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UN MARIAGE À SE HAÏR
UN MARIAGE À SE HAÏR
Auteur: Dledition

CHAPITRE 1 — L'OFFRE

Auteur: Dledition
last update Date de publication: 2026-10-30 23:18:30

— Clara

Mon père prononce le mot faillite comme il prononce mon prénom quand je le déçois, lentement, en prenant soin de ne rien laisser paraître sur son visage, comme si une voix assez ferme pouvait empêcher les choses de se produire. Je le regarde sans répondre. Il recommence, parle de l'entreprise, de ce qui ne tient plus, de ce qui va disparaître, et je reste accrochée à sa bouche, à cette manière qu'il a de serrer les lèvres entre deux phrases, autrefois pour retenir un reproche, maintenant pour reprendre son souffle. Je connais cette bouche, je connais moins l'effort.

— Dis quelque chose, Clara.

— Tu veux une réponse ou une solution ?

Il baisse les yeux. Ce mouvement me dérange davantage que le mot faillite, mon père ne baisse pas les yeux devant moi, il attend que je baisse les miens, il attend toujours, même lorsqu'il a tort, surtout lorsqu'il a tort. Je croise les bras pour ne pas avoir à regarder mes mains.

— Depuis quand ?

— Ce n'est pas ce qui compte.

— Pour toi, peut-être ; pour moi, le moment où tu décides de m'annoncer que tout s'écroule possède un certain intérêt.

Il passe une main sur son visage, le geste paraît trop lourd pour lui, je le vois, je voudrais ne pas le voir, sa maladie prend déjà assez de place sans venir s'asseoir au milieu de cette conversation.

— Il existe une solution.

La façon dont il dit solution me donne envie de reculer. Je ne bouge pas.

— Alors pourquoi tu as cette tête ?

Il relève les yeux, cherche quelque chose dans les miens, une disponibilité que je ne lui offre pas, une fille plus docile, probablement, une autre que moi.

— Ethan Cross peut sauver l'entreprise.

Je laisse échapper un petit rire.

— Magnifique. Épouse-le.

Mon père ne rit pas. Le mien s'arrête avant de sortir entièrement, un reste d'air me râpe la gorge.

— Non.

Il ne dit rien.

— Non, répété plus lentement, au cas où le premier manque de clarté.

— Clara…

— Tu ne vas pas terminer cette phrase.

Mais il la termine. Il m'explique que je dois épouser Ethan Cross, et quelque chose se déplace dans mon corps sans que je sache quoi, je reste debout, mes pieds restent au même endroit, mes bras restent croisés, pourtant tout en moi vient de faire un pas en arrière.

— Tu plaisantes.

— Non.

— Alors recommence, parce que je préfère vraiment la version où tu plaisantes.

Sa respiration accroche. Je la déteste, cette respiration, je déteste devoir l'entendre au moment précis où je voudrais hurler sans retenue, elle me force à voir ses épaules, sa fatigue, elle glisse sa maladie entre ma colère et lui. Je décroise les bras.

— Tu me demandes de me marier avec un homme que je ne connais pas.

— Je te demande de nous aider.

— Ne fais pas ça.

— Quoi ?

— Nous. Ne dis pas nous quand tu parles de moi.

Il ferme les yeux un instant. Je voudrais qu'il me regarde, je voudrais aussi qu'il détourne la tête, je ne sais plus quelle expression de son visage je supporte le moins.

— L'entreprise ne survivra pas sans lui.

— Et moi, je fais quoi dans cette phrase ?

— Tu es ma fille.

— Justement.

Le mot sort trop fort, je le sens dans ma poitrine après l'avoir crié, une vibration qui continue alors que ma bouche se referme. Mon père se redresse, par habitude, je reconnais le mouvement, celui qui précède un ordre, celui devant lequel je refuse depuis des années de me faire petite. Cette fois, l'ordre ne vient pas.

— Je t'en prie.

Je détourne la tête. Il ne devrait pas dire ça, pas lui, pas avec cette voix qui me retire la possibilité de le haïr proprement. Je regarde le vase. Un objet, seulement un objet, quelque chose qui ne supplie pas, qui ne tombe pas malade, qui ne demande pas à sa fille de devenir une signature au bas de son désastre. Je le saisis avant de décider ce que je fais. Le fracas me remonte dans les bras. Pendant une seconde, je n'entends plus mon père, je n'entends que les morceaux qui finissent de heurter le sol, un bruit sec, puis un autre, plus petit. Cela ne suffit pas. Bien sûr que cela ne suffit pas.

— Tu veux que je vende mon corps à ce type, très bien, mais je ne vendrai pas mon âme.

Ma voix reste haute, presque étrangère, et un rire me sort de la bouche, laid, sans joie, je l'entends et j'ai envie de me demander de me taire. Mon père regarde les débris.

— Clara…

— Ne me demande pas de ramasser.

Il relève les yeux vers moi.

— Je ne te demande pas ça.

Non, il me demande beaucoup plus. Je serre les dents jusqu'à sentir une douleur près de l'oreille, je voudrais retrouver une phrase insolente, une phrase assez précise pour lui rendre ce qu'il vient de me faire, mais il reste là, malade, épuisé, et mes mots se cognent contre cette évidence. Je peux lui dire non. C'est ce qui rend la chose insupportable, je peux lui dire non, sortir, le laisser avec l'entreprise, avec sa peur, avec ce souffle qui n'arrive plus à être tout à fait régulier. Je peux. Je ne le fais pas.

— Regarde-moi.

Il obéit, et cette obéissance me donne presque envie de crier encore.

— Je ne fais pas ça parce que tu as raison.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas, tu espères seulement que je vais finir par me taire.

Il ouvre la bouche, je lève une main. Je ne veux pas sa gratitude, pas maintenant, je n'ai aucune place où la mettre.

— J'accepte.

Le mot ne ressemble à rien, après tous les autres, il sort sans éclat, je le sens à peine passer. Mon père se laisse aller contre son siège. Je regarde le vase brisé pour ne pas regarder son soulagement.

— Mais ne me demande jamais de te remercier pour la solution.

Je garde les yeux ouverts, le menton haut, et j'attends que ma gorge cesse de se serrer, puisqu'il paraît que je viens de sauver quelque chose.

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