeux bruns pailletés d'or ont accroché la lumière, ses doigts couverts de peinture ont effleuré le rebord du gobelet, ses lèvres ont articulé des mots que je n'ai pas écoutés parce que j'étais trop occupé à ne pas regarder sa bouche.

Je l'ai congédié. Froidement. Poliment. Chirurgicalement. Les mots exacts étaient je n'ai rien demandé, prononcés du ton le plus neutre possible, sans lever les yeux de mon dossier, sans lui accorder la satisfaction d'une réaction. Il est sorti sans répondre, mais j'ai senti son regard sur moi jusqu'à la porte, j'ai senti le poids de son sourire déçu, j'ai senti l'empreinte de sa présence dans l'air de mon bureau comme une vapeur de térébenthine.

Et maintenant, à presque minuit, le gobelet est toujours là.

Je n'y ai pas touché de la journée. Je l'ai ignoré avec une application presque maniaque, détournant le regard chaque fois que mes yeux menaçaient de s'égarer vers le coin de mon bureau. J'ai opéré une urgence à dix-sept heures. J'ai fait ma tournée à dix-neuf heures. J'ai dîné d'une barre protéinée sans goût à vingt heures trente. J'ai rempli des dossiers, dicté des comptes rendus, répondu à des mails, fait tout ce qu'un chef de service est censé faire.

Et pendant tout ce temps, le gobelet est resté là, silencieux, patient, accusateur.

Je tends la main.

Mes doigts tremblent imperceptiblement , je le note avec un détachement clinique, comme j'observerais un symptôme chez un patient. Tremblement léger des extrémités. Probablement la fatigue. Probablement le manque de sommeil accumulé. Probablement rien d'autre.

Je saisis le gobelet. Le carton est glacé sous ma paume, le thé est froid depuis longtemps, et je devrais le jeter. Le vider dans le lavabo. L'écraser dans ma main et le lancer dans la poubelle en inox. Effacer toute trace de cette offrande absurde, de cette tentative puérile de séduction.

Je porte le gobelet à mes lèvres.

Le thé froid a un goût de fumée et de caramel, exactement comme il l'avait décrit. Les tanins sont amers sur ma langue, mais il y a autre chose, une note plus profonde, plus épicée, presque animale, qui s'attarde au fond de ma gorge et qui irradie dans ma poitrine comme une chaleur liquide. Je ferme les yeux. Malgré moi, je respire le parfum qui monte du gobelet, et c'est son odeur à lui que je crois percevoir sous les notes de thé , une odeur de peinture à l'huile, de térébenthine, de coton chaud. Une odeur d'atelier, de création, de vie désordonnée et passionnée.

Je rouvre les yeux brutalement.

Qu'est-ce que je fais ?

Je jette le gobelet dans la poubelle avec une violence qui me surprend, qui envoie le carton rebondir contre la paroi métallique avec un bruit sourd. Quelques gouttes de thé froid éclaboussent le rebord de mon bureau, et je les essuie d'un geste rageur avec ma manche.

C'est pathétique. C'est indigne. Je suis un chirurgien, un homme de science, un rationaliste qui a passé vingt ans à construire une carrière irréprochable sur des fondations de rigueur et de discipline. Je ne me laisse pas troubler par un regard. Je ne me laisse pas déstabiliser par un sourire. Je ne me laisse pas hanter par des doigts tachés de peinture et des yeux bruns pailletés d'or.

Et pourtant.

Pourtant, le goût du thé persiste sur ma langue comme un reproche. Pourtant, l'image de ses mains sur le gobelet danse derrière mes paupières chaque fois que je ferme les yeux. Pourtant, je sais exactement à quelle heure il viendra demain, quel couloir il empruntera, quelle expression il aura sur le visage quand il me croisera.

Je me lève brusquement. Ma chaise roule en arrière et heurte le mur avec un bruit mat. Je déboutonne le col de ma blouse, desserre ma cravate, respire profondément pour calmer les battements de mon cœur qui s'est emballé sans raison.

Ce n'est rien. Ce n'est qu'un jeune homme. Un artiste exalté, un parent de patient reconnaissant, un être trop émotif qui confond gratitude et attirance. Il va se lasser. Il va oublier. Il va disparaître de ma vue et de mes pensées dès que sa grand-mère sera guérie et que je n'aurai plus aucune raison de croiser son chemin.

Je me rassois. Je rouvre le dossier de la patiente du 314. Manon Kermadec. 84 ans. Sténose aortique sévère. L'opération est prévue dans neuf heures.

Je relis les examens, vérifie les constantes, étudie les images une par une avec une concentration qui devrait chasser toute pensée parasite. Et c'est efficace, pendant un temps. Les chiffres et les schémas occupent mon esprit, repoussent les images indésirables dans les marges de ma conscience.

Mais quand je referme le dossier, quand le silence retombe sur mon bureau comme un couvercle, je m'aperçois que j'ai gardé le gobelet.

Je l'ai ramassé dans la poubelle sans même m'en rendre compte. Il est là, sur le buvard, cabossé, vide, ridicule. Un gobelet en carton taché de thé. Une relique.

Je fixe l'objet avec une incompréhension totale. Mes mains de chirurgien, mes mains qui ont ouvert des milliers de poitrines, qui ont tenu des cœurs humains au creux de leurs paumes, qui ont réparé des vies avec une précision absolue , mes mains ont ramassé un déchet dans une poubelle parce qu'il avait été touché par un inconnu.

La peur me saisit. Pas une peur rationnelle, pas la peur d'un diagnostic grave ou d'une complication opératoire. Une peur plus ancienne, plus primitive, une peur que je croyais avoir enterrée il y a vingt ans sous des couches de travail et de discipline.

La peur de perdre le contrôle.

Je repousse le gobelet au fond d'un tiroir. Je le ferme à clé. Je me lève, j'éteins la lampe, je quitte mon bureau sans me retourner.

Demain, je serai redevenu moi-même. Le Dr. Raphaël Delcourt, chirurgien cardiaque, chef de service, homme de glace. Demain, ce jeune homme ne sera plus qu'un parent de patient parmi d'autres, un anonyme dans un couloir d'hôpital, une parenthèse sans importance dans l'histoire clinique d'une sténose aortique.

Demain, tout sera rentré dans l'ordre.

Mais cette nuit, dans mon appartement vide, allongé dans mes draps trop blancs, les yeux ouverts dans l'obscurité, je sens encore le goût du thé froid sur mes lèvres.

Et je ne dors pas.

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