LOGINChapitre 3 – Elle s'appelle Éléonore
Léna
Le lendemain du dîner où j'ai rencontré Éléonore pour la première fois, je me réveille avec une douleur sourde dans la poitrine, une douleur qui ne doit rien à la maladie mais tout à la trahison. Le plafond blanc aux moulures dorées que j'ai contemplé tant de matins avec gratitude m'écrase aujourd'hui de tout son poids. Gabriel est déjà parti, me laissant un mot sur l'oreiller où il prétend penser à moi. Je froisse ce papier et le jette. Il pense à moi comme on pense à un meuble, pendant qu'il rejoint sans doute Éléonore dans un appartement discret ou un hôtel luxueux.
La maison est vide, les domestiques en congé sur ordre de Gabriel, comme pour mieux souligner mon inutilité dans cette immense bâtisse où chaque pièce semble hurler le prénom de l'autre femme. Éléonore. Ce prénom danse dans ma tête comme une mélodie empoisonnée. Je prépare un café que je ne boirai pas, des toasts que je ne mangerai pas, et je laisse le silence réveiller les souvenirs que j'ai passé cinq ans à fuir. Je revois la ruelle sombre, le froid mordant, la faim qui me tordait le ventre. Je revois Gabriel apparaître comme un miracle, sa main tendue, sa voix grave qui prononçait ces mots que j'avais pris pour une délivrance : Tu ne devrais pas être ici, viens avec moi. J'avais dix-huit ans et je croyais aux contes de fées. J'avais dix-huit ans et j'étais stupide, assez stupide pour confondre la possession et l'amour, assez stupide pour échanger une prison de misère contre une prison de velours.
Je monte dans la bibliothèque, la seule pièce de la maison qui m'appartienne vraiment, celle où Gabriel ne met jamais les pieds parce qu'il n'aime que les chiffres et les contrats, tout ce qui se possède et se mesure. Moi, j'aime les mots, les mots qui ne trahissent pas, les mots qui restent fidèles quand tout le reste s'effondre. Je caresse le dos des livres et je repense à Éléonore, à sa voix douce et tranchante, à son regard vert qui m'a toisée avec une condescendance à peine dissimulée, à sa main sur le bras de mon mari. Elle est belle, cultivée, élégante, tout ce que je ne serai jamais malgré les robes de luxe et les bijoux hors de prix. Elle est née dans ce monde des apparences, elle en connaît les codes, elle y évolue avec une aisance qui me fait paraître gauche et déplacée. Je suis une fleur sauvage transplantée dans un jardin à la française, une imposture permanente qui ne convainc personne, surtout pas moi-même.
Je m'assois dans le fauteuil de cuir usé de mon père, le seul objet qui me reste de lui, le seul souvenir que Gabriel a accepté de garder quand il a effacé mon passé. Mon père lisait dans ce fauteuil tous les soirs, je me blottissais sur ses genoux, il sentait le tabac et le papier ancien. Il riait fort et rêvait plus grand que ses moyens. C'est pour cela qu'il est tombé, peut-être, parce qu'il a fait confiance aux mauvaises personnes, parce que quelqu'un quelque part a décidé de le détruire. Je ferme les yeux et je laisse le passé m'emporter : l'appartement de mon enfance, les rires dans la cuisine, l'odeur des gâteaux du dimanche, puis les huissiers à la porte, les meubles emportés, ma mère qui pleurait en silence, mon père qui criait au téléphone, les amis qui ne répondaient plus, la honte qui s'installait comme un locataire indésirable. Et la chute, la vraie, celle qui ne pardonne pas.
Je rouvre les yeux brusquement. Je ne suis pas ma mère, je ne mourrai pas de chagrin pour un homme qui ne me mérite pas. Je suis vivante, debout, et je vais me battre. Je descends dans le bureau de Gabriel, ce territoire interdit où je n'ai jamais ma place, et je pousse la porte sans hésiter. Je veux savoir qui est Éléonore, d'où elle vient, ce qu'elle veut vraiment. Dans le tiroir du bas, sous des contrats sans importance, je trouve une enveloppe blanche fermée par un ruban de satin noir. À l'intérieur, des photos, des dizaines de photos de Gabriel et Éléonore. Gabriel qui la regarde avec des yeux que je ne lui connais plus. Éléonore qui rit, ses cheveux auburn cascadant sur ses épaules nues. Gabriel qui l'embrasse sur les lèvres, sur le front, sur la joue. Des preuves d'un bonheur qui se construit sur les ruines du mien.
Je m'assois dans le fauteuil de cuir noir de Gabriel, celui où il prend ses décisions importantes, où il bâtit son empire, et je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis la mort de ma mère. Des larmes silencieuses qui coulent sur les visages des amants, qui brouillent leurs sourires, qui noient leurs regards complices. Je pleure sur mon mariage brisé, sur ma confiance trahie, sur ces cinq années offertes à un homme qui ne m'a jamais vraiment aimée. Mais au milieu des larmes, une pensée émerge, froide et tranchante : il ne m'aura pas. Je ne serai pas ma mère, je ne me laisserai pas détruire.
Je range les photos, je replace l'enveloppe exactement où je l'ai trouvée, je remonte dans la chambre et je me passe de l'eau sur le visage. La femme dans le miroir a les yeux rouges mais le regard plus dur, plus déterminé, plus vivant. Cette femme-là ne se laissera plus jamais piétiner.
Le soir tombe, le ciel s'embrase, et Gabriel rentre avec un bouquet de roses rouges, mes préférées. Il y a longtemps, j'aurais trouvé ce geste romantique. Aujourd'hui, il me paraît pathétique. Il me tend les fleurs, je les pose sans commentaire. Il tente de m'embrasser, je détourne la tête. Ses lèvres atterrissent sur ma joue et je sens son souffle s'accélérer. Il me demande ce qui ne va pas, et je réponds simplement : parle-moi d'elle.
Il s'assoit, croise les mains, prend une inspiration et commence son récit. Il l'a rencontrée il y a un an, elle travaillait pour un concurrent, elle était brillante, ambitieuse, différente, elle n'avait pas peur de lui. Il a été séduit, mais ce n'est pas juste une aventure. Ce qu'il ressent pour elle, c'est de l'amour, un mot que je prononce à sa place, le délivrant du poids de sa propre confession. Il aime Éléonore, mais cela ne change rien à ce qu'il ressent pour moi : je suis sa femme, la mère de ses futurs enfants, la maîtresse de maison, son roc, son refuge, son équilibre. Éléonore, c'est la passion, le feu, le danger. Moi, je suis sa vie.
Je le regarde et je vois l'homme que j'ai épousé, le sauveur, le prince charmant, mais aussi l'égoïste, le manipulateur, le prédateur qui croit pouvoir tout avoir sans rien perdre. Il m'aime à sa manière, il aime Éléonore à sa manière, et il ne comprend pas pourquoi ces deux amours ne peuvent coexister pacifiquement. Il me parle comme à une enfant ignorante qu'il faut éduquer à une vérité supérieure, sa condescendance me soulève le cœur, mais je ne lui donnerai pas la satisfaction de me voir exploser. Je lui dis que je vais essayer, que j'ai besoin de temps, et son sourire illuminé est presque douloureux à voir. Il me serre dans ses bras avec une reconnaissance qui me répugne, sans voir que mes bras restent le long de mon corps, que mes poings sont toujours serrés, qu'une tempête se prépare derrière mes yeux secs.
Cette nuit-là, je fais semblant de dormir. Quand sa respiration devient régulière, je me lève sans bruit et je descends dans la bibliothèque. Assise dans le fauteuil de mon père, je réfléchis à ce que je vais faire. Je pense à la rue, au froid, à la faim, à cette vie d'avant qui m'attend peut-être. Je pense à la cage dorée, aux barreaux invisibles, à la clé qui est peut-être à portée de main si j'ose la saisir. Au petit matin, quand le soleil se lève sur la colline, j'ai pris ma décision. Je ne serai pas la femme qu'on partage, l'épouse docile qui accepte l'humiliation en échange d'un toit. Je ne serai pas ma mère. Je vais partir, mais pas avant d'avoir compris qui est vraiment Gabriel Moreau, comment il a bâti sa fortune, pourquoi il m'a choisie. Je vais creuser, fouiller, découvrir ce qui se cache derrière le masque du sauveur. Et quand je saurai tout, je partirai pour de bon.
Chapitre 4 – La phrase qui tueLénaDeux semaines passent dans un brouillard épais, irréel, comme si le temps s'était soudainement mis à couler différemment. Deux semaines où je joue la comédie de l'épouse parfaite, de la femme compréhensive, de la victime consentante. Deux semaines où je souris le jour et où je pleure la nuit, où je prépare les dîners et où je les mange sans goût, où je partage le lit d'un homme que je ne reconnais plus et dont le contact me brûle désormais comme une trahison permanente.Gabriel, lui, est aux anges. Il croit avoir gagné. Il croit que son discours sur l'amour multiple et le cœur ouvert a porté ses fruits, que je suis en train d'accepter, lentement mais sûrement, l'idée de partager mon mari avec une autre femme. Il ne voit pas que je m'éloigne un peu plus chaque jour, que mes sourires sont des masques, que mes silences sont des adieux. Il ne voit rien, absorbé qu'il est par son bonheur égoïste, par cette double vie qui le comble et le rassure sur sa pr
Chapitre 3 – Elle s'appelle Éléonore LénaLe lendemain du dîner où j'ai rencontré Éléonore pour la première fois, je me réveille avec une douleur sourde dans la poitrine, une douleur qui ne doit rien à la maladie mais tout à la trahison. Le plafond blanc aux moulures dorées que j'ai contemplé tant de matins avec gratitude m'écrase aujourd'hui de tout son poids. Gabriel est déjà parti, me laissant un mot sur l'oreiller où il prétend penser à moi. Je froisse ce papier et le jette. Il pense à moi comme on pense à un meuble, pendant qu'il rejoint sans doute Éléonore dans un appartement discret ou un hôtel luxueux.La maison est vide, les domestiques en congé sur ordre de Gabriel, comme pour mieux souligner mon inutilité dans cette immense bâtisse où chaque pièce semble hurler le prénom de l'autre femme. Éléonore. Ce prénom danse dans ma tête comme une mélodie empoisonnée. Je prépare un café que je ne boirai pas, des toasts que je ne mangerai pas, et je laisse le silence réveiller les sou
Chapitre 2 – Le regard qui change toutLénaLe lendemain matin, le soleil se lève comme si de rien n'était. C'est étrange, cette indifférence du monde face aux cataclysmes intérieurs. Je n'ai pas dormi. Pas une seconde. Je suis restée assise près de la fenêtre, à regarder la lune traverser le ciel, à écouter la respiration régulière de Gabriel dans le lit que nous partageons depuis cinq ans. Il s'est endormi comme si sa confession n'avait été qu'une brise légère, un désagrément passager qu'il fallait simplement laisser passer avant de retrouver sa tranquillité. Il respire paisiblement, les draps remontés jusqu'aux épaules, le visage détendu. L'homme qui dort à côté de moi est un étranger. Il l'a toujours été, peut-être, et je refuse de l'admettre depuis toutes ces années.Je me lève avant lui, comme je le fais chaque matin. Mécaniquement, j'enfile ma robe de chambre, je descends à la cuisine, je prépare le café. Mes gestes sont précis, automatiques, comme si mon corps avait mémorisé u
Chapitre 1 – Cinq ans de perfectionLénaJe me tiens devant le miroir de ma coiffeuse et je regarde cette femme qui me fixe en silence. Une femme aux cheveux parfaitement lissés, aux perles délicates autour du cou, à la robe de soie bleu nuit qui épouse chaque courbe avec une précision presque indécente. Cette femme, c'est moi. Léna Moreau. Vingt-trois ans. Épouse de Gabriel Moreau depuis cinq ans.Cinq ans.Je prononce ces mots dans ma tête et ils résonnent comme une mélodie familière, presque usée à force d'être répétée. Cinq années à ses côtés, dans cette maison immense qui domine la colline, avec ses escaliers de marbre, ses lustres de cristal, ses jardins qui s'étendent à perte de vue comme une promesse de paradis. Cinq années à être madame Moreau, la femme que l'on envie, que l'on admire, que l'on félicite dans les galas et les dîners mondains. Cinq années à porter ce nom comme on porte une couronne, avec la peur secrète qu'elle ne glisse et ne tombe dans la boue.Je repense à c







