LOGINJe la regarde droit dans les yeux. Je ne tremble pas. Ma voix ne se brise pas. Mes mains ne bougent pas.Séléna me fixe, bouche bée. La fiole tremble dans sa main. Son visage se décompose. Elle cherchait de la peur, elle trouve du marbre. Elle cherchait de la faiblesse, elle trouve un mur. Elle cherchait une sœur qui la supplierait de vivre, elle trouve une étrangère qui lui dit de mourir si elle veut.Le silence dure une seconde, deux secondes, une éternité. Puis la main de Séléna s'abaisse. Lentement. Très lentement. Elle pose la fiole sur la table de la cuisine, sans un bruit. Elle reste là, debout, les bras ballants, le visage défait. Elle ne pleure plus. Elle ne crie plus. Elle est vide.— Tu es un monstre, murmure-t-elle.— Non. Je suis ce que tu as fait de moi.Elle ne répond pas. Elle tourne les talons, elle va vers la porte, elle l'ouvre. Le vent s'engouffre dans la pièce, faisant voler quelques papiers sur le bureau. S
Je remonte en voiture. Je ne sais pas où aller. Je ne peux pas retourner à la clinique. Je ne peux pas rentrer. Je réserve une chambre dans un petit hôtel en dehors de la ville, loin de la pension du vieux pêcheur, loin des regards. Je donne un faux nom. Je paie en liquide. Je monte dans une chambre minuscule, avec un lit étroit, une table bancale, une fenêtre qui donne sur un parking désert. Je m'assieds sur le lit. Je regarde le mur. J'attends. Le 4 février est dans dix jours. Dix jours à tenir. Dix jours à garder le secret. Dix jours à réfléchir. Dix jours pendant lesquels je vais appeler Séléna, lui mentir, lui dire que je suis débordé par le travail, que je dois rester en France, que je reviens bientôt. Dix jours à vivre dans un entre-deux, suspendu entre la vérité que je redoute et le mensonge que je connais. Je m'allonge sur le lit. Je ferme les yeux. Je pense à Lya, à sa lumière derrière les rideaux. Je pense à son
AdrienLa lettre est arrivée ce matin, glissée sous ma porte par la femme de chambre de la clinique. Une enveloppe blanche, sans adresse d'expéditeur, juste mon prénom écrit à la main. J'ai reconnu l'écriture tout de suite. L'écriture de Lya. Cette écriture fine et régulière, appliquée, presque calligraphiée, qu'elle avait déjà quand elle écrivait des poèmes au lycée. Je l'ai regardée longtemps avant de l'ouvrir. Je tenais le papier comme on tient un objet fragile, comme on tient un oiseau blessé.Puis j'ai lu.— Adrien. Je te convoque à la librairie le vendredi 4 février à 11 heures. Ne préviens pas Séléna. Si tu ne viens pas, je comprendrai. Si tu viens, prépare-toi à entendre des choses très laides.C'est tout. Pas un mot de plus. Pas une explication, pas une excuse, pas une déclaration. Juste une convocation, un avertissement. Et pourtant, ces quelques lignes ont suffi. Elles ont suffi pour que tout ce que je croyais solide vacille.
Lya Le matin du 22 janvier, je me lève avant l'aube. La mer est invisible, noyée dans un brouillard épais qui monte du port et glisse dans les rues comme de la fumée. Je fais du café, je le bois debout dans la cuisine, les deux mains serrées autour de la tasse pour y puiser de la chaleur. Je suis calme. Étrangement calme. Comme si les semaines de travail acharné, les nuits sans sommeil, les larmes ravalées, avaient fini par épuiser toutes mes émotions, ne laissant qu'une coquille vide et déterminée. Je m'assieds à mon bureau. J'allume la lampe. Je sors quatre feuilles de papier à lettres, mes plus belles, un papier crème à la fibre longue, acheté chez un papetier de la ville il y a des années et jamais utilisé. Je sors mon stylo-plume, celui que mon père m'a offert pour mes dix-huit ans. Je le remplis d'encre noire. Et j'écris. La première lettre est pour ma mère. Elle est courte, presque administrative. Je la remercie de
Je les glisse dans des pochettes plastiques, une par une. Je les numérote, je les date, je les annote. Je crée un index. Un index alphabétique, avec des entrées comme "Menaces", "Manipulation", "Chantage", "Coma simulé", "Adrien", "Lya". Pour que n'importe qui, en ouvrant ce classeur, puisse trouver immédiatement ce qu'il cherche. Quatrième section : LES MENACES. La chemise grise que Séléna a déposée sur mon comptoir, avec les faux documents fabriqués pour détruire Adrien. Les relevés bancaires truqués. Les captures d'écran falsifiées. Les lettres anonymes. J'ajoute une attestation de Maître Kroeg, l'avocate que j'ai engagée il y a une semaine, une femme à la cinquantaine sévère, au tailleur gris, au regard d'acier. Elle a examiné les documents et a rédigé une note certifiant qu'il s'agit de "faux grossiers susceptibles de poursuites pénales pour tentative de chantage et de dénonciation calomnieuse". Cinquième section : TÉMOIGNAGES. Ma m
J'ouvre la boîte. Elle est pleine d'enveloppes froissées, de feuilles pliées, de mots griffonnés à la hâte. Je reconnais l'écriture ronde de Séléna, son encre violette, ses paraphes exagérés. Je prends une lettre au hasard. Je lis :"Maman, aujourd'hui Adrien est resté deux heures. Il a tenu ma main. Il a parlé de Lya. Il a parlé de leur dispute. Il est malheureux. Je suis contente. Je reste immobile, je respire à peine, et je savoure sa souffrance comme un fruit mûr. Bientôt, il sera à moi. Bientôt, Lya ne sera plus rien."Je repose la lettre. Ma main tremble, mais ma voix est calme quand je parle.— Tu les as gardées.— Oui. Comme une preuve. Au cas où, un jour, quelqu'un voudrait savoir la vérité. Au cas où, un jour, j'aurais le courage de la dire.Je referme la boîte. Je la range dans mon sac, avec les autres dossiers. Je me lève. Ma mère reste debout près du vaisselier, les bras ballants, le visage creusé par la honte et le







