LOGINAlthéa
Un sourire fendu, sauvage, étire ses lèvres.
— La vérité, Althéa, n’est pas quelque chose qu’on dit. C’est quelque chose qu’on vit. Tu veux savoir ce que tu es ? Alors, vis.
Il avance d’un pas. Je recule, mais mon corps tremble, non de peur, mais d’anticipation. La bête en moi se love, ronronne presque.
— Les Vitalli ont passé un pacte avec ta meute, il y a des générations. Un pacte de sang et de soumission. Ta lignée, les « Loups Lunaires », a toujours été leur arme secrète, leur assurance tout risque. Toi, tu es le dernier rejeton. Le plus puissant. Lorenzo ne te protège pas. Il te garde en cage jusqu’à ce que tu sois assez forte pour être utilisée. Ou éliminée si tu deviens incontrôlable.
Ses mots frappent avec la force de l’évidence. Ils expliquent le regard calculateur de Lorenzo, cette « valeur » dont il parlait.
— Et vous ? Quelle est votre offre ? Une autre cage ? Une meute qui voudra aussi me contrôler ?
— Ma meute te veut morte, Althéa. Ils voient en toi une abomination, un hybride trop puissant pour vivre. Moi, je te vois.
Son regard plonge dans le mien, et je me noie. Il n’y a plus de mensonge, plus de calcul. Seule une franchise brutale, animale.
— Je vois la louve en toi. Je sens son appel. Elle et moi, nous sommes de la même nature. Nous n’avons pas besoin de pactes. Nous n’avons besoin que de nous-mêmes.
Il tend la main. Ce n’est pas un geste de domination, mais une invitation. Une offre.
— Viens. Laisse-moi te montrer. Laisse-moi t’apprendre à ne plus avoir peur de toi-même.
Je regarde sa main. Je regarde ses yeux. Je sens le conflit faire rage en moi. La raison, les restes de la vieille Althéa, me crient de fuir, de retourner dans le penthouse sécurisé. Mais cette nouvelle partie de moi, cette louve qui halète et qui a soif de vérité, de liberté…
Je tends la main. Mes doigts effleurent les siens.
Et le monde explose.
Un courant électrique, brut et pur, parcourt mon bras, s’engouffre dans ma poitrine. Ce n’est pas de la magie. C’est de la reconnaissance. Le son d’une clé qui ouvre une serrure oubliée au plus profond de mon être. Un gémissement m’échappe, moitié terreur, moitié extase.
Kael serre ma main, son étreinte ferme, chaude, réelle.
— Respire, Althéa. C’est la première fois que tu respires vraiment.
Soudain, une rafale. Une odeur de santal et de colère glacée.
— Lâchez-la.
Lorenzo est là, à l’orée des arbres. Il n’a pas crié. Sa voix est un lames, tranchante et mortelle. Son visage est un masque de fureur contenue. Dans la pénombre, je devine la forme sombre d’un pistolet à sa ceinture.
Kael ne me lâche pas la main. Au contraire, il se place légèrement devant moi, un geste protecteur et possessif qui fait gronder Lorenzo.
— La propriété, c’est terminé, Vitalli. Elle n’est pas à toi.
— Elle n’est pas à vous non plus, répond Lorenzo, les mots sifflants. Elle est un danger pour elle-même et pour tout le monde. Althéa. Reviens à l’intérieur. Maintenant.
Son ordre claque comme un fouet. La vieille Althéa sursaute. Mais la louve se rebelle.
— Non.
Le mot sort de ma bouche, faible mais clair.
Les yeux de Lorenzo s’écarquillent, incrédules. Je n’ai jamais osé lui dire non.
— Elle a fait son choix, ricane Kael.
— Elle ne sait pas ce qu’elle choisit ! tonne Lorenzo, faisant un pas en avant. Tu la conduis à sa perte, loup ! Ma famille vous a tenus en laisse pendant un siècle, et nous le referons !
— Essaie donc.
Le grognement de Kael n’est plus humain. C’est un avertissement sorti du plus profond des bois. Je le sens changer contre moi, ses muscles qui se tendent, sa posture qui se fait plus basse, plus dangereuse. L’air devient épais, chargé d’une hostilité primitive.
Je suis entre eux. Le point de fracture.
La colère de Lorenzo, froide et meurtrière. La sauvagerie de Kael, brute et indomptée.
Et au milieu, moi. Plus Althéa la restauratrice. Pas encore la louve.
Mais quelque chose de nouveau. Quelqu’un qui vient de dire non pour la première fois.
Je lâche la main de Kael. Je regarde Lorenzo droit dans ses yeux de glace.
— J’ai dit non.
Cette fois, ma voix ne tremble pas.
Le silence qui suit est plus bruyant qu’un coup de feu. Les deux hommes me fixent, réalisant soudain que la proie, l’enjeu, n’est peut-être plus ni l’une ni l’autre.
Que je suis peut-être devenue le chasseur.
Le silence est une troisième présence dans le parc, plus lourde que la colère des deux hommes. Je les sens, Lorenzo et Kael, comme deux pôles magnétiques qui se repoussent violemment, et moi, au centre, je suis le métal chauffé à blanc, déchiré par leurs forces opposées.
— Tu ne comprends pas la tempête que tu provoques, Althéa, dit enfin Lorenzo, sa voix un velours empoisonné. Ce n'est pas un jeu. Ce loup t'utilise. Il te mènera à la boucherie, lui et sa meute de renégats.
Kael émet un grognement sourd, un son qui vient de la poitrine.
—Elle n'a pas besoin de ta protection empoisonnée, Vitalli. Elle a besoin de la vérité. Et la vérité, c'est que ta famille a tenu la sienne en laisse comme des animaux de compagnie. Des armes sur pattes. Toi, tu n'es qu'un geôlier qui se prend pour un sauveur.
— La structure, la discipline, c'est ce qui vous a empêchés de vous entre-dévorer ! rétorque Lorenzo, ses poings se serrant. Sans nous, vous ne seriez que des bêtes sauvages, chassées et exterminées.
— Mieux vaut être une bête libre qu'un chien bien dressé !
AlthéaLa nuit m’avale. Je cours, mais ce n’est plus la course exaltante de la meute. C’est une fuite boitillante, un galop d’épave. Le béton est froid et brutal sous mes pieds nus. Le sweat-shirt volé est déchiré à l’épaule, collé au sang qui coule de ma blessure une brûlure profonde et lancinante qui menace à chaque foulée de me faire trébucher. L’odeur de mon propre sang, mêlée à celui des hommes que je viens de… de quoi, au juste ? De mutiler ? De tuer ? Elle m’emplit les narines, un parfum de fer chaud et de conséquences.Je ne pense pas. Je ne peux pas. Si je pense, je verrai le visage de Marco, surpris, se vidant de sa vie. Je sentirai le craquement d’os sous mes doigts transformés. Je goûterai encore cette chair humaine entre mes dents. Et je hurlerai, non pas vers la lune, mais vers le vide en moi.Alors je cours. Vers l’est, toujours. Loin de la forêt, loin de l’appartement-vitrine de ma vie effacée. Je cherche un refuge, un trou où lécher mes plaies, où laisser la tempête e
AlthéaEt puis, une colère. Lente, noire, visqueuse. Elle monte du plus profond de mes entrailles, de cet endroit où, il y a quelques heures à peine, grondait la louve.Il m’a abandonnée. Il m’a laissée choisir, puis il a pris la décision pour nous deux. En me retirant tout.Mais il a oublié une chose.Il ne m’a pas tout retiré.Il m’a laissé ce que Kael m’a donné. Ce que la Lune a réveillé en moi.Je me lève. Le dossier tombe à mes pieds, les pages s’éparpillant comme des feuilles mortes. Je serre le coupe-papier. Sa lame d’argent reflète la lueur blafarde d’un réverbère traversant la fenêtre nue.Je ne suis plus la protégée d’Althéa. Je ne suis plus la louve novice de la meute.Je suis quelque chose d’autre. Quelque chose qui vient de naître dans la douleur et la trahison.Je sors de l’appartement. Je descends l’escalier. La rue est déserte.Je lève les yeux vers la lune, presque pleine, blanche et froide.— Tu as pris ton temps.La voix vient d’une bouche d’ombre, à l’angle de la r
AlthéaLa forêt défile sous mes pattes en un flou gris-argenté. Chaque foulée est longue, puissante, efficace. Ce corps sait courir. Il sait esquiver les troncs bas, bondir par-dessus les troncs tombés, trouver la terre ferme dans les bourbiers. La connaissance est dans mes muscles, dans mes os récemment remodelés. Une connaissance sauvage et exaltante.Mais mon esprit, lui, est un champ de ruines humaines.La mémoire du goût du sang dans ma gueule me fait encore frémir de désir bestial. L’image du cerf terrassé, de sa chute, de la communauté silencieuse et brutale de la meute autour de la prise… c’était beau. C’était vrai. C’était moi.Et pourtant.L’ombre de Lorenzo plane sur chaque arbre, se glisse dans chaque rayon de lune filtrant à travers les branches. Ce n’est plus son visage de contrôle et de mystère que je vois. C’est son visage nu, ravagé, au bord du torrent. Celui qui m’a dit « je reviendrai » en partant seul affronter son père, son monde, sa mort probable.Je cours vers l
AlthéaLe son n'est pas humain. C'est un déchirement de la nuit, long, montant, chargé d'une puissance qui fait vibrer l'air. Un à un, chaque membre de la meute lève le museau ou la tête et répond. La clairière se remplit d'une symphonie de hurlements, discordants et harmonieux à la fois, un cri de défi à la nuit, un hymne à la Lune, une affirmation de puissance collective.Le son entre en moi, résonne dans ma cage thoracique, s'insinue dans mon crâne. La peur s'évapore. Quelque chose d'antique, de bien plus vieux que moi, s'éveille et répond. Ma gorge se serre, mes muscles se tendent. Une envie irrépressible, physique, de joindre ma voix à ce chœur me submerge.Kael me pousse doucement en avant. Je m'avance au centre du cercle, face à Kaan. Tous les hurlements cessent d'un coup. Seul le souffle du vent et le battement de cent cœurs emplissent le silence.Kaan me regarde, ses yeux jaunes brillant d'une lueur surnaturelle.—Louve de sang mêlé, fille de la Lune et du Soleil, la meute te
AlthéaJe tourne les talons, prête à défier son ordre. Mais Kael bouge, se plaçant entre moi et l'entrée. Son expression est dure.—Il a raison, Althéa. C'est un suicide. Ton mafioso a fait son choix. Laisse-le assumer.Je les regarde tous les deux, ces deux mâles dominants, unis pour une fois contre moi. Pour me protéger, certes, mais aussi pour me posséder. La vérité m'éclate en pleine face : je suis passée d'une cage dorée à une cage de pierre et d'instincts. Les barreaux sont différents, mais ils sont bien là.La douleur, la rage, la peur pour Lorenzo se télescopent en moi. La chaleur solaire, cette énergie dorée, explose face à cette impuissance. Elle ne jaillit pas en douceur. Elle gronde, furieuse, frustrée.Les torches vacillent. Les flammes du foyer se courbent comme aspirées vers moi. Une lumière dorée, crue, violente, émane de ma peau. Elle n'éclaire pas, elle brûle l'air. La grotte entière semble retenir son souffle. La carte devant Kaan grésille, ses bords noircissent.Ka
AlthéaLes heures qui suivent sont un glacis.Je reste près du torrent jusqu'à ce que le froid m'envahisse à nouveau, mais cette fois, c'est un froid de l'intérieur. Les paroles de Lorenzo sont des éclats de verre dans mes veines. J'ai mal. D'une douleur qui n'a rien de primal, rien de physique. C'est une déchirure nette et profonde, celle d'un choix impossible qui devient, seconde après seconde, inévitable.Kael ne revient pas. La forêt absorbe le jour, les ombres s'allongent, avalent les couleurs. Je finis par me traîner jusqu'à mon abri rocheux. Les fourrures ne me réchauffent pas. L'odeur du clan m'étouffe. La louve en moi est agitée, confuse, tiraillée entre la réponse charnelle à Kael et la détresse profonde, animale aussi, que me cause la souffrance de Lorenzo. L'animal comprend la perte. Il la craint.La nuit est tombée depuis longtemps quand un pas léger annonce une visite. Ce n'est pas Kael. C'est une femme. Elle entre sans bruit, se tenant à l'entrée. Elle est grande, mince







