MasukAlthéa
Soudain, une vague de nausée me submerge. La pièce se met à tourner. Les lumières de la ville, derrière la baie vitrée, dansent et se brouillent. Cette sensation étrange, ce bourdonnement, revient, plus fort que jamais, accompagné d’une chaleur fulgurante qui embrase mes veines. Je porte une main à mon front.
— Je… je ne me sens pas bien.
Lorenzo s’approche, vigilant. Son odeur de santal et de nuit m’envahit, écrasante.
— Qu’y a-t-il ?
— Tout est… trop fort. Les lumières. Les bruits. Votre parfum. J’ai l’impression que… que mes os veulent sortir.
Les mots sont absurdes, mais ils décrivent parfaitement la sensation atroce qui me tord les entrailles. Une douleur aiguë me transperce le crâne. Je grimace, pliant en deux.
— Écoutez-moi, Althéa.
La voix de Lorenzo est ferme, impérieuse. Il pose une main sur mon bras. Son contact est brûlant, ou peut-être est-ce ma peau qui est devenue une fournaise.
— Respirez. Contrôlez-la.
— Contrôler… quoi ?
— La bête.
Ses yeux sont rivés aux miens. Il n’y a ni surprise ni peur dans son regard. Seule une attente froide, calculatrice. Il sait.
La révélation me frappe de plein fouet, plus violente que la douleur. Il sait ce qui m’arrive. Il a toujours su.
— Qu’est-ce que je suis ? balbutié-je, les larmes me montant aux yeux, mêlées de terreur et de colère.
— Vous êtes ce que vous avez toujours été. Vous vous éveillez simplement. Et c’est pour cela qu’ils vous veulent. C’est pour cela que vous êtes ici.
La douleur atteint un paroxysme. Un grognement rauque s’échappe de ma gorge. Je recule, trébuchant, m’éloignant de lui. Mon reflet dans la baie vitrée me fait horreur. Mes yeux… ils brillent d’un éclat jaune, animal.
— Éloignez-vous de moi !
— La lutte ne fait que renforcer son emprise, Althéa. Lâchez prise. Acceptez-la.
— NON !
Je hurle, et le son est déformé, bestial. Je sens mes canines s’allonger, presser contre ma lèvre inférieure. La peur est un goût de cuivre dans ma bouche. La peur de moi-même.
C’est à ce moment-là qu’une autre présence se fait sentir.
Ce n’est pas un son. C’est une vibration dans l’air, un appel muet qui résonne dans chaque cellule de mon corps. Une sensation de terre froide, de forêt, de liberté sauvage. Elle vient de l’extérieur, d’en bas.
Lorenzo se fige, son attention détournée de moi pour la première fois. Ses yeux se rivent sur la baie vitrée, se plissant légèrement.
— Lui, déjà ? murmure-t-il, plus pour lui-même que pour moi.
Je me tourne vers la fenêtre, le cœur battant la chamade. Là, dans l’ombre du parc en contrebas, debout sous un chêne, une silhouette se tient immobile. Je ne distingue pas son visage, mais je le sens. Je sens sa nature, sauvage, primitive, indomptée. Et je sens qu’il me regarde. Qu’il m’appelle.
Une paix étrange, immédiate et profonde, submerge la douleur. La bête en moi, qui hurlait pour être libérée, se calme soudain, non pas en se soumettant, mais en reconnaissant une partie d’elle-même. En reconnaissant son semblable.
— Kael, souffle Lorenzo, et le nom est une malédiction.
Je reste là, déchirée, pantelante, entre les deux hommes. L’un, dans ce penthouse aseptisé, qui représente un contrôle glacial, une protection qui ressemble à une prison, et qui sait des choses sur moi que j’ignore. L’autre, dans l’ombre des arbres, qui incarne une vérité sauvage et effrayante, mais qui, pour la première fois, a apaisé la tempête en moi.
La douleur a reculé, laissant place à un vertige bien plus profond. Lorenzo se tourne vers moi, son visage de nouveau un masque de granite.
— Vous voyez ? Le danger ne vient pas seulement de ceux qui veulent vous tuer. Il vient aussi de ceux qui veulent vous posséder d’une autre manière. Vous n’êtes en sécurité nulle part, Althéa. Sauf avec moi.
Je l'écoute, les yeux fermés, laissant sa voix m'envelopper comme une couverture chaude et rassurante. Je connais cette histoire par cœur, chaque mot, chaque pause, chaque inflexion. Mais je ne m'en lasse jamais. La source pulse doucement en moi, heureuse, reconnaissante. Elle aime cette histoire autant que moi.Quand Duncan arrive à la fin de son récit, Gabriel s'est endormi contre son torse, sa petite bouche entrouverte sur un souffle régulier. Duncan le berce doucement, le visage empreint d'une tendresse infinie qui me fait fondre le cœur.— Je vais le coucher, murmure-t-il. Il est épuisé, il a couru toute la matinée.Il se lève avec précaution, tenant notre fils contre lui comme le trésor le plus précieux du monde, et l'emporte à l'intérieur de la cabane. Je reste seule un moment sur le porche, savourant le silence, la paix, le bonheur simple de cet instant parfait.Cinq ans. Il y a cinq ans, j'étais une jeune femme brisée, couverte de sang et de cendres, portant le poids de la so
AlthéaCinq ans. Cinq années entières se sont écoulées depuis la chute de la Cabale, depuis la destruction du Conseil des Anciens, depuis la fin de la guerre qui a failli nous dévorer tous. Cinq années qui ont filé comme un rêve, rapides et douces, emplies de tout ce qui fait une vie pleine. Des rires et des larmes. Des naissances et des deuils. Des départs et des retrouvailles. Des jours de soleil éclatant et des nuits de tempête, au propre comme au figuré. Cinq années de paix. De reconstruction. De bonheur simple et profond.Je suis assise sur le porche de ma cabane, une tasse de thé fumante entre les mains, le bracelet de cuir et d'argent toujours à mon poignet. La véranda de Duncan s'est agrandie au fil des ans, agrémentée de pots de fleurs aux couleurs vives et de rideaux de lin blanc qui flottent doucement dans la brise d'été. La balancelle grince paisiblement, bercée par le vent. Des abeilles bourdonnent paresseusement autour des lavandes que j'ai plantées l'année dernière, leu
Il lève les yeux vers moi, et je vois toute la vulnérabilité du monde dans ses iris verts. Il est à genoux devant moi, tremblant, les yeux humides, le cœur ouvert et offert.— Althéa, acceptes-tu de me laisser rester à tes côtés ? Pour toujours ? Dans les jours heureux comme dans les jours sombres qui viendront forcément ? Dans la paix comme dans la guerre, si la guerre revient ? Dans la vie, et s'il le faut, dans la mort elle-même ? Acceptes-tu que je sois ton compagnon, celui qui partage tes fardeaux ? Ton confident, celui à qui tu peux tout dire ? Ton ami, celui qui te fait rire quand tu es triste ? Ton amant, celui qui te tient la nuit ? Acceptes-tu que je marche avec toi, main dans la main, jusqu'à notre dernier souffle ?Les larmes coulent sur mes joues, abondantes, irrépressibles, un torrent que je ne peux pas retenir. Je ne les essuie même pas. Je les laisse couler librement, tracer des sillons chauds sur ma peau, parce que ce sont des larmes de joie pure, de bonheur absolu, d
Le soleil monte lentement dans le ciel, dissipant les brumes matinales, révélant la splendeur de la montagne au printemps. Le thé refroidit dans nos tasses, oublié, mais nous ne bougeons pas. Nous restons là, assis sur la véranda, main dans la main, à regarder le monde s'éveiller. Les minutes s'écoulent, paisibles, parfaites.C'est ça, le bonheur. Ce n'est pas grandiose. Ce n'est pas spectaculaire. Ce n'est pas une victoire éclatante ou un pouvoir immense. C'est simple, infiniment simple. C'est doux, infiniment doux. C'est une véranda de bois qui sent le pin fraîchement coupé, deux tasses de thé fumant dans l'air frais du matin, et l'homme qu'on aime assis à côté de soi, sa main dans la nôtre, regardant le même paysage.---CHAPITRE 99 : LA DEMANDEAlthéaCe soir, la lune est pleine et immense, suspendue dans le ciel comme une lanterne céleste d'un argent pur. Sa lumière baigne la montagne d'une clarté presque surnaturelle, irréelle, faisant scintiller la rosée sur les herbes et les a
Devant moi, attenante à la façade de la maison, une véranda. Pas une simple avancée de toit, non. Une magnifique véranda de bois clair, aux poutres apparentes et massives, ornée de sculptures délicates représentant des feuilles de chêne et des fleurs de montagne. Chaque détail a été travaillé avec un soin méticuleux, chaque volute, chaque entrelacs. Des lanternes en fer forgé pendent des solives, leurs bougies attendant d'être allumées pour la nuit. Une balancelle se balance doucement dans la brise matinale, ses coussins moelleux invitant à la paresse. Et au centre, sur une petite table ronde, deux tasses fumantes de thé sont posées, leur vapeur dansant dans l'air frais.Duncan est debout à côté de la table, les bras croisés sur sa poitrine, arborant un sourire qui va d'une oreille à l'autre. Il porte une vieille chemise tachée de sciure et de vernis, et ses mains sont couvertes d'ampoules et de petites coupures, stigmates de son travail acharné.— Alors ? demande-t-il, visiblement im
Il lève enfin la tête et tourne son visage vers moi. Son œil unique est rouge, gonflé, mais il y a dedans une détermination farouche, presque sauvage. C'est le regard d'un loup qui part en chasse, qui ne reviendra pas avant d'avoir trouvé ce qu'il cherche.— J'ai besoin de partir. De chasser seul. De me battre seul. De survivre seul. J'ai besoin de me prouver que je suis encore digne d'être un alpha. Digne de diriger la meute. Digne de toi.— Digne de moi ? Kael, je n'ai jamais...— Je sais. Tu ne m'as jamais rien demandé. C'est pour ça que je dois partir. Pour devenir celui que tu mérites d'avoir à tes côtés, même si ce n'est que comme ami, comme frère, comme alpha. Je veux mériter ta confiance. Je veux mériter ton respect.Il se lève, et je me lève avec lui. Il est immense, une montagne de muscles et de cicatrices, un géant taillé pour la guerre et la survie. Mais ce soir, dans la lumière argentée de la lune, il me semble presque fragile. Un colosse aux pieds d'argile, rongé par des
AlthéaJe les entends à peine. Leurs paroles ne sont que du bruit. En moi, c'est le chaos. La louve se cabre à la fois contre le contrôle de Lorenzo et contre la sauvagerie de Kael. Elle ne veut ni la laisse ni la meute. Elle veut... elle veut être. Juste être.— Assez !Ma voix claque, plus forte
AlthéaUn sourire fendu, sauvage, étire ses lèvres.— La vérité, Althéa, n’est pas quelque chose qu’on dit. C’est quelque chose qu’on vit. Tu veux savoir ce que tu es ? Alors, vis.Il avance d’un pas. Je recule, mais mon corps tremble, non de peur, mais d’anticipation. La bête en moi se love, ronro
AlthéaMais ses mots, à présent, sonnent faux. Car je viens de goûter, ne serait-ce qu’une seconde, à un autre type de sécurité. Celle de ne plus me sentir monstrueuse, mais simplement… naturelle.Je regarde la silhouette sous l’arbre, puis je reporte mon regard sur Lorenzo.Et pour la première foi
AlthéaJe suis l’inconnu. Mes jambes sont de coton, ma tête un tourbillon de peur et de questions sans réponses. Il marche à quelques pas devant moi, son silence une présence plus lourde que n’importe quel mot. Il ne me regarde pas, ne vérifie pas si je suis toujours là, mais je sais, avec une cert







