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Chapitre 1 : Avant la chute
LE POINT DE VUE D'Élise
Si j'avais su.
Ces trois mots me hantent depuis des mois maintenant, tournant en boucle dans ma tête comme une prière inutile, un regret stérile. Si j'avais su que cette soirée marquerait le début de ma descente. Si j'avais su que croiser son regard changerait le cours de mon existence. Si j'avais su qu'on ne survit pas intact à Nathan Rivière.
Mais peut-être que je le savais, au fond. Peut-être qu'une part de moi, cette part sombre et suicidaire que je m'efforçais d'ignorer depuis des années, pressentait déjà le gouffre qui s'ouvrait sous mes pieds.
Je vais vous raconter notre histoire. Non pas parce qu'elle est belle, romantique ou inspirante. Mais parce qu'elle est vraie. Brutalement, douloureusement vraie. Et parce que raconter est la seule façon que j'ai trouvée d'essayer de comprendre comment j'en suis arrivée là. Comment la femme invisible que j'étais a fini par se consumer entièrement dans les flammes d'un homme qui ne savait rien faire d'autre que détruire.
Cette histoire commence un vendredi soir de novembre, lors d'un vernissage dans une galerie huppée du 8ème arrondissement. Une de ces soirées mondaines que je détestais, remplies de gens qui parlaient fort pour ne rien dire, un verre de champagne à la main et un sourire factice aux lèvres.
Je n'aurais jamais dû y aller.
Chloé, ma meilleure amie et accessoirement mon exacte opposée, avait insisté pendant des semaines. "Tu ne peux pas continuer à t'enterrer vivante, Élise. Tu as vingt-huit ans, pas quatre-vingts. Il faut que tu sortes, que tu vives un peu."
Vivre. Le mot résonnait comme une accusation. Comme si je ne vivais pas déjà. Différemment, certes. Discrètement. Mais n'était-ce pas une forme de vie aussi? Cette existence rangée, prévisible, sans éclats ni surprises? Mon studio silencieux, mes livres, mon travail d'éditrice qui me permettait de rester dans l'ombre tout en côtoyant les histoires des autres.
J'aimais l'ombre. Elle me protégeait. Du regard des gens, des questions, des attentes. Après ce qui s'était passé avec Julien trois ans plus tôt, j'avais compris que l'invisibilité était ma meilleure alliée. On ne peut pas vous briser le cœur si personne ne vous remarque.
Mais Chloé ne l'entendait pas de cette oreille. Et par lassitude, par affection pour elle, ou peut-être par une curiosité morbide que je n'osais pas m'avouer, j'avais fini par accepter.
La galerie Beaumont était exactement ce que j'imaginais. Des murs blancs immaculés, des œuvres contemporaines que je ne comprenais pas, et une foule élégante qui semblait sortie d'un magazine de luxe. Je portais une robe noire simple, mes cheveux châtains attachés en un chignon bas, et je me fondais parfaitement dans le décor. Transparente. Comme toujours.
Chloé papillonnait déjà de groupe en groupe, resplendissante dans sa robe rouge qui attirait tous les regards. Elle avait ce don que je n'aurais jamais : exister sans effort, rayonner naturellement. Moi, j'étais près du buffet, un verre d'eau à la main, observant la scène avec ce détachement poli qui me servait de bouclier.
C'est à ce moment-là que je l'ai vu pour la première fois.
Nathan.
Il se tenait de l'autre côté de la salle, adossé contre le mur avec une désinvolture arrogante, comme s'il possédait les lieux. Grand, les épaules larges moulées dans un costume noir parfaitement coupé, les cheveux sombres légèrement en bataille. Même de loin, il dégageait quelque chose de magnétique et de dangereux à la fois. Une présence brute qui contrastait violemment avec l'atmosphère feutrée de la galerie.
Il ne souriait pas. Il observait l'assemblée avec une expression indéchiffrable, presque cynique, comme s'il jugeait chacun et trouvait tout le monde insignifiant. Dans sa main, un verre de whisky qu'il ne buvait pas. Ses yeux gris balayaient la foule avec une lenteur calculée.
Je détournai rapidement le regard. Des hommes comme lui, j'avais appris à les éviter. Trop intenses, trop imprévisibles. Dangereux.
Mais quelque chose en moi avait déjà tilté. Une alarme sourde, primitive. Le genre d'instinct qui vous dit de fuir avant même de comprendre pourquoi.
J'aurais dû l'écouter.
"Tu as vu qui est là?" siffla Chloé en surgissant à mes côtés, les yeux brillants d'excitation.
Je secouai la tête.
"Nathan Rivière. Le Nathan Rivière. Propriétaire de la boîte de nuit la plus exclusive de Paris, investisseur dans l'immobilier de luxe, et accessoirement l'homme le plus sulfureux de la capitale."
Je fronçai les sourcils. "Sulfureux?"
Chloé se pencha vers moi, baissant la voix comme si elle partageait un secret délicieux.
"On raconte qu'il a bâti son empire sur des ruines. Qu'il détruit tout ce qu'il touche. Les affaires comme les femmes. Il a une réputation... disons... de prédateur. Brillant, séduisant, absolument irrésistible, mais toxique jusqu'à l'os. Toutes celles qui se sont approchées de lui en sont ressorties brisées."
Mon cœur se serra étrangement. "Charmant portrait."
"Je sais." Chloé but une gorgée de champagne, l'œil pétillant. "Mais regarde-le. Tu ne peux pas nier qu'il est magnifique. Comme un tableau interdit qu'on meurt d'envie de toucher."
Je refusai de regarder dans sa direction. J'avais déjà assez vu.
"Les tableaux interdits finissent souvent par déclencher des incendies," murmurai-je.
Chloé rit. "Toujours aussi dramatique. Détends-toi, Élise. Ce n'est pas comme si tu allais finir dans son lit."
Non. Bien sûr que non. Des hommes comme Nathan Rivière ne remarquaient pas des femmes comme moi.
C'est exactement ce que je me répétais quand je sentis un regard peser sur moi. Lourd. Insistant. Brûlant.
Je levai lentement les yeux.
Et je le trouvai.
Nathan Rivière me fixait. Pas avec la curiosité polie de quelqu'un qui observe une inconnue. Non. Il me dévisageait avec une intensité qui me coupa le souffle, comme s'il pouvait lire à travers moi, voir toutes les failles que je cachais si soigneusement.
Ses yeux gris étaient aussi froids qu'une lame. Et pourtant, quelque chose y brûlait. Quelque chose de sombre et de vorace.
Je me figeai, incapable de détourner le regard.
Le bruit de la galerie s'estompa. Les conversations, la musique d'ambiance, tout disparut. Il n'y avait plus que lui et moi, séparés par vingt mètres et un gouffre invisible.
Un sourire lent, presque cruel, étira ses lèvres.
Et je sus, avec une certitude terrifiante, que ma vie venait de basculer.
Si j'avais su, j'aurais fui cette galerie en courant. J'aurais changé de ville, de pays, d'identité.
Mais je suis restée figée, hypnotisée par ce regard qui me promettait tout et rien à la fois.
Prisonnière avant même d'avoir compris que j'étais chassée.
Chapitre 26Le dimanche matin, Nathan dort encore quand je me glisse hors du lit.Il est 7h. Trop tôt pour les journalistes. J'espère.Je m'habille en silence. Prends mon sac. Laisse un mot sur la table de la cuisine : "Partie faire des courses. De retour bientôt. Je t'aime."Dehors, l'air est glacial. Paris est encore endormi. J'aime cette ville à cette heure. Avant qu'elle ne se réveille et ne devienne ce chaos permanent.Je marche jusqu'à la pharmacie de garde la plus proche. Trois rues plus loin. Assez loin de l'appartement de Nathan pour ne pas être reconnue.Enfin, j'espère.J'entre. Une femme d'une cinquantaine d'années est au comptoir. Elle lève à peine les yeux de son magazine."Bonjour. Je peux vous aider?""Je voudrais... un test de grossesse."Elle me regarde alors. Vraiment me regarde. Ses yeux s'attardent sur mon visage. Je vois le moment où elle me reconnaît."Vous êtes...""S'il vous plaît." Ma voix tremble. "Juste le test. Rien d'autre."Elle hésite. Puis hoche la têt
Chapitre 25. LE POINT DE VUE D'EliseNos vêtements ce qu’il en restait—ont glissé au sol sans effort, comme s’ils n’avaient jamais dû exister entre nous. Le body en dentelle que j’avais enfilé plus tôt gisait maintenant en un tas soyeux près du lit, inutile. Ses mains ont trouvé les miennes, nos doigts s’entrelaçant avant qu’il ne me tire doucement vers lui. Cette fois, il n’y avait pas de hâte brutale, pas de besoin de dominer ou de se perdre dans la frénésie. Juste une lenteur délibérée, comme s’il voulait graver chaque seconde dans sa mémoire. « Nathan… » J’ai prononcé son nom comme une question, une supplication, et il a répondu en posant ses lèvres sur les miennes, un baiser si doux que j’en ai eu mal. « Chut. » Sa bouche a quitté la mienne pour tracer un chemin le long de ma mâchoire, puis plus bas, vers la base de ma gorge, où mon pouls battait à tout rompre. « Je veux juste… te sentir. »Et c’est ce qu’il a fait.Chaque caresse était une révélation. Ses paumes ont glissé sur
Chapitre 24 LE POINT DE VUE D'ELISE Le samedi matin, 7h30, je suis devant le commissariat.Il fait froid. Gris. Le ciel menace de pleuvoir.Marcus est à côté de moi, deux cafés à la main."Tu es sûre que tu veux être là? Avec tous les journalistes?"Je regarde la meute de vautours qui attend, caméras prêtes. Ils sont une vingtaine. Peut-être plus."Je m'en fous.""Ton visage va être partout.""Je m'en fous," je répète.À 8h précises, les portes s'ouvrent.Nathan sort.Mon cœur s'arrête.Il a l'air épuisé. Barbe de quatre jours. Cernes violacés. Vêtements froissés. Mais quand ses yeux trouvent les miens, quelque chose s'illumine.Les journalistes se précipitent."Monsieur Rivière! Un commentaire?""Regrettez-vous votre geste?""Allez-vous vous excuser auprès de Damien Arnault?"Nathan les ignore complètement. Il marche droit vers moi.Et devant toutes les caméras, tous les objectifs, il me prend dans ses bras et m'embrasse.Un baiser désespéré. Affamé. Comme s'il avait retenu son sou
Chapitre 23 : La proposition indécenteTrois jours.Trois jours que Nathan est en garde à vue. Le procureur a demandé une prolongation. Les charges s'aggravent. Agression aggravée. Violence en réunion. Avec les vidéos, les témoins, la plainte de Damien... son avocat parle déjà de prison ferme.Six mois. Peut-être un an.Je ne dors plus. Ne mange plus. Mon bureau est devenu mon refuge et ma prison à la fois.Les journalistes campent devant l'immeuble. Mon patron m'a mise en "congé forcé" pour "laisser retomber la pression médiatique". Traduction : je suis radioactive. Toxique pour l'entreprise.Chloé me supplie de quitter Paris. "Viens chez mes parents en Bretagne. Le temps que ça se calme."Mais je ne peux pas partir. Pas tant que Nathan est enfermé.Ce vendredi après-midi, je suis dans mon bureau - techniquement je ne devrais pas être là - essayant de finir un dossier, quand la porte s'ouvre sans qu'on ait frappé.Damien.Il a encore un pansement sur le nez. Un bleu violacé sous l'œi
Chapitre 22LE POINT DE VUE DE ÉliseMon téléphone explose.Messages. Appels. Notifications. Encore et encore.Je suis chez moi, en train de corriger un manuscrit, quand ça commence.Chloé. Sarah. Mon patron. Des numéros inconnus.J'ouvre Twitter par réflexe.Et mon sang se glace.#NathanRiviere est en tendance.Je clique.Des vidéos. Des dizaines de vidéos. Toutes montrant la même scène.Nathan. Frappant Damien. Le sang. La violence. Les cris."Oh mon Dieu," je murmure. "Oh mon Dieu, non."Mon téléphone sonne. Marcus."Allô?""Élise, tu as vu?""Je viens de voir. Où est Nathan?""Au commissariat du 8ème. Il a été arrêté. Agression aggravée.""J'arrive.""Non. N'y va pas. Les journalistes vont débarquer. C'est déjà la merde. Ton nom va sortir. Vous étiez le motif de la bagarre.""Je m'en fous. J'arrive."Je raccroche. Attrape mon sac. Mon manteau.Mon téléphone vibre encore. Un message de Damien."Je suis désolé que vous ayez à voir ça. Mais vous devez comprendre maintenant qui il est
Chapitre 21 : L'explosion de violenceLE POINT DE VUE DE NathanJe sais où il habite. Où il travaille. Où il fait ses courses.Ça fait trois jours que je le suis. Discrètement. À distance. Juste pour... observer.C'est ce que je me répète. J'observe. C'est tout.Mais la vérité, c'est que je cherche l'occasion parfaite.Et ce mercredi soir, à 19h30, devant le Monoprix du 8ème arrondissement, je la trouve.Damien Arnault sort du supermarché, deux sacs de courses à la main, ce sourire satisfait aux lèvres. Comme si le monde lui appartenait. Comme s'il n'avait pas essayé de me voler ce qui m'appartient.Ma rage, contenue depuis trois jours, explose.Je traverse la rue. Les voitures klaxonnent. Je m'en fous."Arnault!"Il se retourne. Me voit. Et quelque chose passe dans ses yeux. De la peur? Non. De la résignation. Comme s'il m'attendait."Rivière. Quelle surprise.""Vraiment?" Je m'approche. Trop près. "Tu ne m'attendais pas?"Les gens autour de nous commencent à ralentir. Sentant la con







