登入CHAPITRE 90LE POINT DE VUE DE MARCOLe pianiste était encore là.Je l'avais trouvé dans sa voiture — garé discrètement dans l'allée latérale, ce jeune homme de vingt-cinq ans à qui j'avais dit ce matin *restez, on vous appellera* sans lui expliquer pourquoi la cérémonie était suspendue.Il avait attendu.Six heures.Sans poser de questions.Je lui avais donné une enveloppe supplémentaire en l'appelant.Il avait dit que ce n'était pas nécessaire.Je lui avais dit que si.Dix-neuf heures.Le soleil descendait.Cette lumière — cette lumière de fin de journée de mai qui touchait les arbres du jardin et les rendait presque dorés. Ces pivoines blanches que personne n'avait enlevées. Ces bougies que Giulia avait rallumées une à une en faisant le tour des allées.Le pianiste s'installa près de la fontaine.Ces premières notes — douces, hésitantes, comme si la musique aussi prenait le temps de reprendre sa place après cette journée.Je regardai le jardin.Vide encore.Bientôt.Adriano sortit
CHAPITRE 89LE POINT DE VUE DE GIULIAJe les vis arriver depuis la fenêtre de la cuisine.La voiture — cette berline noire qui franchit les grilles lentement, sans la précipitation de quelqu'un qui rentre normalement. Ce rythme particulier des voitures qui portent quelque chose de lourd.Je posai mon torchon.Marco descendit le premier.Son visage — je lus tout sur son visage avant même qu'il ouvre la bouche. Vingt-trois ans dans cette maison. J'avais appris à lire les visages des gens qui revenaient de certains endroits.Adriano descendit ensuite.Et Lina.Cette robe.Je m'arrêtai.Cette robe de mariée — froissée, le bas taché de gravier, ce chignon défait. Ces yeux quand elle leva les yeux vers la villa.Ces yeux.Je sus immédiatement.Claire Morel n'était pas dans cette voiture.J'allai vers la porte.L'ouvris avant qu'ils arrivent sur le perron.Adriano me regarda.Une seconde — ce regard court, direct, qui disait tout sans rien dire.Je hochai la tête.Je compris.Lina entra.Ell
CHAPITRE 88LE POINT DE VUE D'ADRIANOJe l'entendis crier.Ce cri — ce son que je n'oublierai jamais. Pas un cri de peur. Quelque chose de plus profond que ça. Plus déchirant. Ce son qu'on produit quand quelque chose d'essentiel disparaît et que le corps ne sait pas encore comment exister sans.Je me retournai.L'homme de Morozov était au sol.Cette bagarre — ces poings, ces coups, cette façon de se battre quand on n'a plus de balles et qu'on n'a plus rien d'autre que le corps. Je l'avais mis au sol. Il n'était pas mort — assommé, ce souffle qui continuait, cette façon de ne plus bouger.Je me retournai.Lina.À genoux sur le gravier.Cette robe — cette robe de mariée ivoire sur ce sol.Et dans ses bras.Claire.Je courus.Ces quelques mètres — qui semblèrent prendre une éternité, ces secondes qui ne ressemblaient à rien d'autre, ce sol sous mes pieds.— Lina.Elle ne m'entendit pas.— Lina.Je m'agenouillai à côté d'elle.Claire Morel.Ces yeux fermés. Ce visage — apaisé, cette façon
CHAPITRE 87LE POINT DE VUE DE LINAJe le regardai dans les yeux.Morozov.Cet homme debout devant moi — encore courbé légèrement, cette douleur qui n'avait pas fini de faire son travail, ce visage qui cherchait à rassembler sa dignité.Mes bras tendus.L'arme entre mes mains.Et dans ma tête — pas de la panique. Pas ce vide blanc qu'on décrit dans les moments extrêmes. Quelque chose de plus précis que ça. Plus ancien.Mon père.Ce couloir il y a huit mois.Cette seconde où il avait choisi.— Pour mon père, dis-je.Le premier coup de feu.Il chancela.L'épaule.Ce recul — ce mouvement du corps qui reçoit quelque chose qu'il ne peut pas absorber.Il me regarda.Ces yeux — cette surprise encore, cette incrédulité. Cet homme qui avait passé des décennies à tenir des armes et qui n'avait pas prévu d'en recevoir les conséquences depuis cette direction.Depuis une fille en robe de mariée.— Pour ma mère.Le deuxième coup.La poitrine cette fois.Il recula encore. Sa jambe heurta le bord du
CHAPITRE 86 LE POINT DE VUE DE LINAMorozov parla.— Il y a une solution simple à tout ça.— Laquelle, dit Adriano.— Tu épouses Katia.Le silence.Je regardai Morozov.— Quoi ? dit Adriano.— Ma fille est la mère de ton enfant. Elle mérite un nom. Elle mérite un mari. Pas de rester une mère célibataire pendant que tu te maries avec quelqu'un d'autre.— Je ne me marierai pas avec Katia.— Si.— Non. J'ai une femme.— Pas encore.— Dans quelques heures.— Non.Morozov se leva.Sa main — ce mouvement que je vis une fraction de seconde trop tard, cette façon dont sa veste s'écarta.L'arme.Il la sortit.La pointa vers moi.Mon sang quitta mon visage.— Morozov.La voix d'Adriano.Ce timbre — je ne lui avais jamais entendu ce timbre. Pas de la peur exactement. Quelque chose de plus nu. Cette façon d'un homme qui voit quelque chose qu'il ne peut pas contrôler et qui cherche désespérément quoi faire.— Baisse cette arme.— Non.— Morozov. Baisse cette arme maintenant.— Tu vas épouser ma f
CHAPITRE 85LE POINT DE VUE DE LINAMorozov fit asseoir ma mère dans un fauteuil à l'écart.Pas loin — dans la même pièce, visible, mais à distance suffisante pour que la conversation qui allait suivre soit entre nous trois.Je la regardai.Elle me regarda.Ce regard — ces yeux de ma mère qui disaient *je vais bien, continue, tiens bon*.Je me retournai vers Morozov.Il s'était rassis.Ce verre qu'il avait fait remplir. Cette façon d'occuper son fauteuil comme si c'était un trône et cette pièce son territoire — ce qu'elle était effectivement.Adriano était debout à côté de moi.Ce costume bleu nuit. Ces mains le long du corps — immobiles, contrôlées. Cette façon qu'il avait de tenir son corps dans les situations dangereuses, cette économie absolue.— Sofia, dit Morozov.Ce prénom.Ce prénom dans cette pièce ce matin.— Ma petite-fille.Il dit ça avec quelque chose de particulier — pas de la tendresse, pas encore. Quelque chose qui cherchait encore sa forme.— Quatorze mois, dit-il. E
CHAPITRE 30 LE POINT DE VUE DE LINAJe passai la matinée dans la bibliothèque.Pas à lire vraiment — à tenir un livre, ce qui est différent. Les pages se tournaient de temps en temps, preuve que mon corps participait à l'illusion, mais ma tête était ailleurs. Dans ce couloir du gala. Dans ce verre
CHAPITRE 29 LE POINT DE VUE D'ADRIANOLe barman s'appelait Félix Arnaud.Trente-quatre ans. Marié. Deux enfants. Employé du Palais Monceau depuis six ans — un homme invisible, le genre qu'on ne remarque pas parce qu'il fait exactement ce qu'on attend de lui et rien de plus.Sauf hier soir.Je posa
CHAPITRE 28 LE POINT DE VUE DE LINAJe me réveillai seule dans la chambre.La chaise de la coiffeuse était vide — il était parti à un moment de la nuit sans que je l'entende. Juste la chaise, légèrement déplacée de son angle habituel, qui attestait qu'il avait vraiment été là.Je restai allongée q
CHAPITRE 27LE POINT DE VUE D'ADRIANO— C'est le verre d'eau.Ces quatre mots.Je les laissai s'installer dans le silence de la chambre. Lina me regardait — cette lucidité qui revenait par fragments, ces yeux qui redevenaient les siens progressivement, ce regard qui cherchait à comprendre ce que so







