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Chapitre 1
Maëlys
La voix de mon père est froide, posée, comme s’il récitait une sentence. Je me tiens debout, les bras croisés, mes ongles enfoncés dans mes paumes pour ne pas trahir le tremblement qui monte.
— Tu as trois mois, dit-il sans me regarder. Ensuite, la maison sera saisie.
Chaque mot tombe avec une précision cruelle. Ma belle-mère, assise, lisse sa jupe d’un geste lent, savourant l’instant. Mon demi-frère se tient près de la fenêtre, un sourire mince aux lèvres. Personne ne prend ma défense. Personne ne rappelle que cette maison appartenait à ma mère, qu’elle est tout ce qui me reste d’elle.
— Cette maison était à ma mère, j’articule, la gorge serrée.
Mon père lève enfin les yeux. Son regard est vide, comme s’il ne voyait pas ma douleur. Peut-être ne la voit-il pas, tout simplement.
— Ta mère est morte. Elle a laissé des dettes. Toi, tu n’as rien. Alors ne fais pas l’offensée.
L’humiliation brûle ma nuque, descend dans ma poitrine, s’insinue dans mes veines. Je serre les mâchoires. Je refuse de pleurer devant eux. Je refuse de leur offrir cette satisfaction.
Ils partent. La porte se referme. Le silence retombe, plus lourd que leurs paroles. Je reste debout au milieu de la pièce, les jambes tremblantes, incapable de bouger. L’odeur de la cire et de la lavande séchée flotte encore, mêlée au souvenir de ma mère. Je ferme les yeux, et je la revois, ses mains douces, son rire. Tout cela est en train de m’échapper.
Mon téléphone vibre dans ma poche. Un numéro inconnu. Je décroche sans réfléchir, parce que n’importe quelle voix est préférable à ce silence.
— Mademoiselle Corven ?
La voix est grave, maîtrisée, teintée d’une autorité naturelle qui me fait frissonner.
— Oui.
— Je m’appelle Ethan Wexford. Je souhaite vous rencontrer. Ce soir.
Ethan Wexford. Le nom percute mon esprit comme une déflagration. Le milliardaire aux yeux d’hiver, aux costumes sombres, à la réputation d’homme incapable d’aimer. Tout le monde le connaît. Personne ne le comprend vraiment.
— Je ne comprends pas, je murmure.
— Vous comprendrez bientôt. Soyez à huit heures. On vous conduira à moi.
Il raccroche avant que je puisse répondre. Je fixe l’écran, le cœur battant à tout rompre. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?
Je monte dans ma chambre. Mes mains tremblent en ouvrant la penderie. Je choisis une robe noire, la seule qui me donne une allure digne. Je laisse mes cheveux retomber en vagues sombres sur mes épaules. Dans le miroir, mes yeux verts paraissent trop grands, cernés par les nuits sans sommeil. Je n’ai pas l’élégance de ma belle-mère, ni sa cruauté. Mais j’ai quelque chose qu’elle n’aura jamais : la rage de survivre.
À huit heures précises, je pénètre dans un univers feutré, luxueux, étouffant. Je me sens immédiatement déplacée, mais je redresse la tête. Un homme en costume sombre me guide à travers des salons silencieux, jusqu’à une pièce privée.
Ethan Wexford se tient près d’une grande fenêtre, le dos tourné. Il se retourne lentement, et le temps suspend son vol. Il est plus saisissant que toutes les photos, plus sombre, plus dangereux. Ses cheveux noirs encadrent un visage aux angles nets. Sa mâchoire est dure, ses lèvres pleines mais serrées. Ses yeux, surtout, me clouent sur place : d’un bleu arctique, froids comme les profondeurs d’un glacier, mais traversés d’une lueur étrange, presque fiévreuse.
Il porte un costume trois pièces anthracite, d’une élégance naturelle, innée. Sa posture est impériale. Il ne dit rien pendant de longues secondes, se contentant de m’observer avec une intensité qui me met à nu.
— Asseyez-vous, Mademoiselle Corven, dit-il enfin.
Sa voix est exactement celle du téléphone : grave, dangereuse. Je m’exécute, les jambes flageolantes. Il prend place en face de moi, posant ses avant-bras sur la table. Ses mains sont soignées, ses doigts longs.
— Vous devez vous demander pourquoi je vous ai fait venir.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
Un léger pli apparaît au coin de ses lèvres, mais ce n’est pas un sourire. C’est plus subtil, plus calculé.
— J’ai une proposition à vous faire. Un contrat, plus exactement.
— Quel genre de contrat ?
Il me fixe sans ciller, comme s’il attendait que je m’impatiente. Le silence entre nous est si dense que j’entends les battements de mon propre cœur.
— J’ai besoin d’une épouse. Douze mois. Pas un jour de plus. Vous serez payée généreusement, vos dettes effacées, la maison de votre mère préservée.
L’air quitte mes poumons. Je le regarde, abasourdie, cherchant dans ses yeux une trace de plaisanterie. Il n’y en a aucune. Seulement cette lueur froide, calculatrice, qui me donne l’impression d’être une pièce sur un échiquier.
— Pourquoi moi ?
Il incline légèrement la tête, comme s’il soupesait ma question.
— Parce que vous êtes désespérée. Et le désespoir fait de vous une candidate idéale.
L’humiliation revient, plus brûlante encore. Je serre les poings sous la table, mes ongles s’enfonçant dans la chair tendre de mes paumes.
— Je ne suis pas à vendre.
— Tout le monde a un prix. Le vôtre est une maison, un héritage, une liberté que votre famille vous refuse.
Il a raison. C’est cette vérité qui fait le plus mal. Je détourne le regard, incapable de soutenir le sien.
— Le contrat est simple, poursuit-il. Douze mois de mariage. Aucune question personnelle. Aucun sentiment. Vous jouerez le rôle d’une épouse aimante en public, et vous vivrez votre vie en privé. Je vous offre une protection, une sécurité financière, et la discrétion la plus totale.
Sa voix est calme, détachée, comme s’il récitait les termes d’un accord commercial. Je relève les yeux.
— Et si je refuse ?
— Alors vous rentrerez dans cette maison que vous aimez tant, et vous attendrez qu’on vous l’arrache.
Le silence retombe, lourd comme une chape. Je pense à ma mère, à son parfum, à ses mains douces. Je pense à mon père, à son mépris. Je pense à tout ce que je vais perdre si je dis non.
— Quelles sont les conditions exactes ? je finis par demander, la gorge serrée.
Ethan esquisse un geste de la main, comme pour écarter le détail.
— Tout sera écrit. Pour l’instant, sachez que si vous acceptez, nous signerons les documents demain. Vous n’aurez que peu de temps pour réfléchir.
Je le dévisage. Son regard bleu ne me lâche pas, insondable. Une inquiétude nouvelle grandit dans ma poitrine, mêlée à une étrange chaleur.
— Pourquoi vous, Mademoiselle Corven ? demande-t-il soudain, comme s’il lisait dans mes pensées.
Je m’immobilise.
— Je ne vous connais pas.
— Non. Mais moi, je vous connais très bien.
Ces mots s’enfoncent en moi comme des échardes. Son regard bleu ne me lâche pas, insondable.
— Que voulez-vous dire ?
Ethan se lève, ajustant sa veste d’un geste précis.
— Vous le saurez bien assez tôt.
Il contourne la table, s’arrête à ma hauteur. Je lève les yeux vers lui, le souffle court. Son parfum, bois de santal et cuir, m’enveloppe d’une intimité soudaine.
— Une dernière chose, Mademoiselle Corven. Si vous signez, sachez que je ne vous aimerai jamais. Je suis incapable de ce sentiment. Ne l’oubliez pas.
Puis il s’éloigne, laissant derrière lui le silence, son parfum, et une promesse qui me glace autant qu’elle me réveille.
Je reste seule. Je devrais fuir. Je devrais oublier cet homme et ses yeux d’hiver.
Mais je ne bouge pas.
Je pense à la maison de ma mère, à ses volets clos, à la lavande fanée dans les tiroirs. Je pense à Ethan Wexford, à sa voix qui me glace, à son regard qui me brûle.
Je ne sais pas encore que ce contrat scellera bien plus qu’un mariage.
Il scellera ma perte.
Et peut-être, d’une certaine manière, sa délivrance.
Chapitre 39MaëlysLes phares déchirent la nuit, et je sais que c'est lui. Avant même de voir la voiture s'arrêter, avant même que la portière ne s'ouvre, je le sens. Cette présence qui fait trembler l'air, qui accélère mon cœur malgré la douleur et le froid. Ethan jaillit de l'obscurité, silhouette sombre dans la lumière bleutée des gyrophares. Il court vers moi, et je vois ses jambes flancher dans les graviers, je vois sa main se tendre, je vois surtout ses yeux. Et ce que j'y lis me coupe le souffle.La peur. Une peur brute, animale, qui n'a rien à voir avec la colère ou la contrariété. Il a peur. Pour moi. Il me regarde comme si j'étais déjà morte, comme si la simple idée de me perdre lui était insupportable. Ses traits sont déformés, sa bouche trembl
Chapitre 38EthanLe téléphone sonne. Je réponds. La voix du chauffeur est blanche, hachée.— Monsieur, un accident. Les freins ont lâché. Madame est blessée à la tête.Mon cœur s'arrête. Le dossier glisse de mes doigts, les feuilles s'éparpillent sur le sol. Je me lève d'un bond.— Où êtes-vous ?— Sur la route de la colline. Après le virage des pins.— Elle est consciente ?— Oui, mais en état de choc. Elle saigne.Je traverse le hall, hurle des ordres à la sécurité. Ma main tremble en attrapant ma veste.— Préparez la voiture. Appelez le médecin.— Monsieur, vous de
Chapitre 38EthanLe téléphone sonne. Je réponds. La voix du chauffeur est blanche, hachée.— Monsieur, un accident. Les freins ont lâché. Madame est blessée à la tête.Mon cœur s'arrête. Le dossier glisse de mes doigts, les feuilles s'éparpillent sur le sol. Je me lève d'un bond.— Où êtes-vous ?— Sur la route de la colline. Après le virage des pins.— Elle est consciente ?— Oui, mais en état de choc. Elle saigne.Je traverse le hall, hurle des ordres à la sécurité. Ma main tremble en attrapant ma veste.— Préparez la voiture. Appelez le médecin.— Monsieur, vous de
Chapitre 37MaëlysLa route défile, sombre et sinueuse. Les phares percent la nuit, dessinant des ombres mouvantes sur les arbres. Je suis assise à l'arrière, le front contre la vitre froide, le cœur lourd. La soirée chez les Carrington m'a épuisée, mais c'est surtout le silence d'Ethan qui m'a achevée. Il n'a pas dit un mot du trajet aller. Il n'a pas dit un mot du dîner. Il s'est contenté de me tenir la main sous la table, un geste si contradictoire avec sa froideur que j'en ai eu le vertige.— Ralentissez, dis-je au chauffeur, sans raison précise.— Madame ?— Ralentissez. La route est mauvaise.Il hoche la tête, lève légèrement le pied. La voiture file toujours, mais moins vite. Je ferme les yeux, respire. L'odeur du cuir, le ronron
Chapitre 36EthanJe savais qu'elle finirait par me poser la question. Je l'ai vu dans ses yeux au petit déjeuner, dans la manière dont elle évitait mon regard, dans ses mains qui serraient sa tasse un peu trop fort. La nuit n'a pas effacé ce qu'elle a entendu. Ni la peur, ni la suspicion. Et je vais devoir mentir. Encore.— Vous m'avez parlé de votre père, dit-elle soudain, sans préambule. Vous m'avez dit que ma grand-mère l'avait ruiné. Mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous cherchiez vraiment.Je reste immobile, le dos tourné, les yeux fixés sur le parc. Le soleil pâle du matin se reflète sur les vitres, mais je ne sens aucune chaleur.— Je ne cherche rien, Maëlys.— Alors pourquoi madame Irving a-t-elle parlé de documents ? Pourquoi
Chapitre 35MaëlysJe n'arrive pas à dormir. Les draps sont trop lourds, l'air trop épais. Je me lève, enfile un peignoir, sors de ma chambre sans bruit. Le couloir est plongé dans une pénombre bleutée, seulement troublée par la lueur pâle des appliques. Mes pieds nus glissent sur le marbre froid. Je ne sais pas où je vais, seulement que je dois marcher, échapper à mes pensées.En passant devant le petit salon du rez-de-chaussée, je m'arrête. Une voix s'élève, étouffée mais distincte. Celle de madame Irving, je crois. Elle parle à quelqu'un, peut-être au majordome.— Il n'aurait jamais dû l'amener ici, dit-elle, sèche. Cette fille est une Corven, et les Corven nous ont causé assez de tort.— Chut, répo







