LOGINElle sourit et s’approcha de l’établi, mais il se plaça devant elle pour lui masquer la vue.— Pas de tricherie, dit-il en riant. Tu verras quand ce sera prêt.— Tu es insupportable.— C’est pour ça que tu m’aimes.Elle rit à son tour et sortit de l’atelier, le laissant à son mystère. Elle ne chercha pas à deviner ce qu’il préparait – elle aimait les surprises, surtout quand elles venaient de lui. Et puis elle avait appris la patience. La patience était une vertu qu’on acquérait quand on avait passé douze ans à attendre que son mariage s’améliore, trois mois à attendre qu’un procès aboutisse, et toute une vie à attendre d’être libre.Un soir de la mi-juillet, Amir lui demanda de le rejoindre sur la terrasse de la magnanerie.Le soleil se couchait sur la vallée, embrasant le ciel de nuances orangées et pourpres. Les cigales s’étaient tues, et un vent léger faisait frissonner les lavandes. Éléonore s’assit sur le muret de pierre, les yeux fixés sur l’horizon, et sentit la main d’Amir se
Éléonore s’approcha de la statue et la regarda longuement. Ce n’était pas un portrait fidèle – Amir n’était pas un photographe, et le bois ne se prêtait pas aux reproductions exactes. Mais c’était plus qu’un portrait. C’était une essence. Une vérité. La vérité de ce qu’elle était aux yeux de l’homme qui l’aimait.— Je ne savais pas que tu me voyais comme ça, dit-elle d’une voix émue.— Comment ?— Forte. Belle. Libre.— C’est pourtant ce que tu es. Il t’a juste fallu du temps pour le découvrir.Elle se tourna vers lui, les yeux brillants de larmes, et le prit dans ses bras. Il la serra contre lui, sentant la chaleur de son corps, le battement de son cœur, le souffle de sa respiration. Ils restèrent ainsi un long moment, enlacés devant la sculpture, dans le silence de l’atelier baigné de lumière.— Merci, murmura-t-elle enfin.— Pour quoi ?— Pour m’avoir vue telle que je suis. Pour m’avoir aidée à le devenir. Pour cette sculpture. Pour tout.— C’est moi qui te remercie. Sans toi, je n
Pendant qu’Éléonore passait ses journées penchée sur ses plans, Amir, lui, avait entrepris de transformer la grange attenante à la magnanerie en atelier. Le bâtiment était en aussi piteux état que le reste de la propriété – le toit percé laissait entrer la pluie, les murs de pierre étaient couverts de mousse, et le sol de terre battue était jonché de débris et de vieux outils rouillés. Mais Amir n’était pas du genre à se laisser décourager par un peu de travail.— Tu es sûr de vouloir faire ça tout seul ? demanda Éléonore en le regardant déblayer les gravats à la pelle. On pourrait embaucher quelqu’un.— Non. Cet atelier, c’est moi qui le construis. Comme la maison de verre, autrefois. J’ai besoin de sentir la matière sous mes mains. De la transformer. De créer quelque chose à partir de rien.— C’est ta façon de guérir.— Oui. Ça l’a toujours été.Il travailla pendant des semaines, avec une obstination qui força l’admiration des artisans du village voisin. Il répara le toit, rejointoy
Amir s’assit à côté d’elle et regarda les croquis. Il n’y connaissait pas grand-chose en architecture, mais il savait reconnaître le talent quand il le voyait. Et Éléonore avait du talent. Beaucoup de talent.— Là, ce sera la pièce principale, poursuivit-elle en pointant une perspective. Un grand volume ouvert, avec une cheminée au centre et des baies vitrées qui donnent sur la vallée. Comme dans ta maison de verre, mais en moins... transparent.— En moins froid, tu veux dire.— Oui. En moins froid. La pierre, le bois, la lumière. Quelque chose de chaleureux, d’accueillant. Un endroit où on a envie de rester.— Tu as pensé à l’atelier ?— Bien sûr. Ici, sur le côté est. Une grande pièce avec une verrière, pour que tu puisses sculpter toute la journée sans manquer de lumière. Et là, à l’opposé, une bibliothèque pour Rebecca. Elle viendra sûrement passer l’été.— Et pour Isaora ? Et Gabriel ?— Deux chambres à l’étage, avec une salle de bains commune. Et une terrasse couverte, pour les
Elle se tourna vers lui, le visage illuminé par le soleil.— Une maison en ruine pour deux vies en ruine. C’est cohérent, non ?Amir la regarda, debout au milieu des herbes folles, les cheveux dénoués, les yeux pleins de projets et de promesses. Il pensa à Clara, à ce qu’elle aurait dit si elle avait été là. Elle aurait approuvé, probablement. Elle aurait ri de les voir si enthousiastes devant un tas de pierres. Elle aurait donné son avis sur tout – l’orientation des fenêtres, la couleur des murs, l’emplacement de la cuisine. Et puis elle se serait éclipsée, discrètement, pour les laisser à leur bonheur.— C’est cohérent, dit-il enfin. Complètement cohérent.Elle lui prit la main, et ils restèrent là, au milieu des ruines, à imaginer ce qu’elles deviendraient. Des murs solides. Un toit de tuiles. Une cheminée pour les soirs d’hiver. Un atelier pour Amir, avec une grande verrière donnant sur la vallée. Une chambre pour Isaora et Gabriel, quand ils viendraient en visite. Une bibliothèqu
— Il n’a jamais été à moi, Amir. Il était à Jacques. Chaque meuble, chaque tableau, chaque rideau, c’était lui. Même les murs sentaient son after-shave. Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cet endroit.— Alors on le vend. Ou on le laisse à l’abandon. Peu importe.— Non. Pas « on ». Moi. C’est ma décision. Mon passé. Ma vie d’avant.— Notre vie, maintenant. On la construit ensemble, tu te souviens ?Elle sourit – un sourire encore fragile, mais qui s’affermissait de jour en jour.— Justement. J’aimerais qu’on construise quelque chose ensemble. Au sens propre, cette fois. Pas seulement une relation, pas seulement un avenir. Une maison. Une vraie maison, avec des murs en pierre, un toit de tuiles, un jardin.— Une maison, répéta Amir, pensif. Tu veux qu’on bâtisse une maison.— Pas qu’on la bâtisse de nos mains, je ne suis pas maçon. Mais qu’on la trouve, qu’on la restaure, qu’on en fasse notre refuge. Quelque chose qui nous ressemble. Quelque chose qui ne doive rien à personn







