Mag-log inEl INFIERNO Le battement de mon cœur, lent et régulier jusqu’ici, s’accélère d’un seul coup. Pas de peur. D’anticipation. Le premier frémissement du diamant noir.La serrure tourne. La porte s’ouvre, non pas en grand, mais juste assez. Ce n’est pas Moreau. C’est un autre garde, jeune, le visage tendu sous la casquette.— 773. Contrôle de sécurité surprise. Debout. Dos au mur.Mon esprit fonctionne à la vitesse de l’éclair. Un contretemps ? Un test ? Où est Moreau ?Je me lève, lentement, me tourne face au mur de béton froid. Les protocoles. Il faut jouer le jeu.— Bras écartés. Jambes écartées.Je m’exécute. Le garde m’appuie rapidement, professionnellement. Rien à trouver. Je ne possède rien.— C’est bon. Retournez-vous.Je me retourne. Son regard croise le mien. Dans ses yeux, je vois autre chose que la routine. Une nervosité aiguë. Une lueur… de culpabilité ?— Où est le garde Moreau ? Je demande, ma voix un râle de désuétude.Le jeune garde tressaille.— Moreau est… indisposé. C’
El INFIERNO Deux ans...Deux ans dans un cube de béton de trois mètres sur trois, où la lumière est une chose artificielle, jaunâtre, qui ne connaît ni aube ni crépuscule. Deux ans dans un silence qui n’est jamais vraiment silencieux, peuplé des gémissements des tuyaux, des pas rythmés des gardes dans le couloir, des cris lointains des autres damnés. Deux ans à ne sentir que l’odeur du désinfectant âcre, de la transpiration aigre, et de sa propre lente décomposition.Ils m’appellent par un numéro. 773. Pas de nom. Pas de titre. « L’ancien détenu 773 », dans les rapports. El Infierno est mort. Hernán de la Torre a été effacé par la procédure, par les gros titres qui ont duré une semaine avant que le monde ne passe à autre chose.Mais moi, je suis toujours là. Assis sur le bord de la couchette en béton, les mains posées à plat sur les genoux. Je ne bouge pas beaucoup. La rage, la première année, était un feu qui me consumait de l’intérieur, me laissant vide, sec, comme un charbon étein
Camille RouxPlus tard dans l’après-midi, alors que les enfants font leurs devoirs dans le salon près du feu, je monte à l’étage, dans ma chambre. Dans le tiroir du haut de mon bureau, sous des carnets de commandes, se trouve une petite boîte en métal. Je l’ouvre. Elle ne contient qu’un seul article : une photo, découpée dans un journal en ligne il y a six mois. Elle est floue, prise à distance. On y voit un homme en combinaison orange, les mains menottées derrière le dos, encadré par des gardiens, descendant les marches d’un fourgon cellulaire devant un bâtiment austère aux murs hauts. La légende disait : « L’homme d’affaires Hernán de la Torre, alias ‘El Infierno’, transféré vers un établissement pénitentiaire de sécurité maximale après sa condamnation à la perpétuité. »Le visage est méconnaissable. Creusé, vide, vieilli de vingt ans. Les épaules sont voûtées. Le regard est fixé sur le sol. Ce n’est plus un dieu déchu. C’est juste un homme. Un vieil homme brisé.Je prends la photo.
Camille RouxLa brume matinale s’accroche encore aux collines verdoyantes, déchirée par les premiers rayons d’un soleil pâle. L’air, ici, sent l’humus, la feuille mouillée, et le café frais qui monte de la cuisine. Pas de béton. Pas de filtre. Pas de peur.Un an.Un an depuis que l’hélicoptère a posé ses roues sur le tarmac d’un aéroport discret, au cœur d’une région de lacs et de forêts, dans un pays dont je ne connaissais que le nom. Un an depuis le premier souffle d’air libre, un air si propre, si chargé de simple humidité, qu’il en avait été douloureux à respirer.Je m’appelle Camille Roux, maintenant. Un nom solide, terre à terre, choisi avec l’aide d’Eleanor, dans une liste qui semblait infinie. Mes enfants s’appellent Léo, Maëlle, et Chloé. Des noms de vent, de lumière. Ils les portent bien. Ils les ont fait leurs.Notre maison est une longue bâtisse en pierre, rénovée, au toit de lauze, encastrée dans le flanc d’une colline. Elle a une terrasse en bois qui surplombe une vallée
Camila ReyesC’était le piège final. Non pas pour le capturer physiquement , les soldats étaient là pour ça. Mais pour lui infliger la seule défaite qu’il ne pourrait jamais digérer : lui montrer qu’il n’avait plus aucun pouvoir sur moi. Le voir vaciller, ce dernier instant où le tyran s’est rendu compte qu’il n’était plus qu’un homme, face à une femme qu’il ne reconnaissait plus… Cela valait toutes les nuits de terreur.Un officier militaire s’approche, un colonel au visage grave et compétent.— Madame Reyes. L’hélicoptère médicalisé est prêt. Nous pouvons évacuer vous et vos enfants dès que vous le souhaitez.Je regarde mes enfants endormis. Je regarde les ruines fumantes du bunker, ce tombeau qui est devenu une chrysalide. Je regarde Vaughan et Eleanor, ces deux étrangers qui sont devenus les architectes de ma délivrance.— Où allons-nous ? demandé-je, et la question n’est pas pratique. Elle est existentielle.— Un lieu sûr, répond le colonel. Loin d’ici. Vous aurez le temps de vou
Camila ReyesLa lumière qui entre par les brèches du plafond n’est plus celle des projecteurs d’hélicoptères. C’est une lueur pâle, laiteuse. L’aube.Elle se fraye un chemin à travers la poussière en suspension, dessinant des colonnes tremblantes dans l’air épais. Elle caresse les visages des soldats épuisés, assis le dos contre le mur, leurs armes posées à côté d’eux comme des jouets abandonnés. Elle éclaire les formes recouvertes de draps, alignées avec une précision funèbre le long du couloir. Elle touche enfin le sol près de mes pieds, un carré de pâleur sur le béton souillé.Je suis assise sur une caisse de munitions vide, adossée à la paroi extérieure de la chambre forte. Mes enfants dorment. Vraiment dorment. Dans un coin améngré par les médecins militaires, sur des couchettes de campement, sous l’effet de sédatifs doux et nécessaires. Leurs petites poitrines se soulèvent et s’abaissent en rythme. Leurs visages, enfin détendus, sont lavés de la sueur et de la terreur de la nuit







