LOGINChapitre 2
Ethan
Le silence de mon bureau est épais, troublé seulement par le tic-tac régulier de l’horloge ancienne posée sur la cheminée. Je me tiens debout près de mon fauteuil, les mains dans les poches, le regard fixé sur le dossier ouvert devant moi. Des photographies de Maëlys Corven sont étalées sur le sous-main en cuir, comme des pièces à conviction. Elle sortant de chez elle, les épaules voûtées, un vieux manteau sur les bras. Elle à la boulangerie, les yeux baissés, un sourire triste aux lèvres. Elle assise sur un banc, un livre à la main, le visage pâle sous la lumière crue d’un lampadaire.
Je connais chaque détail de ces clichés. Je les ai étudiés des heures durant, mémorisant la courbe de sa nuque, la fragilité de ses poignets, la manière dont elle mord sa lèvre inférieure quand elle réfléchit. Ce n’est pas de l’obsession, me dis-je. C’est de la préparation. Une vengeance, ça se construit avec précision. On ne laisse rien au hasard.
Je m’assois dans le fauteuil, le cuir craque sous mon poids. Mes doigts attrapent une photographie, la première que j’ai fait prendre d’elle, il y a trois semaines. Elle se tient devant la grille de la maison de sa mère, cette bâtisse décrépite qu’elle refuse de quitter. Ses cheveux sombres sont ramenés en une tresse lâche. Ses yeux verts regardent l’objectif sans le savoir, perdus dans une tristesse si profonde qu’elle en devient presque belle. Je repose le cliché, la mâchoire serrée.
Elle est la petite-fille de cette femme. Cette femme qui a détruit ma famille. Cette femme qui a poussé mon père à la ruine, qui a brisé ma mère, qui a fait de mon enfance un champ de ruines. Chaque fois que je prononce son nom dans ma tête, une rage sourde monte en moi, comme un feu qui ne s’éteint jamais.
J’avais douze ans quand mon père m’a tout raconté, les yeux injectés de sang, l’haleine chargée d’alcool. Il m’a parlé d’une trahison, d’un contrat rompu, d’une fortune envolée. Il m’a parlé de cette femme, la grand-mère de Maëlys, qui avait manigancé dans l’ombre, qui avait piégé mon père, qui avait ri en signant les papiers. Ma mère ne s’en est jamais remise. Elle a sombré dans une dépression dont elle n’est jamais sortie. Mon père est mort quelques années plus tard, le cœur rongé par la haine et le regret. Je me suis promis de venger leur mémoire. J’ai bâti ma fortune pour cela. J’ai attendu, patient, implacable, que le moment vienne.
Et ce moment est arrivé.
Maëlys Corven. L’héritière de cette lignée de serpents. La dernière pièce du puzzle. Elle ignore tout de son passé, de la faute de sa grand-mère. Elle croit être victime de sa famille, incomprise, abandonnée. Elle ne sait pas qu’elle porte en elle le sang de la femme qui a détruit la mienne. Elle ne sait pas qu’elle est la clé de ma vengeance.
Je l’ai observée pendant des jours. Pas de manière visible, non. Mes hommes l’ont suivie, photographiée, épiée. Je connais ses horaires, ses trajets, ses habitudes. Je connais les mots que son père lui crache au visage, les humiliations que sa belle-mère lui inflige, le mépris de son demi-frère. Je connais les dettes qui l’écrasent, la maison qu’elle s’apprête à perdre. Je connais même cette odeur de lavande séchée qui flotte dans les pièces de sa mère, parce que je me suis renseigné, parce que je me suis immiscé dans les détails les plus intimes de sa vie.
Tout cela n’a qu’un but. La faire signer. L’épouser. L’arracher à sa famille pour mieux la contrôler. Puis, le moment venu, lui révéler la vérité. Lui montrer qu’elle n’a été qu’un instrument, une pièce sur mon échiquier. La détruire comme sa grand-mère a détruit mon père.
Je me lève, arpente la pièce. Le parfum du bois de santal flotte dans l’air, mêlé à l’odeur du cuir et du vieux papier. Je m’arrête devant un meuble bas, ouvre une porte, sors un verre en cristal et une carafe de whisky. Je me sers une rasade, le liquide ambré glisse dans le verre avec un bruit feutré. Je le porte à mes lèvres, la brûlure de l’alcool descend dans ma gorge, mais elle n’apaise pas la tension qui noue mes épaules.
Ce soir, je l’ai rencontrée pour la première fois. Je l’ai vue entrer dans ce salon privé, sa robe noire épousant ses formes avec une simplicité désarmante. Elle était plus belle que sur les photographies, plus fragile aussi. Ses mains tremblaient, mais elle a soutenu mon regard. Ses yeux verts, traversés d’une flamme que je n’avais pas prévue, m’ont transpercé avec une violence silencieuse.
— Parce que vous êtes désespérée, ai-je dit.
Le mot a claqué comme une gifle. J’ai vu la douleur traverser ses prunelles, suivie d’une colère sourde. Elle n’a pas pleuré. Elle n’a pas cédé. Elle s’est contentée de serrer les poings sous la table, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes. Ce geste m’a déstabilisé. Je m’attendais à la voir s’effondrer, supplier, accepter sans condition. Au lieu de cela, elle m’a défié, et ce défi a fait naître en moi une émotion inconnue, une chaleur sourde que je refuse d’analyser.
Je me rassois, pose le verre sur le bureau. Mes doigts effleurent les photographies, s’attardent sur son visage. Elle n’est qu’une pièce. Je me répète cette phrase comme un mantra. Une pièce. Une étape. Un moyen.
Mais pourquoi, alors, son image ne me quitte-t-elle pas ? Pourquoi ce besoin soudain de la revoir, de l’entendre, de la regarder encore ? Pourquoi cette sensation étrange qui m’a saisi quand elle a serré son sac contre sa poitrine, comme si elle emportait avec elle un morceau de moi ?
Je me lève d’un bond, renverse le verre. Le whisky se répand sur les photographies, tachant le papier glacé. Je jure entre mes dents, attrape un mouchoir, éponge le liquide d’un geste brusque. Mes mains tremblent légèrement. Ce n’est pas de la colère. C’est autre chose. Une faille.
Je prends une profonde inspiration, me redresse, ajuste ma cravate. Je ne dois pas faiblir. Pas maintenant. Elle n’est qu’une pièce, je le sais. Et pourtant, cette nuit, dans le silence de mon bureau, je me surprends à fixer la photographie tachée, et à souhaiter que demain arrive plus vite.
Demain, elle signera.
Demain, elle sera à moi.
Et je pourrai enfin commencer à la détruire.
Mais au moment où je formule cette pensée, une autre s’impose, sournoise, insidieuse : et si, au lieu de la détruire, je finissais par me perdre en elle ?
Je chasse cette idée d’un mouvement de tête, vide le reste de mon verre, et quitte la pièce sans un regard en arrière.
Mais la question demeure, suspendue dans l’air comme une ombre, et elle ne me laisse pas en paix.
Chapitre 46EthanMarcus me tend le rapport. Trois pages. Bibliothèque municipale. Quarante minutes. Un homme. Un café. Un livre offert. Son rire.— Son nom ?— Adrien Valmont. Libraire. Aucun casier. Aucune dette. Rien.Rien. Un homme sans histoire. Juste un homme ordinaire qui lui a offert un livre et un café.— Elle a ri ?— Oui, monsieur. Deux fois.Deux fois. Je ne me souviens pas de l'avoir entendue rire.— Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu ?— Elle est sortie sans prévenir. Discrétion totale, vous aviez dit.C'est moi qui ai donné cet ordre. Et maintenant, je paie.— Convoquez-le. Demain.— Monsieur...&nbs
Chapitre 45MaëlysJe ne devrais pas être ici. La bibliothèque municipale, avec ses odeurs de papier et de pluie, ses rayonnages usés, ses chuchotements. C'est un endroit modeste, loin du luxe étouffant de la maison Wexford. Mais j'avais besoin d'air. D'un endroit où personne ne me connaît. Où je ne suis pas "madame Wexford". Juste Maëlys.Je parcours les allées, les doigts glissant sur les dos fatigués. Un livre de poésie attire mon attention. Je le saisis, l'ouvre. Les vers de Rimbaud me sautent au visage, familiers, réconfortants. Ma mère les lisait le soir. Je ferme les yeux une seconde, respire.— Rimbaud. Un choix ambitieux pour un après-midi pluvieux.La voix est douce, teintée d'humour. Je me retourne. Un homme se tient à quelques pas, un livre à l
Chapitre 44EthanJe ne travaille plus. Les dossiers s'empilent, les rapports s'accumulent, les appels restent sans réponse. Je fixe l'écran, mais les chiffres dansent, flous, insignifiants. Une seule pensée tourne en boucle. Maëlys. Ses yeux verts. Sa peau sous mes doigts. Sa voix quand elle a dit : « Je ne vous hais pas. »Je repousse le clavier, me lève. Je marche jusqu'à la fenêtre. Dehors, le parc est vide. Elle est dans sa chambre. Je le sais. Je le sens. Elle est là, à quelques mètres, et je ne peux pas aller vers elle. Parce que si j'y vais, je cède. Et si je cède, je perds le contrôle.Mon téléphone vibre. Marcus.— Monsieur, nous avons interrogé les domestiques. Personne n'a rien vu. La caméra du garage a été brouillée
Chapitre 43MaëlysIl entre pendant que je m'habille. Je n'ai pas le temps de protester. Il voit mon dos nu, la cicatrice sous mon omoplate. Il se fige. Moi aussi.— Je suis désolé. J'aurais dû frapper.— Oui. Vous auriez dû.Il ne sort pas. Il me regarde. Je serre ma robe contre moi. Il détourne les yeux trop tard.— Vous avez besoin d'aide ?— Non. Je peux me débrouiller.— Vous êtes encore faible.— Je ne suis pas invalide.Il s'approche. Il prend la robe de mes mains, l'ouvre, me la tend. Ses doigts effleurent ma nuque. Une décharge me parcourt. Il la sent. Il recule.— Je vous attends en bas.Il sort. Je reste seule, le cœur b
Chapitre 42EthanMon bureau est plongé dans la pénombre. Seule la lampe de bureau éclaire les visages de mes hommes. Ils sont trois, debout devant moi, les mains croisées, les yeux baissés. Des hommes de confiance. Des hommes qui ont vu des choses, fait des choses, qui ne posent jamais de questions. Mais ce soir, je vais leur donner des ordres qui me coûtent plus que tout.— Vous allez surveiller ma femme. Discrètement. Elle ne doit jamais vous voir, jamais vous entendre, jamais se douter de votre présence.Le plus âgé, Marcus, hoche la tête.— Compris, monsieur. Combien de temps ?— Jusqu'à ce que je découvre qui a saboté cette voiture. Et après, aussi longtemps que nécessaire.— Vous voulez qu'on reste &a
Chapitre 41MaëlysTrois jours ont passé depuis l'accident. Trois jours de repos forcé, de tisanes, de silences. Ma tête ne me fait presque plus mal, mais une autre douleur s'est installée, plus sourde, plus profonde. Je me sens épiée. Partout. Tout le temps.Ce matin, j'ai voulu descendre au jardin. Prendre l'air. Le simple fait de marcher dans l'allée, de respirer l'odeur des roses, m'a paru un luxe immense. Mais à peine avais-je franchi le perron qu'un garde en costume sombre s'est avancé.— Madame, vous ne devriez pas rester dehors.— Je veux juste marcher un peu.— Monsieur Wexford a demandé que vous restiez à l'intérieur.Je l'ai fixé, interdite.— Il a demandé ? Ou il a ordonné ?







