LOGINLyaLe lendemain, il pleut. Une pluie fine, régulière, qui enveloppe la ville d'une brume légère. La mer est grise, le ciel bas, les rues luisantes. La librairie est calme, peu de clients, un temps à rester chez soi, à lire, à boire du thé.Adrien arrive en début d'après-midi, trempé, un parapluie dégoulinant à la main. Il s'excuse, se secoue, laisse des traces sombres sur le plancher. Je lui tends une serviette, il s'essuie le visage, les cheveux, le cou.— Je m'habitue à la pluie bretonne, dit-il.— On ne s'y habitue jamais. On apprend à vivre avec.— C'est une belle façon de voir les choses.— C'est la seule.Il s'installe dans le fauteuil, mais il ne lit pas. Il me regarde ranger les nouveautés, passer un chiffon sur les étagères, trier les cartes postales. Je sens son regard sur moi, chaud, insistant, mais je ne dis rien.Au bout d'un moment, je me tourne vers lui.— J'ai quelque chose à faire, dis-je. Et j'aimerais que tu m'aides.— Bien sûr. Quoi donc ?— Le classeur noir. Les
LyaL'après-midi s'étire, paisible, ponctué par le tintement de la clochette et le froissement des pages. Les clients vont et viennent, certains s'attardent, d'autres repartent avec un livre sous le bras. Adrien est resté dans son fauteuil, un essai sur les phares de Bretagne entre les mains. Il lit vraiment, cette fois, ou du moins il essaie. Je le vois tourner les pages, s'arrêter sur des photographies, lire les légendes à voix basse.Vers cinq heures, alors que le soleil commence à décliner, il se lève, pose le livre sur la table basse, et s'approche du comptoir.— Tu fermes bientôt ? demande-t-il.— Dans une heure, environ.— J'aimerais marcher. Sur la digue. Avec toi.— Maintenant ?— Non. Quand tu auras fermé. Je peux attendre.Je le regarde. Il a l'air calme, mais je vois une lueur d'impatience dans ses yeux, une envie de grand air, de mouvement, de partage.— D'accord, dis-je. Attends-moi.— J'attendrai.Il retourne s'asseoir, reprend son livre, fait semblant de lire. Je m'occ
AdrienIl y a des moments qui semblent suspendus, des instants où le monde retient son souffle. Ce matin-là, dans la cuisine de Lya, je vois naître sur ses lèvres l'ébauche d'un sourire. Un sourire timide, fragile, comme une fleur qui s'ouvre après la pluie. Et ce sourire me coupe le souffle.Je viens de lui raconter une anecdote absurde. Je ne sais plus comment elle m'est venue, cette histoire de parapluie retourné par le vent, de goéland voleur de croissant, de course poursuite sur la digue. J'ai parlé sans réfléchir, avec cette maladresse qui me caractérise, et elle m'a écouté, les yeux brillants, la tête légèrement penchée. Et puis, au moment où je m'y attendais le moins, elle a souri.Ce n'est pas un grand sourire. Ce n'est pas un éclat de rire. C'est un mouvement à peine perceptible des lèvres, un frémissement au coin de la bouche, une lumière qui s'allume dans ses yeux. Mais c'est assez pour que mon cœur s'arrête, pour que ma voix se brise, pour que je reste là, bouche bée, com
Lya Un matin de mars, le premier vrai matin de printemps, j'arrive à la librairie plus tôt que d'habitude. Le ciel est clair, d'un bleu pâle lavé par le vent, et la mer scintille comme une plaque de mica. L'air est doux, encore frais, mais il porte une promesse de chaleur, une odeur de terre mouillée et de bourgeons. J'ouvre la porte, j'allume les lumières, je monte le chauffage. La boutique sort de sa torpeur nocturne, les livres semblent s'étirer dans les rayonnages, la poussière danse dans les rais de lumière. Je prépare la caisse, range les cartes postales, vérifie les nouveautés. Et j'attends. Adrien arrive vers dix heures. Il est vêtu d'un pull gris clair, d'une veste de toile beige, d'un jean sombre. Il a les cheveux en bataille, le visage reposé, les yeux plus clairs que d'habitude. Il entre avec cette démarche souple que je lui connaissais autrefois, cette façon de poser les pieds comme s'il marchait sur un fil invisible. — Bonjour, dit-il. — Bonjour. — Il fait beau.
LyaLes jours qui suivent cette nuit de larmes et de confidences prennent une couleur nouvelle. Février s'achève dans une grisaille douce, une lumière laiteuse qui enveloppe la ville comme un voile de soie. La mer est calme, le vent s'est apaisé, et la librairie retrouve peu à peu son rythme, ses habitués, ses heures creuses où le silence est si dense qu'on pourrait le toucher.Adrien vient chaque jour. Il arrive en fin de matinée, parfois plus tôt, parfois plus tard, selon les nuits qu'il a passées à tourner dans sa chambre d'hôtel. Il pousse la porte avec cette timidité qui ne le quitte pas, ce geste hésitant de l'homme qui n'est pas certain d'être le bienvenu, même quand tout lui dit qu'il l'est. Il me salue d'un signe de tête, d'un sourire esquissé, puis il se fond dans les rayonnages.Il ne parle pas beaucoup. Il prend un livre, s'installe dans le fauteuil près de la fenêtre, et il lit. Ou du moins, il fait semblant de lire. Je le vois tourner les pages avec une lenteur excessive
Lya Je me réveille avec une douceur inhabituelle. La lumière du matin filtre à travers les rideaux, une lumière pâle et bleutée, comme si la nuit n'était pas tout à fait partie. Je suis dans mon lit, sous ma couverture, et il y a une chaleur près de moi, une présence rassurante. Je tourne la tête. Adrien est assis sur le bord du lit, les yeux ouverts, le visage marqué par la fatigue mais illuminé d'un sourire tendre. — Tu es resté, dis-je. — Je t'avais dit que je resterais. — Tu n'as pas dormi ? — Un peu. Par instants. Mais je ne voulais pas te quitter. Je m'étire, les membres lourds, l'esprit embrumé. Je me sens étrangement légère, comme si une partie de moi avait été lavée par les larmes de la nuit. Je me redresse, je m'appuie contre l'oreiller. Adrien me regarde avec une attention qui me fait rougir. — Tu es belle, dit-il. — J'ai les yeux gonflés et les cheveux en bataille. — Tu es belle. Je souris. Je ne sais pas comment répondre à ces mots simples, à cette tendresse qu







