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Chapitre 2

Author: Histoire
last update publish date: 2026-05-27 15:55:41

Chapitre 2

Lina

Le lounge s’appelle « Nuit Persane ». Il est caché au dernier étage d’un hôtel particulier, accessible par un ascenseur capitonné de velours rouge. J’ai payé l’entrée cinquante euros, je n’ai même pas calculé. Ma carte bleue paiera les dégâts demain. Ce soir, je veux juste ne plus penser.

La salle est magnifique. Des lanternes en cuivre suspendues au plafond diffusent une lumière ambrée, chaude, irréelle. Les murs sont couverts de mosaïques bleues et or, des motifs géométriques qui dansent quand je plisse les yeux. Le bar, en marbre noir, s’étire sur toute la longueur de la pièce. Derrière, des bouteilles alignées scintillent comme des bijoux.

Des femmes en robes longues, des hommes en costumes parfaitement coupés. Des rires étouffés, des verres qui tintent, une musique lente aux accents de violoncelle. Tout est luxe, calme et volupté. Et moi, je suis assise sur un tabouret de cuir, les deux coudes sur le comptoir, à regarder le fond de mon verre.

— Encore du champagne, mademoiselle ?

Le barman a une voix douce, un sourire professionnel.

— Oui. Gardez la bouteille.

Il hausse un sourcil, mais il sert. La coupe se remplit d’or pétillant. Je bois. La première gorgée est fraîche, un peu amère. La deuxième est plus douce. La troisième commence à engourdir la douleur.

Ce n’est pas assez. Rien ne sera assez.

Marc. Anaïs. Leurs prénoms tournent dans ma tête comme des insectes. Je les chasse, ils reviennent. Je bois, ils reculent. Je bois encore.

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Une heure, deux heures. Autour de moi, les visages changent, les conversations aussi. Je ne regarde personne. Je suis dans une bulle de champagne et de colère rentrée.

Ma robe est la même que tout à l’heure, cette bleu marine que Marc aimait. Je ne l’ai pas changée. Je n’ai pas eu le courage d’ouvrir ma valise. Je l’ai enfilée en sortant de la douche, les cheveux encore humides, sans maquillage, sans rien. Une femme à la dérive dans une ville qu’elle ne connaît pas.

Je bois une nouvelle gorgée. Mon troisième verre, ou quatrième. La salle tourne un peu, mais pas assez. Je veux que tout tourne. Je veux oublier jusqu’à mon nom.

C’est à ce moment-là que je sens un regard.

Je ne l’ai pas vu arriver. Je ne l’ai pas cherché. Mais soudain, ma nuque se hérissé, mes épaules se tendent. Quelqu’un me regarde. Pas comme les autres clients qui m’ont jeté un coup d’œil rapide avant de retourner à leurs affaires. Non. Celui-ci me fixe. Insistant. Lourd.

Je tourne lentement la tête.

Dans un coin du lounge, à l’écart des groupes, un homme est assis seul dans un profond fauteuil en cuir cognac. Il tient un verre de whisky, à peine entamé. Son costume est d’un gris sombre, presque noir, taillé dans un tissu qui capte la lumière des lanternes. Pas de cravate. Une chemise blanche ouverte au col, dévoilant une gorge fine, un bronzage hivernal.

Son visage est sculpté, des angles nets, une mâchoire serrée. Des cheveux bruns coiffés en arrière, dégageant un front large, des tempes légèrement grisonnantes. Il a la trentaine, peut-être plus. Mais ce n’est pas son visage qui me frappe d’abord.

Ce sont ses yeux.

Des yeux gris. Pas le gris clair des jours de pluie, non. Un gris d’acier, brillant, presque métallique. Des yeux qui ne clignent pas, qui ne sourient pas, qui ne jugent même pas. Ils observent. Ils enregistrent. Et ils ne lâchent rien.

L’homme a un verre à la main, mais il ne boit pas. Il le fait tourner entre ses doigts, lentement, le liquide ambré ondule contre les parois. Ses mains sont longues, fines, sans alliance.

Il me regarde.

Je pourrais détourner la tête. Je pourrais faire comme si je ne l’avais pas vu, comme si son regard ne pesait pas des tonnes sur ma nuque. Mais le champagne m’a ôté toute prudence, toute pudeur. Je le regarde aussi. Fixement. Un duel silencieux entre deux inconnus.

Il ne sourit pas. Il ne détourne pas les yeux. Son visage reste parfaitement impassible, comme un masque. Seule une infime contraction de sa mâchoire trahit une pensée, une émotion que je ne sais pas déchiffrer.

Je hausse un sourcil. Il ne répond pas. Je lève mon verre dans sa direction, un geste ironique de « santé ». Il baisse une fois les paupières, c’est tout. Pas un hochement de tête, pas un signe.

Insupportable.

Je me force à regarder ailleurs. Je bois une gorgée, puis une autre. Mais mon regard revient toujours à lui, comme un aimant. Il est toujours là. Il ne me quitte pas des yeux. Pourquoi ? Je ne suis rien. Une femme seule dans un lounge chic, les cheveux en bataille, le mascara légèrement coulé. Pas une proie pour un homme comme lui.

À moins que ce soit exactement ça. Il me trouve pitoyable. Il s’amuse de ma détresse. L’idée me donne envie de me lever et d’aller lui jeter mon verre à la figure.

Je ne le fais pas. Je commande une nouvelle coupe. Le champagne coule, pétille, monte à ma tête. Le monde devient plus doux, plus flou. L’homme gris devient une tache dans ma vision périphérique, mais je sens encore son regard. C’est physique. Chaud. Presque un poids.

Pourquoi ne vient-il pas me parler ? Pourquoi reste-t-il là, immobile, à m’observer comme un prédateur ?

Peut-être parce qu’il attend que je vienne à lui.

Je n’irai pas. Je ne suis pas ce genre de femme. Je suis une femme brisée, certes, mais pas une femme facile.

Je bois. Je bois encore.

La musique change, quelque chose de plus langoureux. Une voix de femme chante en italien, des mots que je ne comprends pas mais qui sonnent comme un regret. Je ferme les yeux. Les larmes montent, je les ravale.

Quand je rouvre les paupières, l’homme gris a disparu.

Je scrute le lounge. Il n’est plus dans son fauteuil. Parti. Sans un bruit, sans un regard. Comme une ombre.

Je devrais me sentir soulagée. Au contraire, un vide étrange s’ouvre en moi. Ce regard pesant m’avait presque réveillée. Il m’avait rappelé que j’existais. Maintenant, je ne suis plus qu’une femme ivre dans un bar de luxe, toute seule, à noyer sa rage dans du champagne.

Je commande une nouvelle bouteille.

Le barman hésite, puis sert.

Je bois.

Et cette nuit, je ne pense plus à Marc. Je pense à deux yeux gris qui m’ont regardée comme si j’étais quelque chose.

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