Mag-log inÉlise
Puis son regard descend. Il voit Noé à côté de moi, concentré sur son renne. Je vois le processus sur son visage. La curiosité. L’examen. Le choc. Ses yeux passent de Noé à moi, puis de nouveau à Noé. Il scrute ses traits, sa posture, la manière dont il penche la tête. Je vois l’interrogation naître, violente, interdite. Ses sourcils se froncent légèrement. Ses lèvres s’entrouvrent.
Non. Pas ça. Pas maintenant. Pas ici.
Je saisis l’épaule de Noé, un peu trop brusquement.
— On rentre, mon chéri. Il commence à faire vraiment froid.
— Mais le renne… je ne l’ai pas payé.
— Viens.
Je jette des billets sur le comptoir, sans attendre la monnaie. Je tire Noé, je me faufile, je presse le pas. Je sens le regard de Jonas dans mon dos, un poids brûlant entre mes omoplates. Je n’ose pas me retourner. Pas avant d’avoir tourné au coin de la rue, à l’abri des lumières.
Là, je m’arrête, le cœur battant la chamade, les jambes flageolantes. Je me penche, les mains sur les genoux, pour retrouver mon souffle.
— Maman ? Tu vas bien ? Tu es toute blanche.
Noé me caresse la joue, son petit geste de réconfort. Je relève la tête, je prends son visage entre mes mains. Ces yeux. Ces yeux qui sont maintenant une évidence criante, une preuve vivante que je viens d’exposer au seul homme qui pouvait la lire.
— Oui, mon amour. Je vais bien. C’était juste… la foule. Allons à la maison.
Je me redresse, je prends sa main. Nous marchons dans la rue silencieuse, vers la maison sombre. La neige recommence à tomber, légère, implacable. Elle effacera nos traces derrière nous. Mais rien n’effacera ce regard. Ce regard qui a vu, qui a soupçonné, et qui, je le sais au plus profond de moi, ne me laissera plus partir sans réponse.
Deux jours plus tard, la neige a tout enseveli. Elle tombe sans discontinuer, épaisse, cotonneuse, isolant la maison du reste du monde. Nous sommes devenus une île. Noé dessine à la table de la cuisine. J’essaye de lire, mais les mots dansent devant mes yeux. Je sursaute au moindre grincement de la maison, au moindre crépitement du feu dans l’âtre.
Quand le coup frappe à la porte, je le savais. Je l’attendais depuis le marché.
Mon sang se glace. Noé lève la tête.
— Quelqu’un est là !
— Oui. Reste ici.
Je me lève, mes paumes moites. J’essuie mes mains sur mon jean, je prends une profonde respiration. Je vais à la porte. Je l’ouvre.
Il est là. Encapuchonné de neige, les épaules blanches, le visage rougi par le froid. Jonas. Il a les traits tirés, comme s’il n’avait pas dormi. Ses yeux, ces yeux que Noé a hérités, plongent directement dans les miens. Ils sont pleins d’une tempête silencieuse.
— Élise.
Ma voix est un filet.
— Jonas.
— La neige… les routes sont bloquées vers la sortie de la ville. Je passais… je me suis dit que tu pourrais avoir besoin de quelque chose. De bois, peut-être.
Un prétexte. Transparent. Il regarde par-dessus mon épaule, dans l’entrée. Il cherche.
— C’est… gentil. Mais nous allons bien.
Un silence. Le froid entre à gros bouffons dans la maison.
— Maman ? Qui c’est ?
Noé est apparu dans l’encadrement de la porte de la cuisine, son dessin à la main. Il observe Jonas avec cette curiosité franche, sans gêne, des enfants.
Le monde se rétrécit à ce moment. Je vois le visage de Jonas se transformer quand il pose les yeux sur mon fils. Le souffle coupé. L’étude fébrile, détaillée. Il parcourt chaque centimètre de ce petit visage : la courbe des sourcils, la forme des lèvres, le menton têtu. Il voit ce que tout le monde pourrait voir, s’ils nous voyaient côte à côte. La ressemblance n’est pas flagrante, elle est en creux, dans les expressions, dans la manière de se tenir. C’est un écho. Une musique familière.
Jonas pâlit. Ses doigts se crispent sur le cadre de la porte.
— Bonjour, dit-il, la voix étranglée.
— Bonjour, monsieur. Moi c’est Noé. Vous venez à cause de la neige ?
— Oui. À cause de la neige.
Il dit cela en me regardant, fixement. Un sous-entendu lourd, dangereux.
— Veux-tu… entrer un moment ? Le temps de te réchauffer.
Les mots m’échappent. C’est de la folie. Mais le désir est là aussi, immédiat, pulsionnel. Le désir de le voir de près, de respirer son odeur, de savoir. Et la peur. La peur qu’il reparte. La peur qu’il reste.
Il hoche la tête, silencieusement. Il entre. Il enlève ses bottes couvertes de neige, sa parka. Il est en simple pull noir. Je l’avais oublié, cette façon qu’il a de remplir l’espace, de capter toute la lumière, toute l’attention. La maison semble soudain plus petite, plus chaude.
Noé, sans aucune méfiance, lui prend la main.
— Viens voir le feu ! Il fait des étincelles bleues !
Jonas se laisse guider, un peu raide, vers le salon. Je les suis, le cœur au bord des lèvres. Je les regarde, lui, grand et sombre, penché avec une gravité tendre vers mon fils qui lui montre les flammes. Un tableau qui aurait pu être. Un tableau interdit.
La neige continue de tomber dehors, enveloppant la maison, scellant notre sort pour les heures à venir. Nous sommes pris au piège. Tous les trois. Et je sais, avec une certitude qui me glace le sang et m’embrase la peau, que rien ne sera plus comme avant après cette nuit.
JonasLa nuit est une longue agonie d’anticipation. Le studio sent le froid, le vieux bois et le café brûlé. Je ne peux rien avaler. Mes pensées sont une meule qui tourne, broyant chaque scénario, chaque mot possible. Il est mon fils. Il n’est pas mon fils. Les deux phrases battent contre mon crâne en alternance, impitoyables. Chacune apporte son propre vertige, son propre désastre.Mais il n’y a plus de chemin de retour. L’image d’Élise, debout dans le parc, forteresse vivante, et celle de Noé, riant sans savoir, ont scellé mon choix. Je ne peux plus être ce fantôme en observation. Je dois être l’homme qui affronte.Je me présente devant leur porte à dix heures précises. Trop tôt pour être courtois, trop tard pour fuir. Le jour est gris, lourd de neige à venir. Je lève la main. Mon poing, fermé, hésite une seconde au-dessus du bois peint avant de frapper. Le son est terriblement concret.Des pas légers à l’intérieur. Un frottement. Puis le silence. Elle est de l’autre côté. Elle rega
JonasLe matin arrive, cinglant et brutal. La neige a cessé, laissant un monde immaculé, aveuglant de blancheur. Une pureté mensongère. Rien n’est pur en moi. Je n’ai pas dormi. Les murs du studio m’ont observé toute la nuit, témoins silencieux de mon naufrage intérieur.La décision de cette nuit, prise dans le ventre noir de la campagne, n’a pas vacillé. Elle s’est durcie, froide et tranchante comme un glaçon dans la poitrine. Je dois savoir. Mais je ne peux plus foncer, arme au poing. Les mots d’hier soir avec Sophie résonnent encore, blessants dans leur justesse : je fracasse tout. Je dois approcher autrement. Offrir, avant d’exiger.Je passe la matinée dans une agitation stérile. Je marche dans la ville engourdie, bois des cafés trop noirs qui brûlent mon estomac vide. Mon esprit tourne en rond autour d’une seule idée, d’un seul besoin : les voir. Elle, et lui. Pas pour parler. Pas encore. Pour… être là. Exister à leur périphérie. Témoigner, par ma seule présence silencieuse, de m
NoéLe plafond de ma chambre, dans le noir, n’est pas tout à fait noir. Il y a la lueur bleutée de ma veilleuse en forme de lune, et les reflets de la neige qui tombent de l’autre côté de la fenêtre. Ça fait comme un ciel à l’envers, avec des ombres qui bougent toutes seules.Maman vient de sortir. Elle a dit « Je t’aime plus que tout ». Sa voix était bizarre. Elle faisait douce et cassée en même temps, comme quand elle essaie de ne pas pleurer en regardant une photo de grand-père. Elle pense que je ne le vois pas, mais je le vois. Je vois beaucoup de choses.Je me suis tourné vers le mur pour qu’elle ne voit pas mon visage. Parce que moi aussi, j’avais quelque chose dans la gorge, quelque chose de gros et de chaud qui voulait sortir. Une tristesse. Une grosse tristesse qui vient de mon ventre et qui monte jusqu’à mes yeux.C’est à cause du monsieur. Jonas.Quand je l’ai vu dans la grande pièce froide, avec les boîtes, c’était comme si je le connaissais déjà. Pas comme on connaît le b
ÉliseLa neige continue de tomber au-dehors, une descente silencieuse et incessante qui isole la maison dans une bulle de ouate blanche. À l’intérieur, il fait chaud, presque trop. L’odeur du dîner , des pâtes au fromage , traîne encore dans la cuisine.Noé ne veut pas dormir.— Maman, raconte encore l’histoire du dragon qui a le hoquet.— Je te l’ai racontée deux fois déjà, mon chéri. Il est l’heure.— Non. J’ai pas sommeil.Il est assis sur son lit, les genoux remontés sous le menton, ses grands yeux sombres fixés sur moi avec une intensité qui n’a rien d’enfantin. Il y a une attente en eux. Une question qui ne vient pas, ou pas encore.— Allez, sous la couette.Il obéit, mais ne se détend pas. Ses doigts tortillent le bord du drap. Le silence n’est troublé que par le crépitement du radiateur.— Maman…— Oui, mon cœur ?— Est-ce que… est-ce que tu connais bien le monsieur ? Celui de l’autre jour. Jonas.Le nom, dans sa bouche, me frappe en plein sternum. Un choc sourd qui se diffuse
JonasLa porte se referme derrière moi avec une douceur mortelle. Le son du clic résonne dans la cage d’escalier vide, dans ma tête, dans ma poitrine. Je reste un instant immobile, une main sur la rampe froide, l’autre serrant mon manteau comme une bouée.Je t’aime, Sophie.Si. C’en était un.Ses derniers mots sont des lames tournoyantes dans le ventre de ma culpabilité. Elle a raison. Le mensonge par omission est le pire. J’ai protégé mon chaos, mon doute naissant, au lieu de lui offrir l’honnêteté qui était son dû. J’ai voulu comprendre seul, et dans cette quête égoïste, j’ai tout fracassé.Je descends les marches, lourdes, lentes. L’air de l’immeuble est tiède, renfermé. Dehors, le froid me gifle, un soulagement brutal. Je marche sans but, les mains enfoncées dans les poches, le regard fixé sur le trottoir que la neige ne cesse de redessiner.Je viens de perdre Sophie. La pensée est là, nette et glacée. Je viens de perdre la femme qui m’a offert un havre, une paix que je croyais dé
SophieLe silence dans la voiture est un bloc de glace entre nous. Il n’a pas fondu pendant le trajet de cinq minutes, il s’est épaissi, alourdi, jusqu’à devenir une présence physique. Jonas conduit, les mains crispées sur le volant à dix heures dix. Son profil est une falaise fermée. Il n’a pas dit un mot depuis que nous avons quitté la brasserie, après une discussion atrocement polie et vaine avec la serveuse pour régler l’addition.« Une vieille connaissance. » « Bizarre. »Les mots résonnent encore,creux et insultants. Pour elle, cette femme aux yeux de tempête. Pour moi. Pour ce que nous sommes censés être.Je regarde par la vitre. La ville défile, décor de carton-pâte sous son linceul de neige. Tout semble faux, soudain. Les guirlandes clinquantes, les vitrines illuminées, le sapin sur la place… une mise en scène pour une fête à laquelle je ne crois plus.Il se gare devant chez moi , chez nous, devrais-je dire, puisque j’ai passé les derniers mois à aménager cet appartement en p







