LOGINAlice
Il vient de nuit.
Je ne l'attendais pas. Personne ne l'attendait. C'est une nuit de mars, il pleut à verse, une pluie de fin d'hiver qui charrie de la neige fondue. Elias dort , je l'entends ronfler doucement à travers le plancher. Je suis dans mon atelier, j'ai laissé une chandelle allumée sur le rebord de la fenêtre, je peins. Il est peut-être onze heures du soir. Je ne dors pas parce que je ne peux plus dormir depuis
JamesNous rentrons à Argentel au début de l'automne, et le château que nous retrouvons n'est plus celui que nous avons quitté.Pendant tout l'été, la reconstruction a marché. Elle a marché selon le plan que Darius avait tracé de sa main, l'hiver avant sa mort, ce grand plan en trois saisons qu'il m'avait présenté un soir, couvertures, charpentes, murailles, et que nous avions relu ensemble, ligne par ligne, sans savoir qu'il rédigeait son propre testament. Corvad a exécuté le plan à la lettre, avec la discipline d'un homme qui porte le deuil en travaillant. Chaque poutre levée cet été l'a été sous le regard de Darius, si l'on veut. Il n'était plus là. Il a tout supervisé quand même.Les murs s'élèvent. Les toits se redressent. La verrière de la grande salle est re
AliceNous partons trois jours après les noces, à l'aube, avec deux chevaux, deux sacoches et une consigne laissée à Corvad: ne nous cherchez pas avant la fin de l'été.Pas d'escorte. Pas de tente de parade, pas de cuisinier, pas de bannière. James a failli emporter la bannière par habitude, il l'a déroulée sur le lit, il l'a regardée, puis il l'a roulée et l'a rendue à Renaud en disant: garde-moi ça, je pars en homme, pas en Alpha. C'est Renaud qui m'a raconté cela, bien plus tard, en riant.Tout l'été, nous marchons sur les sentiers de la guérison.Je ne sais pas qui de nous deux a inventé cette expression, les sentiers de la guérison. Je crois qu'elle est née un soir, au bord d'un feu, quelque part entre Argentel et la côte. Nous parlions de ce que serait ce voyage, et l'un de nous a dit:
AliceLa nuit de noces, nous la passons dans la chambre du bout du corridor est.Celle que nous avions choisie, des semaines plus tôt, pour notre première nuit de pardon. Elle est devenue la nôtre depuis, ni son aile ni la mienne, une terre commune, et c'est là que nous revenons ce soir, mariés depuis le matin, pendant que le château fête encore en bas, loin, avec des violons qui montent à travers les planchers comme un rêve de fête.Elle a préparé la chambre. Elsie, je veux dire, mais sous mes ordres, selon mon idée. Des draps de lin blanc, du vrai lin, le lin de la dot de ma mère, sorti du couvent pour l'occasion, un lin qui a l'âge de ma naissance et qui sent la lavande de trente ans. Des bougies, non, trop de bougies est un mensonge de ménestrel: trois bougies, une à chaque fenêtre et une près du lit. Et sur l'oreiller, une sœur de la petite fleur blanche, cueillie au jardin au crépuscule.Nous fermons la porte. Nous tirons le verrou. Et le monde finit là.Il faut que je dise ce q
JamesLe mariage a lieu au début de l'été, un matin, à l'aube, parce que c'est elle qui l'a voulu ainsi.— Pas de cérémonie de midi, a-t-elle dit. Les cérémonies de midi sont pour ceux qui ont quelque chose à montrer. Nous, nous n'avons rien à montrer. Nous avons quelque chose à dire, et les choses vraies se disent tôt, quand le monde n'est pas encore réveillé pour juger.Alors c'est un matin de juin, à l'heure où la brume tient encore dans le jardin. Notre jardin. Le jardin de la trahison devenu berceau, envahi maintenant par les fleurs sauvages, avec la petite fleur blanche à côté de la pierre, qui a fait trois sœurs depuis mai.Il n'y a presque personne. C'était notre exigence à tous les deux, et la cour a grogné, et nous n'avons pas cédé. Pas de grand cérémonial, pas de banquet de trois jours, pas de délégations. La meute a eu sa fête, nous l'avons organisée la semaine précédente dans le bourg reconstruit, avec des tonneaux et des feux et des danses, et c'était bien ainsi: la fête
AliceJe le regarde, à genoux sur les ruines de notre propre histoire.Il y a onze ans, à cette place exacte, je suis tombée. Je m'en souviens comme on se souvient d'une chute de cheval, le monde qui bascule, le sol qui monte, l'herbe contre la joue, et un son, un petit son métallique, le médaillon contre la pierre. Onze ans que ce jardin est un lieu interdit dans ma mémoire, une pièce fermée, condamnée, avec de la poussière sur les meubles.Et voici ce fou. Voici cet homme qui a passé trois lunes, je comprends soudain, trois lunes de matins secrets, à genoux dans les ronces, à transformer la pièce condamnée en jardin. Pour ce soir. Pour cette question.Il a préparé des mots, je le vois, il les a travaillés comme un forgeron travaille une lame. Cet endroit a été notre tombeau, faisons-en notre berceau. Il a dû les répéter dans les écuries, dans son bureau, dans les couloirs. Et ils sont beaux, ces mots, ils sont vrais, ils sont parfaits.Mais moi, je n'ai pas préparé de mots.Alors il
JamesJe prépare celle-ci depuis plus longtemps que le pique-nique. Je la prépare, à vrai dire, depuis la nuit de la grotte, peut-être depuis plus longtemps encore, peut-être depuis le matin où une jeune femme en robe bleue est entrée dans une salle d'auberge et où j'ai commis la plus grande faute de ma vie, qui n'a pas été de la blesser, mais de ne pas la voir.Car il y a eu une demande, il y a onze ans. Une demande arrangée, rédigée par des conseillers, prononcée par un intendant, signée par des témoins. Une demande de chancellerie. Elle a dit oui devant des registres. Ce oui-là, je ne l'ai jamais mérité, et il est mort dans le rituel de rupture avec tout le reste, et il faut qu'il y en ait un autre, un vrai, un qui vienne d'elle et non pas de la Lune.Alors je l'emmène au jardin.Pas le jardin d'honneur, pas la roseraie. Le petit jardin. Celui qui est derrière l'aile ouest, le jardin en friche que toute la cour appelle encore, à voix basse, le jardin de la trahison, parce que c'est







