LOGINIl ne dort pas. Il n'a pas dormi trois nuits entières en trois semaines. Il sort avant l'aube et il rentre après la nuit. Il se coupe de plus en plus souvent en se rasant, la même place, sous la mâchoire gauche, celle qui a une petite cicatrice ancienne, et c'est là que je lave ses chemises, dans le lavabo de la salle de bain de l'étage, en frottant le col et les poignets à l'eau très froide. Il lui pousse une barbe moderne, courte, grise sur les tempes, une barbe d'homme qui n'a pas de temps pour ça. Il perd du poids dans le visage. Il a un téléphone qu'il ne pose jamais, qu'il tient sans regarder, comme un joueur de cartes tient un jeu. Et il y a une chose qui m'a traversée jusqu'à l'os, une chose qui n'a rien à voir avec la guerre et qui est complètement la guerre. Il vient dans le noir. Toutes les nuits, sans exception, même à deux heures du matin, même s'il est arrivé à une heure et demie, même avec la boue de la mangrove sur le bas du p
Alba Ce que je sais de la guerre, je l'ai su avec mes oreilles, pas avec mes yeux. Cette maison est une chose qui écoute, et pendant trois semaines, j'ai été une chose qui écoute cette chose. J'étais au deuxième étage, derrière la colonne de bois, assise sur le marbre, toutes les nuits, et le monde est descendu vers moi par cet escalier comme par un entonnoir. Le premier signe, ce sont les voitures. Il y a un endroit, dans le silence de cette maison, où tout est net, la mer, la brise, un chien, la troisième marche qui craque. Ajoutez un moteur, et vous entendez à quelle distance il est. Avant, il y avait les moteurs de tôt le matin et de tard le soir. Pendant ces trois semaines, il y a eu des moteurs à des heures qui n'existent pas. Deux heures du matin. Quatre heures. Six heures moins vingt. Des voitures qui ralentissent sur la route du nord, mais qui ne s'arrêtent pas. Des voitures qui s'arrêtent, cinq minutes, et qui reparte
Il s'est levé. Il a traversé le salon, il est arrivé derrière le vieil homme, et il a posé deux doigts sur la serviette de cuir fermée, très légèrement, comme on prend la mesure d'une porte. — Je ne refuse pas. Le refus, c'est une chose qu'on dit à un égal. Je vous dis simplement que la question ne se pose plus. Vous êtes arrivé à la maison à onze heures et vous êtes arrivé six ans trop tard. Depuis six ans, cette fille, c'est la seule chose que j'attends. Vous me proposez une affaire. Je n'aime pas les affaires qui n'ont qu'un vendeur. Rentrez chez vous. Buvez votre eau minérale dans la voiture. Dites la phrase. Le vieil homme a rangé ses feuilles dans le dossier, en tirant sur les onglets, et il a remis les sous bocks dans sa poche, et il s'est levé, et il a mis son veston clair, et il a mis son chapeau. Il était très calme. C'est ce calme de vieil homme bien habillé qui m'a fait comprendre que nous venions de déclarer une guerre.
Le vieil homme a repris son dossier. — Mon client, donc, vient réclamer la jeune personne. — La réclamer. — L'expression est imprécise. Je la précise. Mademoiselle est une enfant de la famille Herrera. Notre loi de famille est très claire et elle est très ancienne : une fille de notre sang ne grandit pas dans une maison étrangère après ses dix huit ans. Il y a des documents, il y a une filiation, il y a un contrat de mariage signé à sa naissance. Nous ne sommes pas venus vous prendre quelque chose, monsieur Castellani. Nous sommes venus récupérer ce qui n'a jamais été à vous. Il a posé la feuille sur la table. Il l'a fait glisser de deux doigts, comme un joueur pousse une carte. Et il a attendu, avec cette patience d'homme qui a prévu toutes les réponses. Enzo n'a pas regardé la feuille. Il a regardé le vieil homme. Et quand il a parlé, il a parlé très doucement, ce qui est pire, parce qu
Il a ramassé la grosse bougie de la table de la cuisine, celle qui servait aux coupures d'électricité, la vieille bougie basse avec le parfum de miel, la même. Il l'a allumée. Il a ouvert la porte de derrière, celle qui donne sur le sentier des rochers. Je l'ai suivi. Je me suis arrêtée sur le seuil. Dehors, la mer faisait un bruit lourd, et la nuit était gluante de chaleur. Il a tenu le papier plié par un coin. Il l'a approché de la flamme. Il a attendu, sans bouger, que le coin prenne et que le feu monte. Et quand le feu a été bien installé, il a marché jusqu'au bord de la falaise, il a tourné la main, et il a lâché. La boule de papier en feu est tombée dans le noir, en tournant, en laissant une traînée. On a vu la flamme descendre, tomber, toucher l'eau, siffler, et mourir en un point minuscule que la nuit a refermé tout de suite. — Il ne t'aura jamais.
Alba La lettre est arrivée le mardi suivant, par la main d'un homme en costume gris qui n'a pas passé le portail. Je l'ai vue avant tout le monde. C'est le hasard, ou c'est cette vieille comptabilité sonore que j'ai dans la tête et qui me fait savoir quinze secondes à l'avance ce qui va arriver dans cette maison. Un moteur. Deux portes. Une voix qui monte de la grille. L'homme au portail qui dit non, l'homme gris qui insiste, deux minutes, un téléphone, et puis Vicente qui arrive en courant, ce qui ne lui ressemble pas du tout, Vicente qui n'a jamais couru de sa vie. Ils se sont enfermés dans le salon. Vingt minutes. Quand Vicente est ressorti, il tenait un papier à la main et il avait les oreilles rouges. Quand Enzo est ressorti derrière lui, il tenait le même papier, plié en trois, et il n'avait pas de visage du tout. Ils ne m'ont pas vue. J'étais en haut de l'escalier, dans l'angle, derrière la







