LOGINLéo La porte claque, et le bruit se répercute dans la chambre comme une détonation. Je reste debout au milieu de la pièce, pétrifié, les bras ballants, les yeux fixés sur cette porte derrière laquelle Sophie vient de disparaître. Les bougies crépitent encore sur la table, les pétales de roses jonchent le sol comme des confettis après une fête ratée, le champagne tiédit dans les flûtes intactes. Tout ce décor romantique, toute cette mise en scène minutieuse, tout cela n'était qu'un tombeau. Le tombeau de notre amour. Je m'assieds sur le canapé, lourdement, comme un pantin désarticulé. Ma tête tombe entre mes mains, mes coudes s'enfoncent dans mes genoux. J'ai encore son goût sur mes lèvres, le goût de ses larmes mêlées au champagne. J'ai encore son odeur dans les narines, ce parfum qu'elle porte depuis que je la connais et qui restera à jamais associé à elle. J'ai encore sa voix dans les oreilles, cette voix brisée par le chagrin et la co
La colère est revenue, balayant le chagrin. Je me lève, le visage ruisselant de larmes, la voix tremblante de rage. Je m'approche de lui, le pointe du doigt, et je crache tout ce que j'ai sur le cœur. — Tu m'as menti, Léo. Tu m'as menti pendant des semaines, des mois peut-être. Tu rentrais le soir avec son odeur sur ta peau, et tu m'embrassais comme si de rien n'était. Tu recevais ses messages à table, et tu me disais que c'était ta mère. Tu m'as prise pour une idiote, tu m'as manipulée, tu m'as trahie. Et aujourd'hui, tu voudrais que je te comprenne ? Que je te pardonne ? Non. Non, Léo. Je ne te pardonnerai jamais. Jamais. — Sophie, je... — Tais-toi. Tais-toi et écoute-moi. Je t'ai aimé. Vraiment. De tout mon cœur. J'étais prête à tout pour toi. J'aurais déménagé à l'autre bout du monde, j'aurais changé de travail, j'aurais renoncé à tout ce que j'avais. Et toi, tu m'as jetée comme une vieille chaussette pour un homme qui a l'âge d
Il se tait, s'enfonce dans le canapé, les yeux fixés sur les bulles qui remontent dans sa flûte. Je m'assieds en face de lui, sur le pouf recouvert de velours, et je commence mon discours. Un discours que j'ai préparé, répété, peaufiné toute la journée. Un discours qui vient du cœur, du ventre, des tripes. — Je t'aime, Léo. Je t'aime depuis le premier jour, depuis ce bar où tu as renversé ta bière sur ma robe en voulant m'inviter à danser. Tu étais maladroit, tu étais timide, tu étais terrifié, et j'ai tout de suite su que tu étais différent des autres. Pas un dragueur, pas un beau parleur. Juste un garçon sincère, avec un cœur énorme et une peur bleue de mal faire. Je suis tombée amoureuse de cette sincérité, de cette maladresse, de cette pureté. Et pendant deux ans, j'ai été heureuse. Vraiment heureuse. Tu m'as rendue heureuse, Léo. Il ne dit rien. Il me regarde, et je lis dans ses yeux une émotion complexe, un mélange de tendresse et de culpabi
Sophie Je ne vais pas le laisser partir comme ça. Pas sans me battre. Pas sans essayer une dernière fois. L'idée me vient au milieu de la nuit, alors que je suis recroquevillée dans le canapé de ma meilleure amie, les yeux grands ouverts dans le noir, incapable de dormir. J'ai quitté l'appartement il y a trois jours, j'ai tout laissé derrière moi, mes vêtements, mes livres, mes plantes vertes, ma vie entière. Je n'ai emporté que l'essentiel : mon ordinateur, quelques affaires de toilette, et ma colère. Ma colère qui ne s'éteint pas, qui ne faiblit pas, qui me tient éveillée la nuit et me donne la force de me lever le matin. Je ne vais pas le laisser partir. Je ne vais pas m'avouer vaincue. Pas encore. Pas après deux ans d'amour, de projets, de sacrifices. Pas après tout ce que j'ai construit avec lui. Raphaël m'a dit que Léo n'était pas une propriété, qu'on ne pouvait pas posséder les gens. Il a raison, bien sûr. Mais l'amour, le vrai, c'
Le téléphone vibre de nouveau. Cette fois, c'est Raphaël.— J'ai parlé à Sophie. Elle est venue me voir. Je lui ai dit la vérité. Que je t'aime. Que je ne te forcerai pas. Que je ne te retiendrai pas. Mais que si tu reviens, je t'attendrai. Aussi longtemps qu'il faudra.Je fixe le message, les yeux brouillés de larmes. Il ne me met pas la pression. Il ne me demande pas de choisir. Il m'offre sa patience, sa constance, son amour inconditionnel. Et cette générosité est plus bouleversante que tous les gestes de séduction qu'il a pu avoir depuis le début.— Elle t'a giflé ? je réponds, parce que c'est la seule chose qui me vient à l'esprit.— Oui. Une belle gifle. Je l'ai méritée.— Non. Tu ne l'as pas méritée. C'est moi qui aurais dû la prendre.— Tu n'as pas à porter la culpabilité du monde entier, Léo. Tu as fait des erreurs, nous en avons tous fait. Mais ce qui nous arrive, ce qui se passe entre nous, ce n'est pas une erreur
Je l'aime. J'aime Sophie. Je l'aime d'un amour doux, confortable, rassurant. Un amour qui ne fait pas peur, qui ne fait pas mal, qui ne remet rien en question. Un amour qui ressemble à un port bien abrité, avec ses digues solides et ses eaux calmes. Mais est-ce que c'est ça, l'amour ? Le vrai ? Celui qui vous prend aux tripes, qui vous empêche de dormir, qui vous fait trembler de désir et de peur ? Ou est-ce que le vrai amour, c'est celui que je ressens pour Raphaël ? Cet incendie qui me consume, ce brasier qui me terrifie, cette tempête qui balaie tout sur son passage ?Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Je suis perdu dans ma propre vie, dans mon propre cœur, incapable de démêler le vrai du faux, le désir de l'amour, l'attirance de la passion. J'ai vingt-deux ans, je croyais avoir tout compris de l'existence, et voilà que deux êtres humains se déchirent à cause de moi, à cause de mon incapacité à choisir, à cause de ma lâcheté.Je me lève du canapé, f
Raphaël DelacroixLa chambre est prête. Elle est toujours prête. L'éclairage tamisé dessine des ombres mouvantes sur les murs tendus de soie grège. Les draps de satin noir ont été changés il y a une heure, tendus avec une perfection militaire, sans un pli, sans une imperfection, comme si personne n
Raphaël DelacroixLa tablette pèse à peine dans ma main. Un objet si fin, si élégant, si froid, et pourtant il contient l'entièreté de ma décadence, toute ma misère affective compressée dans un écran de verre trempé. Je fais défiler les profils d'un geste lent, presque désinvolte, comme si je feuil
Raphaël DelacroixCe mot. Ce simple mot de trois lettres, prononcé doucement, sans défi, sans arrogance. Juste un constat. Une évidence. Je n'ai pas envie de fermer les yeux. Je veux vous voir. Et soudain, c'est moi qui ai envie de détourner le regard, de me cacher, de fuir. Parce que ce qu'il cher
Raphaël DelacroixLa chambre est plongée dans une semi-obscurité calculée. C'est ainsi que je les préfère, ces corps de passage, ces silhouettes anonymes qui défilent dans mon lit comme des figurants dans un théâtre vide. La pénombre efface les détails, gomme les particularités, transforme chaque v







