LOGINPeut-être quoi ? Une autre vie. Une vie dans laquelle Lya n’aurait pas passé quinze ans à m’aimer dans l’ombre. Une vie dans laquelle je ne l’aurais pas épousée par suite, par proximité, par reconnaissance confuse, mais parce que j’aurais su. Cette pensée me fait presque vaciller. Marc le voit. Il en profite. — Attends, tu veux dire que t’as épousé la mauvaise sœur, et que tu le découvres maintenant ? C’est du Shakespeare ton truc. Il rit. Il rit vraiment cette fois. Un rire bref, incrédule, qui cherche à dégonfler ce qui me déchire. Un rire de défense, bien sûr. Mais le résultat est le même. Une nouvelle gifle portée à ce qui reste sacré. Je fais un pas vers lui. Il cesse de rire. — Tu trouves ça drôle ? — Je trouve ça énorme, c’est tout. Tu construis un drame antique avec trois
Adrien Je ne redescends pas de cette révélation. Elle ne me quitte pas. Elle ne se tasse pas. Elle ne se laisse pas remettre à sa place comme une pensée excessive qu’une nuit de sommeil arrangerait. Non. Elle grandit. Elle colonise tout. Chaque minute qui passe ajoute une lame au mécanisme. C’était elle. Lya. Sous la pluie. Avant tout. Avant le coma. Avant les années perdues. Avant le silence organisé. Avant le mariage. Avant cette longue erreur humaine dans laquelle nous avons tous vécu comme dans une maison décorée pour empêcher la vérité d’entrer. Je croyais que retrouver ce souvenir me soulagerait, au moins un peu. Je croyais que comprendre rendrait la douleur plus nette, donc plus supportable. C’est l’inverse. Comprendre, c’est voir à quel point le désastre ne vient pas d’un simple malentendu. Il vient d’une chaîne. D’une suite de secondes, de
Adrien Cela me prend sans prévenir. Pas comme un souvenir qui revient doucement, pièce après pièce. Non. Comme une décharge. Une lumière brutale dans une pièce longtemps murée. J’ai à peine le temps de poser le recueil sur le lit que tout bascule. La pluie. D’abord, c’est elle. Le son très précis de la pluie sur une marquise métallique. Pas un orage violent. Une pluie dense, régulière, obstinée. Une pluie de fin d’après-midi qui transforme la ville en miroir gris. Puis l’odeur du trottoir mouillé. Celle du papier humide. Celle du cuir neuf d’un livre qu’on vient d’acheter. Je chancelle presque. Ma main se pose sur le rebord de la commode pour ne pas perdre l’équilibre. Je suis là. Je suis là-bas. J’ai dix-
Adrien Sa table de nuit est restée presque intacte. Je n’y avais pas touché. Pas par respect d’abord. Par lâcheté. Je savais confusément que cette petite zone de la chambre contenait une part d’elle plus secrète, plus nue, que je n’étais pas prêt à affronter. On peut fouiller des dossiers, ouvrir des boîtes, examiner des objets. Mais la table de nuit d’une femme qu’on n’a pas su aimer a quelque chose de plus intime. C’est le bord de son sommeil. La marge de ses insomnies. La petite frontière entre ce qu’elle montrait et ce qu’elle gardait près de sa main dans le noir. Je reste longtemps debout devant. La lampe est encore là. L’abat-jour crème, légèrement incliné. Le petit verre d’eau vide qu’elle n’a pas pris la peine d’emporter. Un tube de baume à lèvres. Une pince à cheveux. Rien de spectaculaire. Rien de dramatique. C’est justement cela qui me brise : la banal
Adrien Je la trouve sous le lit. Une boîte plate, recouverte d’un tissu gris pâle, presque effacée par la poussière. J’aurais pu vivre encore dix ans dans cette maison sans la voir si je n’avais pas eu cette manie nouvelle de fouiller partout comme un homme qui espère découvrir dans les objets une confession que les vivants lui ont refusée. Je m’agenouille sur le parquet. Le tissu de la boîte est un peu râpé aux angles. Lya l’a sûrement choisie elle-même. Quelque chose de simple, discret, utile. Rien d’ostentatoire. Rien qui appelle l’attention. Comme toujours. Je la tire vers moi avec précaution. Mon cœur bat trop fort pour un simple carton. Mais je sais déjà, sans savoir comment, que je vais encore y trouver de quoi me juger. J’ouvre. D’abord, une odeur très légère de papier ancien, de linge sec, de temps fermé. Puis les objets apparaissent. Serrés, or
Adrien Je n’entre plus dans mon bureau de la même façon. Avant, c’était une pièce fonctionnelle. Un prolongement de moi-même. Un endroit efficace, ordonné, silencieux, où les dossiers apparaissaient prêts, où les rendez-vous étaient notés, où les urgences semblaient toujours avoir été anticipées par une sorte de logique invisible que je confondais avec mon propre mérite. J’y entrais comme un propriétaire. Aujourd’hui, j’y entre comme un intrus. Je pousse la porte avec cette sensation étrange d’ouvrir une chambre où quelqu’un a vécu plus intimement que je ne l’ai jamais su. Il fait encore sombre. Je n’allume pas tout de suite. La lumière du matin glisse à travers les stores, découpe les étagères en bandes pâles, allume la poussière en suspension. L’air sent le papier, l’encre, un reste de bois ciré. Je m’avance lentement jusqu’au bureau. La surface est nette.







