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Chapitre 5

last update publish date: 2026-08-20 19:20:30

Chapitre 5

Maëlys

La porte se referme derrière moi avec un claquement sourd, et le silence du couloir m’avale. Je reste immobile, le dos contre le mur froid, les jambes tremblantes. Mes doigts s’agrippent au tissu de ma robe, comme si ce geste pouvait m’empêcher de me briser en mille morceaux. Les mots d’Ethan tournent dans ma tête, des lames qui lacèrent tout sur leur passage.

« Vous n’êtes plus rien. »

« La haine, je la connais mieux que vous. »

« Vous pourriez vous brûler plus que vous ne le pensez. »

Je ferme les yeux, inspire par à-coups. Mes poumons brûlent, ma gorge se serre. Je refuse de pleurer. Pas ici. Pas dans cette maison qui respire le pouvoir et la froideur. Je ravale la boule qui monte, l’enfonce au creux de ma poitrine, là où la douleur pourra se transformer en colère. La colère, je la maîtrise mieux que les larmes.

Je me redresse, lisse ma robe d’un geste mal assuré. Le couloir s’étire devant moi, immense, tapissé de boiseries sombres et ponctué de portes closes. Une domestique m’a indiqué ma chambre plus tôt, au deuxième étage. Je me mets en marche, mes talons claquant sur le marbre. Chaque pas résonne comme un reproche.

La chambre est vaste, trop vaste. Les murs sont tendus de soie grise, le lit immense recouvert d’un édredon blanc immaculé. Une odeur de linge neuf et de cire flotte dans l’air, impersonnelle, glaçante. Aucune photo, aucun objet personnel. Une pièce qui ne ressemble à personne, à l’image de celui qui m’y a assignée.

Je m’assieds au bord du lit, les mains posées sur mes genoux. Le silence m’écrase. Je ferme les yeux, et c’est l’image de ma mère qui surgit, douce, entêtante. La maison, la lavande, le parquet qui craque sous ses pas. Tout ce que j’ai failli perdre, tout ce que je viens de sauver en signant ce contrat.

Douze mois. Douze mois de ma liberté, de mon corps offert à ce rôle d’épouse factice. Douze mois à supporter le mépris d’Ethan Wexford, sa froideur, ses regards qui me réduisent à une pièce sur un échiquier. Mais au bout, il y a la maison. La maison de ma mère. Et rien d’autre ne compte.

J’ouvre les yeux, fixe le mur d’en face. Mes doigts se serrent sur le tissu de ma robe. Je me répète que je n’ai pas le droit de faiblir. Que signer ce contrat n’est pas une défaite, mais une survie. Que ma mère, où qu’elle soit, comprendrait. Que je le fais pour elle, pour la mémoire de ses mains dans la terre, de son rire dans le salon.

Mon téléphone vibre, posé sur la table de chevet. Je sursaute, le cœur battant. Le nom de mon père s’affiche sur l’écran. Je ne décroche pas. Je le laisse sonner, encore et encore, jusqu’à ce que le silence revienne. Puis, un message. Je l’ouvre, les doigts tremblants.

« J’ai appris pour ton petit arrangement. Tu ne vaux pas mieux que ta mère. Ne reviens jamais. »

La haine me monte à la gorge, acide, brûlante. Je serre le téléphone si fort que l’écran s’éteint. Mon père n’a jamais aimé ma mère. Il l’a abandonnée, puis il l’a enterrée sous les dettes et le mépris. Ce message n’est qu’une pierre de plus dans le jardin de ma honte. Mais je refuse de m’effondrer. Je refuse de lui accorder cette victoire.

Je me lève, traverse la pièce, m’arrête devant le miroir en pied. Mon reflet me fait mal : les yeux cernés, les lèvres pâles, les épaules affaissées. Je redresse la tête, relève le menton. Je suis Maëlys Corven. Je ne suis peut-être rien aux yeux d’Ethan, mais je ne suis pas morte. Pas encore.

On frappe à la porte. Un coup sec, autoritaire. Mon cœur s’emballe. Je me tourne, lisse mes cheveux d’une main nerveuse.

— Entrez, dis-je d’une voix que je veux ferme.

La porte s’ouvre. Ethan se tient sur le seuil, imposant, le visage impassible. Il a retiré sa veste, les manches de sa chemise blanche relevées sur ses avant-bras. Ses yeux bleus me balayent avec une lenteur délibérée, comme s’il évaluait une marchandise. Je soutiens son regard, même si mon cœur tambourine contre mes côtes.

— Vous êtes installée, constate-t-il, sans entrer.

— À l’évidence.

Il esquisse un pli au coin des lèvres, ce pli qui n’est pas un sourire. Il entre dans la chambre, referme la porte derrière lui. L’air se raréfie, chargé de son parfum de bois de santal et de cuir. Je ne bouge pas, les pieds rivés au sol.

— Vous avez reçu un message, dit-il en désignant mon téléphone d’un mouvement du menton. Votre père, je présume.

Je serre le téléphone plus fort. Il est encore dans ma main.

— Ce que je reçois ne vous regarde pas, dis-je.

— Tout ce qui vous touche me regarde, réplique-t-il en s’avançant d’un pas. Vous êtes ma femme, Maëlys. Votre honneur est le mien. Votre humiliation est la mienne.

Le mot « humiliation » claque dans l’air, et je sens mes joues s’empourprer. Je n’ai jamais été sa femme, pas dans le sens réel. Et pourtant, il utilise ce mot comme une chaîne.

— Vous n’êtes pas mon mari, dis-je, la voix tremblante. Vous êtes un employeur.

— Je suis les deux, dans ce cas.

Il est maintenant si proche que je perçois la chaleur de son corps. Je dois lever la tête pour le regarder. Ses yeux plongent dans les miens, sombres, insondables. Il y a une tension entre nous, un courant électrique qui me serre la gorge.

— Vous pleurez ? demande-t-il soudain, sa voix plus basse.

Je ne m’étais pas rendu compte. Une larme a roulé sur ma joue, traîtresse. Je l’essuie d’un geste brusque, furieuse.

— Non.

Il lève la main, comme pour toucher mon visage, puis se ravise. Son bras retombe le long de son corps.

— Vous apprendrez à ne plus pleurer, dit-il d’une voix dure. Dans ce monde, les larmes sont une faiblesse.

— Et vous, Ethan ? Vous n’avez jamais pleuré ?

Sa mâchoire se crispe. Un silence s’installe, lourd de non-dits. Je vois une ombre traverser ses yeux, une fêlure qu’il réprime aussitôt.

— Ce n’est pas le sujet, dit-il enfin. Dans une heure, vous m’accompagnerez à une réception. Un dîner de charité. Vous porterez la robe qui est dans la penderie. Soyez prête. Ne me faites pas attendre.

Il se détourne, se dirige vers la porte. Je reste plantée là, le cœur battant, les jambes en coton. Avant de sortir, il s’arrête, pose une main sur la poignée.

— Et Maëlys, dit-il sans se retourner.

— Oui ?

— Votre père ne vous touchera plus. Ni lui, ni personne. Vous êtes sous ma protection, que cela vous plaise ou non.

Puis il sort, refermant la porte derrière lui. Le silence retombe, plus dense encore. Je me laisse glisser contre le mur, les jambes coupées. Ma poitrine se soulève, mon souffle est court. Des larmes silencieuses roulent sur mes joues, et cette fois, je ne les essuie pas. Je les laisse couler, brûlantes, salées.

Douze mois. Je dois tenir douze mois. Pour la maison. Pour ma mère.

Mais en écoutant le bruit des pas d’Ethan s’éloigner, une certitude s’impose, terrifiante : cet homme ne se contentera pas de me protéger. Il finira par me consumer, et je ne sais pas si j’aurai la force de lui résister.

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