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Tu m'as oubliée avant mon départ
Tu m'as oubliée avant mon départ
Author: Les écrits d'une Mariam

Chapitre 1

last update publish date: 2026-06-27 04:40:31

Chapitre 1

Arielle

Je flotte hors de l'obscurité et la première chose que je vois, avant même de comprendre où je suis, avant même de sentir la douleur, c'est ce regard sombre qui me dévore.

Il est assis dans un fauteuil de velours anthracite, à quelques centimètres du lit, si proche que je me demande comment je ne l'ai pas senti, comment sa présence n'a pas traversé le brouillard. Son visage est la première image qui s'imprime dans mon esprit embrumé : des pommettes hautes, une mâchoire carrée, des cheveux presque noirs coiffés avec une négligence étudiée, un costume parfaitement coupé, une cravate légèrement desserrée comme s'il avait passé des nuits entières à la dénouer sans jamais la retirer vraiment. Ses mains sont posées sur ses genoux, longues et élégantes, les jointures blanchies par une tension qu'il ne parvient pas à masquer entièrement.

Mais ce sont ses yeux qui me clouent sur place. Un gris d'orage, profond, traversé d'éclats plus sombres qui ressemblent à de la fureur contenue, ou à du désespoir. Les deux, peut-être, mêlés dans une intensité qui me coupe le souffle. Il a pleuré, je le devine aux traces presque invisibles sur ses joues, à la rougeur discrète qui borde ses paupières. Pourtant, il ne pleure plus. Maintenant, il sourit.

Ce sourire me glace.

— Mon amour.

Sa voix est un velours grave, une caresse sonore qui descend le long de ma colonne vertébrale et s'enroule autour de mes os. Il prononce ces deux mots comme une prière, comme une incantation murmurée dans le noir pendant des jours et des nuits en attendant que je revienne. Je le regarde, et je ne le reconnais pas. Mes lèvres s'entrouvrent, mais aucun son ne sort. Je fouille ma mémoire, ce grand vide blanc où devrait se trouver son visage, son nom, son odeur. Rien. Il n'y a rien. Juste une peur primitive, irrationnelle, qui monte de mon ventre et m'envahit tout entière. Ma peau se hérisse. Mon cœur s'emballe, et le bip de la machine s'affole avec lui, trahissant ma panique.

— Tout va bien, dit-il en se penchant vers moi. Tu es en sécurité. Tu es à l'hôpital, mais tu es en sécurité.

Sa main se tend vers mon visage, et je me recroqueville instinctivement. Le mouvement est infime, à peine un frémissement, mais il l'arrête net. Ses doigts restent suspendus en l'air, à quelques centimètres de ma joue. Quelque chose passe dans son regard, une ombre fugace — de la douleur, de la surprise, peut-être de la colère. Puis il sourit de nouveau, ce même sourire trop parfait qui n'atteint pas tout à fait ses yeux, et il laisse retomber sa main sur le drap, près de la mienne, sans me toucher.

— Tu ne te souviens pas, n'est-ce pas ?

Ce n'est pas une question. Il y a dans sa voix une certitude tranquille qui m'effraie davantage que la panique ne l'aurait fait. Il sait quelque chose que j'ignore. Il savait que je ne me souviendrais pas.

— De quoi ? je murmure, et ma voix est un filet rauque qui m'est étranger.

— De moi. De nous.

Il se redresse légèrement, le dos appuyé contre le dossier du fauteuil, et croise les bras sur sa poitrine. Le geste est élégant, mesuré, comme tout chez lui. Il ne me quitte pas des yeux. Son regard me dévore littéralement, il boit chacun de mes mouvements avec une avidité qui me met mal à l'aise. J'ai l'impression d'être un papillon épinglé sous verre.

— Je m'appelle Damien Ashford, dit-il lentement, en détachant chaque syllabe comme si je risquais de ne pas comprendre. Et je suis ton mari.

Le mot tombe dans le silence comme une pierre dans l'eau. Mari. Mon mari. Je répète ces syllabes dans ma tête, j'essaie de les faire correspondre à son visage, à ce regard d'orage, à cette élégance sombre. Rien ne colle. Rien ne résonne. Mon corps tout entier se rebelle, mes tripes se nouent, ma gorge se serre. Cet homme est un inconnu magnifique, un inconnu qui me parle avec une tendresse déchirante, mais un inconnu.

— Mon mari, je répète bêtement.

— Oui. Depuis un an. Nous sommes mariés depuis un an.

Il hoche la tête et ses doigts se déplient pour saisir ma main avant que j'aie le temps de la retirer. Sa peau est chaude, incroyablement chaude, et ses doigts s'entrelacent aux miens avec une dextérité qui parle d'habitude, de gestes mille fois répétés. Sa prise est ferme mais pas brutale, comme s'il savait exactement quelle pression exercer pour ne pas me faire mal. C'est cette précision qui m'effraie le plus. Il me connaît. Il connaît mon corps, mes limites, mes fragilités. Et moi, je ne sais même pas son nom.

— Les médecins disent que c'est normal, reprend-il de sa voix douce. Un traumatisme crânien, une amnésie rétrograde. L'année écoulée a disparu, mais elle pourrait revenir. Avec du temps, avec de la patience.

Il plante son regard dans le mien.

— Et moi, j'ai toute la patience du monde.

Je devrais être rassurée, mais quelque chose ne va pas. Quelque chose dans sa façon de me regarder, dans cette patience revendiquée qui sonne comme une menace à peine voilée, dans ce sourire parfait qui ne plisse pas vraiment ses yeux.

Une infirmière entre dans la chambre, brune et avenante. Quand elle voit Damien, son expression change — une ombre de crainte, un respect mêlé de peur. Elle s'incline presque.

— Monsieur Ashford. Madame est réveillée, c'est une excellente nouvelle.

— La meilleure, répond-il sans la regarder.

Ses yeux ne quittent pas mon visage. L'infirmière s'affaire, prend ma tension, ma température, pose des questions auxquelles je réponds machinalement. Oui, j'ai mal à la tête. Non, je ne me souviens pas de l'accident. Non, je ne sais pas quel jour on est. Quand elle repart, le silence retombe, plus lourd qu'avant. Damien n'a pas bougé. Il tient toujours ma main, son pouce caresse mes phalanges dans un mouvement lent et hypnotique.

— Repose-toi, murmure-t-il. Je reste là. Je ne bouge pas.

Je voudrais protester, lui dire que sa présence m'étouffe, mais je suis trop fatiguée. Mes paupières se ferment malgré moi, et je plonge dans le sommeil avec une dernière image gravée sous mes paupières : ses yeux gris qui me regardent, inexpressifs et dévorants, comme une mer d'huile qui cache des abysses.

Quand je me réveille, il est encore là, dans la même posture, comme s'il n'avait pas dormi, pas mangé, pas vécu en dehors de cette chambre. Une sentinelle.

— Bonjour, mon amour, dit-il doucement.

Et dans sa voix, je perçois quelque chose qui ressemble à de la victoire.

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