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CHAPITRE 2 — LE PREMIER FACE À FACE

last update Veröffentlichungsdatum: 30.10.2026 23:18:54

— Clara

Je suis en retard. Je le sais avant d'entrer, je le sais en avançant, je le sais lorsque Ethan Cross lève les yeux vers moi, et je décide que cette information ne mérite pas une excuse. Il ne se lève pas pour remplir le silence. Il me regarde. Je soutiens son regard avec toute l'application que je réserve d'ordinaire aux choses qui me mettent immédiatement de mauvaise humeur. Trente-quatre ans, huit de plus que moi, cela ne devrait pas suffire à donner à un homme cette façon de rester immobile pendant que les autres ont soudain conscience de leurs épaules, de leurs doigts, de la place qu'ils prennent. Je refuse de réduire la mienne.

— Tu es en retard.

Sa voix ne monte pas, elle ne cherche rien, elle constate, et je comprends aussitôt que je vais détester cette voix.

— Tu sais lire l'heure, c'est rassurant.

Aucune réaction. Pas même ce léger mouvement des lèvres que les gens retiennent quand ils ne veulent pas encourager mon insolence. Il attend. Je sens mon sourire rester seul sur mon visage, ridicule petite chose à laquelle personne ne tend la main. Je le retire.

— Tu peux t'asseoir.

— Quelle générosité.

Je m'assieds parce que je le décide, je prends soin de me le dire, ce qui devrait déjà m'inquiéter. Il me détaille sans empressement. Pas un regard qui s'attarde où je pourrais l'attendre, pas une appréciation que je pourrais lui renvoyer au visage, quelque chose de plus froid, de plus agaçant, comme s'il cherchait une erreur dont il connaît déjà l'existence. Je pose mes mains l'une sur l'autre. Puis je les sépare. Je ne veux pas lui donner l'impression que je me tiens moi-même.

— Tu as fini de me regarder comme si j'étais un problème à résoudre ?

— Tu es un problème, mais pas celui que tu crois.

Je fronce les sourcils.

— Tu comptes développer ?

— Non.

Le mot tombe entre nous avec une tranquillité presque insultante. Je laisse passer un instant, pas pour lui, pour m'empêcher de répondre trop vite et de lui offrir exactement ce qu'il semble attendre.

— Tu dois être formidable pendant les dîners.

Il me fixe.

— C'est une plaisanterie, Cross.

— Je vois.

— Visiblement pas.

Son visage ne change pas. Je sens une chaleur désagréable me gagner le cou, ce n'est pas de la honte, je décide que ce n'est pas de la honte, seulement l'agacement très légitime de devoir expliquer une plaisanterie à un homme qui paraît considérer l'humour comme un défaut de fabrication.

— Tu peux rire, tu sais.

— Pourquoi ?

Je reste une seconde sans rien trouver. Il n'a même pas l'air de chercher à m'embarrasser, c'est pire, il pose réellement la question.

— Laisse tomber.

— Volontiers.

Je presse ma langue contre l'intérieur de ma joue. Il ne sourit toujours pas. Je m'accroche à ce détail, à cette absence totale de concession, je voudrais lui arracher quelque chose, pas de la gentillesse, certainement pas, seulement la preuve qu'une personne existe derrière cette manière de me regarder. Une réaction, n'importe laquelle.

— Tu reçois toujours les gens comme ça ?

— Comme quoi ?

— Comme si tu regrettais déjà de leur avoir ouvert.

— Tu préfères que je fasse semblant ?

— Je préfère que tu cesses de répondre à une question par une autre.

— Alors pose de meilleures questions.

Je ris, brièvement, sans amusement. Lui ne bouge pas. Je comprends pourquoi mon père prononce son nom comme une solution, tout chez cet homme semble fait pour fermer ce qui déborde, les conversations, les objections, les gens. Je ne veux pas être refermée.

— Je ne suis pas venue pour te plaire.

— Ce n'est pas ce que je te demande.

— Tant mieux.

— Nous gagnons du temps.

Je redresse le menton. Il voit le mouvement, je le sais à cette façon qu'il a de garder les yeux sur moi sans chercher à me rassurer, je voudrais qu'il détourne les siens une seule fois. Il ne le fait pas. Alors je reste. Je reste avec mon retard assumé, ma plaisanterie ratée, cette sensation irritante de ne pas parvenir à l'atteindre alors qu'il suffit de trois mots de sa part pour me faire serrer les dents.

— Tu as toujours aussi peu de choses à dire ?

— Seulement quand il n'y a rien à ajouter.

Je pourrais lui répondre que j'ai beaucoup à ajouter, sur le mariage, sur mon père, sur ce marché auquel il donne son visage calme. Je pourrais. Mais je refuse de lui servir ma colère entière dès cette première rencontre. Je me contente de le regarder, longuement, avec une insolence que je rassemble là où mon assurance vient de se froisser. Il me regarde aussi. Et je découvre que le silence peut être une façon parfaitement précise de se quereller.

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