LOGINElle ferme les yeux un instant. — C'est ça, le pire, murmure-t-elle. De savoir qu'il peut être comme ça. Présent. Drôle. Tendre. Et qu'il ne l'est pas avec moi. Pas vraiment. Pas complètement. Qu'avec vous, avec Noé, il arrive à être ce qu'il n'a jamais été avec moi. Je ne réponds pas tout de suite. Parce que c'est vrai. Et que c'est faux aussi. Parce que Jonas n'est jamais complètement présent nulle part. Même ici, même avec Noé, une partie de lui est toujours ailleurs. En fuite. En attente de la prochaine porte à franchir, du prochain train à prendre, de la prochaine vie à commencer. — Ce n'est pas vous, Clara, je répète. Ce n'est pas moi. C'est lui. C'est sa façon d'être au monde. Fragmentée. Divisée. Incapable de se poser vraiment. Il nous aime toutes les deux, je crois. À sa manière. Mais il ne sait pas aimer complètement. Il ne sait pas rester. Il ne sait pas choisir.
Élise Clara et moi sommes dans la cuisine. La porte est fermée. De l'autre côté, dans le salon, Jonas est toujours assis par terre avec Noé. Je les entends parler à voix basse. Des mots que je ne distingue pas mais dont je devine la douceur. La cuisine est petite, encombrée. Des assiettes sales s'empilent dans l'évier. Des gobelets vides traînent sur le plan de travail. Les restes du gâteau trônent au milieu de la table, amputés de plusieurs parts, témoins silencieux de cette étrange fin de fête. Clara est adossée au frigo. Elle a enlevé son manteau bleu, posé sur une chaise. Son écharpe rouge pend au dossier. Sans son manteau, elle paraît plus fragile. Plus humaine. Moins l'ennemie que mon cerveau voudrait qu'elle soit. Elle me regarde. Je la regarde. Le silence dure. Il n'est pas hos
Elle se tourne vers Jonas. — Tu m'as aimée, Jonas ? Vraiment ? Ou j'étais juste... une parenthèse ? Une pause entre deux retours vers ta vraie vie ? Jonas la regarde. Ses yeux sont pleins de larmes maintenant. Il pleure sans bruit, comme un enfant. — Je t'ai aimée, dit-il. À ma façon. Une façon incomplète, bancale, insuffisante. Mais je t'ai aimée. Ce n'était pas un mensonge. Ce n'était pas une parenthèse. C'était une tentative. Une tentative ratée de construire quelque chose de normal. Quelque chose de stable. Quelque chose que je ne savais pas faire. — Parce que tu avais déjà une famille ailleurs. — Parce que je ne sais pas rester. Nulle part. Avec personne. Je passe ma vie à fuir. À avoir peur. À croire que si je reste, je vais tout gâcher, alors je pars avant. Pour éviter la catastrophe. Sauf que la catastrophe, je la crée en partant.
ÉliseNoé est dans sa chambre.Je l'entends bouger, déplacer des coussins, réarranger sa cabane pour faire de la place au livre. Il parle tout seul, à voix basse, un murmure que je ne comprends pas mais que je connais par cœur. C'est sa façon à lui de mettre de l'ordre dans le monde. Ranger les objets pour ranger ses pensées.Ici, dans le salon dévasté par la fête, le silence est assourdissant.Clara est toujours debout près de la porte. Elle n'a pas bougé depuis tout à l'heure. Son manteau bleu, son écharpe rouge, ses cheveux mouillés par la neige fondue. Elle ressemble à une naufragée échouée sur une île inconnue, qui ne sait pas si elle doit rester ou repartir à la nage.Jonas est assis sur le canapé. Affalé plutôt. Comme un pantin dont on aurait coupé les fils. Il regarde ses mains, ses doigts, le sol, partout sauf nous.Je suis debout près de la
Jonas respire profondément. Il cherche ses mots. Je les vois se former dans sa tête, hésiter, se bousculer, puis trouver leur chemin jusqu'à sa bouche.— Moi, je suis parti pour de mauvaises raisons. Je suis parti parce que j'avais peur. Peur de pas être à la hauteur. Peur de faire du mal. Peur de rester et de tout gâcher. Alors j'ai fui. J'ai fui très loin, très longtemps. Et en fuyant, j'ai fait plus de mal que si j'étais resté. Je le sais maintenant. Je le sais trop tard pour beaucoup de choses. Mais pas pour toi.Il pose sa main sur le livre, à côté de celle de Noé.— Toi, je veux que tu partes pour de bonnes raisons. Par curiosité. Par envie de voir le monde. Par désir d'apprendre et de grandir. Pas par peur. Jamais par peur. La peur, c'est un mauvais capitaine. Elle te mène toujours vers les récifs.Noé caresse la couverture du livre. Son doigt suit le contour du trois-mâts, la courbe des voi
ClaraJe ne sais pas pourquoi je suis restée.Vraiment. Je ne sais pas. J'aurais dû partir. J'aurais dû tourner les talons, descendre l'escalier, disparaître dans la neige et ne jamais revenir. C'était la seule chose raisonnable à faire. La seule chose sensée. La seule chose qu'une femme digne aurait faite.Mais je suis restée.Parce que l'enfant m'a regardée. Parce qu'il a dit qui c'est, la dame ? avec ses yeux de Jonas. Parce qu'il a appelé Jonas Papa et que ce mot, dans sa bouche, avait la simplicité des évidences qu'on ne discute pas.Alors je suis restée.Je suis debout près de la porte, dans mon manteau bleu que je n'ai même pas enlevé, mon écharpe rouge qui pend, les pieds mouillés par la neige fondue. Je regarde cette fête d'anniversaire qui continue malgré tout, comme un navire qui avance dans la tempête en faisant semblant que la mer est calme.Noé a soufflé ses bougies.Tout le monde a applaudi. Moi aussi. Par réflexe. Par habitude. Parce qu'on applaudit toujours quand un e
Élise marche lentement, la main de Noé dans la sienne. Il sautille à côté d'elle, il parle, il agite l'autre main, il est vivant, il est là, il est mon fils. Mon fils. Les mots cognent dans ma tête. Mon fils. Mon fils. Je n'arrive pas &
NoéLe monsieur, Jonas, il écoute bien. Quand j’explique que la dépanneuse est la plus forte parce qu’elle peut tout tirer, même le camion poubelle qui est trop lourd, il hoche la tête sérieusement.– C’est vrai, elle a l’air très forte. Et elle, c’est quoi ?– Ça c’est la voiture de course. Elle,
ÉliseOui.Le mot est sorti. Il a fendu l’air comme une lame, tranchant les derniers fils de silence qui nous retenaient, elle et moi, dans ce mensonge devenu habitude. Il est là, maintenant, entre nous, vivant et dangereux. Il a changé la couleur de la lumière dans la pièce, alourdi l’atmosphère j
JonasLa porte se referme derrière moi avec une douceur mortelle. Le son du clic résonne dans la cage d’escalier vide, dans ma tête, dans ma poitrine. Je reste un instant immobile, une main sur la rampe froide, l’autre serrant mon manteau comme une bouée.Je t’aime, Sophie.Si. C’en était un.Ses d







