LOGINAlthéa
Mais ses mots, à présent, sonnent faux. Car je viens de goûter, ne serait-ce qu’une seconde, à un autre type de sécurité. Celle de ne plus me sentir monstrueuse, mais simplement… naturelle.
Je regarde la silhouette sous l’arbre, puis je reporte mon regard sur Lorenzo.
Et pour la première fois, je me demande qui, de l’ombre ou du reflet, est mon plus grand péril. Ou mon seul salut.
La nuit est interminable. Enfermée dans la chambre d’invité , une cellule luxueuse aux murs nus , je tourne en rond. L’image de l’inconnu, Kael, planté sous l’arbre comme une sentinelle des bois, est gravée au fer rouge derrière mes paupières. Son appel silencieux résonne encore en moi, un écho apaisant à la tempête qui gronde dans mes veines.
Lorenzo. Kael. Deux pôles opposés. Deux prisons potentielles. La froideur calculée du penthouse contre la sauvagerie primale de la forêt. Le contrôle contre l’abandon. Lequel est le leurre ? Lequel est la vérité ?
Au petit matin, épuisée par l’insomnie et les frissons incontrôlables qui me secouent, je me risque hors de la chambre. L’appartement est silencieux. Lorenzo n’est nulle part. Sur le comptoir en marbre de la cuisine, un téléphone portable neuf et un mot calligraphié : « Restez. N’ouvrez à personne. Des hommes vous surveillent. En bas aussi. »
« En bas aussi. » Kael. Il est toujours là. Son odeur de mousse et de foudre m’atteint même ici, au 30ème étage, un parfum entêtant qui excite la bête en moi.
Les heures passent, lourdes, étouffantes. La solitude est pire que tout. Elle laisse la place aux voix dans ma tête, à ces instincts nouveaux et effrayants. L’après-midi, une nouvelle crise me terrasse, plus violente que la précédente. Mes articulations craquent, ma vision se teinte de jaune et de gris. Je me cache dans la salle de bain, serrant les dents pour étouffer les grognements, regardant avec horreur mes ongles qui durcissent, qui s’allongent.
C’est trop. Je ne peux pas rester ici à devenir folle. Je ne peux pas.
La nuit tombée, la pulsion est devenue une obsession. Je dois le voir. Je dois comprendre ce qu’il représente.
Esquivant le regard des caméras que j’ai repérées au plafond, je me faufile vers la sortie de service, une petite porte discrète qui donne sur un escalier de service. Lorenzo a cru pouvoir me contenir. Il a sous-estimé la force de ce qui s’éveille en moi.
L’air frais de la nuit me frappe comme une délivrance. Je descends les rues en courant, guidée par une boussole interne irréfutable, ce fil invisible qui me tire vers lui. Je le sens avant de le voir. Son odeur, son essence, un feu de camp dans le noir.
Je le trouve au même endroit, adossé au même chêne, les bras croisés. Il ne semble pas surpris. Ses yeux, d’un vert de forêt profonde, luisent dans l’obscurité et me détaillent, sans un mot, des pieds à la tête. Il est vêtu simplement, d’un jean et d’une veste en cuir usé, mais une aura de puissance sauvage émane de lui.
— Tu as mis du temps.
Sa voix est grave, rauque, comme du gravier roulé par un torrent. Elle caresse une partie de mon âme que je ne connaissais pas.
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Je m’appelle Kael. Et toi, tu sais déjà ce que tu es. Tu le sens, comme je te sens.
Il se redresse, se détachant de l’arbre. Il est plus grand que je ne le pensais, plus imposant. Une présence physique qui chauffe l’air entre nous.
— Lorenzo Vitalli te ment. Il te gave de demi-vérités pour mieux te contrôler.
— Et vous, vous allez me dire la vérité, j’imagine ? craché-je, reculant d’un pas.
AlthéaLa nuit m’avale. Je cours, mais ce n’est plus la course exaltante de la meute. C’est une fuite boitillante, un galop d’épave. Le béton est froid et brutal sous mes pieds nus. Le sweat-shirt volé est déchiré à l’épaule, collé au sang qui coule de ma blessure une brûlure profonde et lancinante qui menace à chaque foulée de me faire trébucher. L’odeur de mon propre sang, mêlée à celui des hommes que je viens de… de quoi, au juste ? De mutiler ? De tuer ? Elle m’emplit les narines, un parfum de fer chaud et de conséquences.Je ne pense pas. Je ne peux pas. Si je pense, je verrai le visage de Marco, surpris, se vidant de sa vie. Je sentirai le craquement d’os sous mes doigts transformés. Je goûterai encore cette chair humaine entre mes dents. Et je hurlerai, non pas vers la lune, mais vers le vide en moi.Alors je cours. Vers l’est, toujours. Loin de la forêt, loin de l’appartement-vitrine de ma vie effacée. Je cherche un refuge, un trou où lécher mes plaies, où laisser la tempête e
AlthéaEt puis, une colère. Lente, noire, visqueuse. Elle monte du plus profond de mes entrailles, de cet endroit où, il y a quelques heures à peine, grondait la louve.Il m’a abandonnée. Il m’a laissée choisir, puis il a pris la décision pour nous deux. En me retirant tout.Mais il a oublié une chose.Il ne m’a pas tout retiré.Il m’a laissé ce que Kael m’a donné. Ce que la Lune a réveillé en moi.Je me lève. Le dossier tombe à mes pieds, les pages s’éparpillant comme des feuilles mortes. Je serre le coupe-papier. Sa lame d’argent reflète la lueur blafarde d’un réverbère traversant la fenêtre nue.Je ne suis plus la protégée d’Althéa. Je ne suis plus la louve novice de la meute.Je suis quelque chose d’autre. Quelque chose qui vient de naître dans la douleur et la trahison.Je sors de l’appartement. Je descends l’escalier. La rue est déserte.Je lève les yeux vers la lune, presque pleine, blanche et froide.— Tu as pris ton temps.La voix vient d’une bouche d’ombre, à l’angle de la r
AlthéaLa forêt défile sous mes pattes en un flou gris-argenté. Chaque foulée est longue, puissante, efficace. Ce corps sait courir. Il sait esquiver les troncs bas, bondir par-dessus les troncs tombés, trouver la terre ferme dans les bourbiers. La connaissance est dans mes muscles, dans mes os récemment remodelés. Une connaissance sauvage et exaltante.Mais mon esprit, lui, est un champ de ruines humaines.La mémoire du goût du sang dans ma gueule me fait encore frémir de désir bestial. L’image du cerf terrassé, de sa chute, de la communauté silencieuse et brutale de la meute autour de la prise… c’était beau. C’était vrai. C’était moi.Et pourtant.L’ombre de Lorenzo plane sur chaque arbre, se glisse dans chaque rayon de lune filtrant à travers les branches. Ce n’est plus son visage de contrôle et de mystère que je vois. C’est son visage nu, ravagé, au bord du torrent. Celui qui m’a dit « je reviendrai » en partant seul affronter son père, son monde, sa mort probable.Je cours vers l
AlthéaLe son n'est pas humain. C'est un déchirement de la nuit, long, montant, chargé d'une puissance qui fait vibrer l'air. Un à un, chaque membre de la meute lève le museau ou la tête et répond. La clairière se remplit d'une symphonie de hurlements, discordants et harmonieux à la fois, un cri de défi à la nuit, un hymne à la Lune, une affirmation de puissance collective.Le son entre en moi, résonne dans ma cage thoracique, s'insinue dans mon crâne. La peur s'évapore. Quelque chose d'antique, de bien plus vieux que moi, s'éveille et répond. Ma gorge se serre, mes muscles se tendent. Une envie irrépressible, physique, de joindre ma voix à ce chœur me submerge.Kael me pousse doucement en avant. Je m'avance au centre du cercle, face à Kaan. Tous les hurlements cessent d'un coup. Seul le souffle du vent et le battement de cent cœurs emplissent le silence.Kaan me regarde, ses yeux jaunes brillant d'une lueur surnaturelle.—Louve de sang mêlé, fille de la Lune et du Soleil, la meute te
AlthéaJe tourne les talons, prête à défier son ordre. Mais Kael bouge, se plaçant entre moi et l'entrée. Son expression est dure.—Il a raison, Althéa. C'est un suicide. Ton mafioso a fait son choix. Laisse-le assumer.Je les regarde tous les deux, ces deux mâles dominants, unis pour une fois contre moi. Pour me protéger, certes, mais aussi pour me posséder. La vérité m'éclate en pleine face : je suis passée d'une cage dorée à une cage de pierre et d'instincts. Les barreaux sont différents, mais ils sont bien là.La douleur, la rage, la peur pour Lorenzo se télescopent en moi. La chaleur solaire, cette énergie dorée, explose face à cette impuissance. Elle ne jaillit pas en douceur. Elle gronde, furieuse, frustrée.Les torches vacillent. Les flammes du foyer se courbent comme aspirées vers moi. Une lumière dorée, crue, violente, émane de ma peau. Elle n'éclaire pas, elle brûle l'air. La grotte entière semble retenir son souffle. La carte devant Kaan grésille, ses bords noircissent.Ka
AlthéaLes heures qui suivent sont un glacis.Je reste près du torrent jusqu'à ce que le froid m'envahisse à nouveau, mais cette fois, c'est un froid de l'intérieur. Les paroles de Lorenzo sont des éclats de verre dans mes veines. J'ai mal. D'une douleur qui n'a rien de primal, rien de physique. C'est une déchirure nette et profonde, celle d'un choix impossible qui devient, seconde après seconde, inévitable.Kael ne revient pas. La forêt absorbe le jour, les ombres s'allongent, avalent les couleurs. Je finis par me traîner jusqu'à mon abri rocheux. Les fourrures ne me réchauffent pas. L'odeur du clan m'étouffe. La louve en moi est agitée, confuse, tiraillée entre la réponse charnelle à Kael et la détresse profonde, animale aussi, que me cause la souffrance de Lorenzo. L'animal comprend la perte. Il la craint.La nuit est tombée depuis longtemps quand un pas léger annonce une visite. Ce n'est pas Kael. C'est une femme. Elle entre sans bruit, se tenant à l'entrée. Elle est grande, mince







