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Chapitre 3

Penulis: Histoire
last update Tanggal publikasi: 2026-05-27 15:56:17

Chapitre 3

Lina

La bouteille est presque vide. Mes lèvres sont sèches, ma tête tourne, et je n’ai toujours pas réussi à oublier. L’image des yeux gris est restée collée au fond de moi, comme une brûlure.

Je me lève. Mes jambes sont instables, mes talons trop hauts. Je titube jusqu’au fond du lounge, vers le fauteuil vide où l’homme était assis tout à l’heure. Il n’est plus là, mais je sens encore sa présence. L’air est imprégné de son parfum : du cuir, du cèdre, quelque chose de brûlé.

— Vous cherchez quelqu’un ?

La voix tombe derrière moi. Grave. Calme. Amusée, peut-être.

Je me retourne. Il est là, debout à quelques pas, les mains dans les poches de son pantalon. Le col de sa chemise est toujours ouvert. La lumière des lanternes dessine des ombres sous ses pommettes, accentue la dureté de son visage. Il me regarde de haut. Il est grand. Très grand.

— Vous, dis-je, la voix pâteuse. Vous me regardiez comme un animal au zoo.

— Je regardais une femme seule boire son poids en champagne. C’était fascinant.

— Fascinant ou pitoyable ?

Un coin de sa bouche se soulève. Ce n’est pas un sourire, c’est une fissure dans la glace. La première.

— Les deux, dit-il.

L’insolence. Le calme avec lequel il prononce ce mot me fait bouillir le sang. Je fais un pas vers lui, peut-être trop près. Son parfum m’enveloppe. Mon talon vacille, je pose une main sur son bras pour me stabiliser. Le tissu de sa veste est doux, très cher. Il ne recule pas.

— Vous êtes arrogant, dis-je.

— J’ai l’habitude qu’on me le dise.

— Ça ne vous gêne pas ?

— Pourquoi ça me gênerait ? C’est vrai.

Je le dévisage, incrédule. Son visage est parfaitement neutre, pas une once de provocation. Il dit la vérité, simplement. Comme si l’arrogance était un trait de caractère, ni bon ni mauvais, juste un fait.

— Vous savez qui je suis ? demande-t-il.

— Non. Et je m’en fous.

— Tant mieux. Je préfère qu’on m’aime ou qu’on me haïsse pour ce que je suis, pas pour mon nom.

— Je ne vous aime pas, je vous hais à peine. Je ne vous connais pas.

— Alors pourquoi êtes-vous venue me parler ?

La question me prend de court. Je réalise que je n’ai pas de réponse. Le champagne, sûrement. Ou cette sensation étrange que ses yeux gris ont allumée en moi, une chaleur au creux du ventre, un défi silencieux.

— Parce que vous m’avez regardée, dis-je. Personne ne m’a regardée ce soir. Tout le monde me voyait, mais vous, vous m’avez regardée. C’est différent.

Il reste silencieux un instant. Ses yeux parcourent mon visage, lentement, comme s’il lisait chaque ligne, chaque cicatrice invisible.

— Vous êtes blessée, dit-il.

— Je suis ivre.

— Les deux.

— Vous êtes psychologue, maintenant ?

— Je lis les gens. C’est mon métier.

— Quel métier ?

Il ne répond pas. Il sort une main de sa poche, attrape mon poignet, écarte doucement mes doigts qui étaient encore posés sur son bras. Son contact est sec, chaud, ferme. Il ne tient pas, il guide. Il pose ma main le long de ma cuisse, puis recule d’un pas.

— Vous devriez rentrer, dit-il.

— Pourquoi vous vous inquiétez pour moi ?

— Je ne m’inquiète pas. Je préfère les discussions aux femmes qui s’effondrent.

— Je ne m’effondre pas.

— Si. Vous êtes en train de le faire. Et vous voulez que je sois témoin.

Je serre les mâchoires. Il a raison. C’est insupportable. Cet inconnu me voit mieux que Marc ne m’a jamais vue.

— Vous êtes odieux, dis-je.

— Je sais.

— Et vous êtes froid. On dirait un bloc de glace.

— On me l’a déjà dit.

— Ça ne vous fait pas mal ?

— Non.

Il me regarde sans ciller. Ses yeux gris sont aussi expressifs qu’une lame d’acier. Pourtant, sous la froideur, quelque chose vibre. Une tension. Une énergie retenue. Comme un fauve en cage.

— Pourquoi vous êtes seul ? demandé-je. 

— C’est une conversation de soirée arrosée, ça.

— Répondez.

— Non.

— Non quoi ?

— Non, je n’ai ni femme ni enfants, ni personne qui m’attend à la maison.

La phrase tombe, plate, définitive. Il ne cherche pas la pitié. Il constate.

— Moi non plus, dis-je. Plus maintenant.

— Votre mari ?

— Fiancé. Il m’a quittée. Pour ma cousine.

Il ne hausse pas les sourcils. Ne compatit pas. Il hoche juste la tête, une fois.

— Les gens sont des déceptions, dit-il.

— Vous aussi ?

— Surtout moi.

Il y a dans sa voix une nuance, quelque chose que je n’arrive pas à nommer. De l’autodérision, peut-être. Ou du regret. Juste une inflexion, et puis le masque se referme.

— Dansez avec moi, dis-je, poussée par une impulsion stupide.

— Je ne danse pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne fais pas ce qu’on me demande.

— Moi non plus.

Il me regarde longtemps. La musique a changé, quelque chose de plus lent, plus sensuel. Une guitare espagnole, une voix rauque. Les autres clients dansent par couples, se frôlent, s’enlacent.

— Vous ne savez même pas mon nom, dit-il.

— Je m’en fous. Je ne veux pas savoir qui vous êtes. Je veux juste danser.

— Vous êtes ivre.

— Sobre comme un juge.

— Vous titubez.

— Je valse.

Il y a un silence. Puis, sans que je comprenne comment, il fait un pas vers moi. Sa main attrape la mienne. Pas doucement. Fermement. Il m’attire contre lui, juste une seconde, le temps que je sente la chaleur de son torse à travers le tissu de sa chemise, le rythme de son cœur. Puis il me relâche, recule, lâche ma main.

— Non, dit-il.

— Non ?

— Pas ce soir. Pas comme ça.

Sa voix a baissé d’un ton. Elle est grave, presque rauque. Ses yeux gris brillent d’une lueur que je ne lui connaissais pas. Du désir, peut-être. Ou de la colère. Je ne sais plus.

— Vous avez peur, dis-je.

— J’ai de la retenue.

— C’est pareil.

Il ne répond pas. Il recule encore, met de la distance entre nous. Sa mâchoire est serrée, ses poings enfoncés dans ses poches. Il ressemble à un homme qui lutte contre lui-même.

— Rentrez chez vous, Lina.

Je me fige. Je ne lui ai pas donné mon prénom. Je suis sûre de ne pas le lui avoir dit.

— Comment savez-vous…

— Le barman vous appelle par votre prénom depuis que vous êtes arrivée. Il a dit « Lina, encore un verre ? » il y a dix minutes. Je ne suis pas sourd.

Je me sens idiote. Le champagne, encore le champagne.

— Alors, Alain, dis-je en inventant un prénom au hasard.

Il ne me corrige pas. Il ne confirme pas. Il soutient mon regard, impassible.

— Bonne nuit, Lina.

Il se détourne. Il traverse le lounge sans se retourner, disparaît dans l’ascenseur de velours rouge. Je reste là, plantée au milieu des danseurs, les bras ballants, la bouche sèche.

Mon cœur bat trop vite.

Je viens de le provoquer. Il a tenu tête. Il est parti.

Mais dans ses yeux, avant de tourner le dos, j’ai vu quelque chose. Une promesse. Ou une menace.

Je vais le revoir. Je ne sais pas comment, ni quand. Mais je le reverrai.

Et la prochaine fois, il ne partira pas.

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