LOGINMariée de force à Damien, l'Alpha de la meute des Ombres, Élise croit n'avoir signé que pour la paix entre deux clans. Elle ignore que son mari la désire déjà avec une intensité qui le consume. Mais le frère de Damien, Lucas, la guette depuis le premier jour, et son regard promet bien plus que de la menace. — Tu es à moi, grogne Damien en la plaquant contre le mur. — Et si je ne voulais être à personne ? Pris entre deux frères, elle découvre que le plus dangereux des loups n'est pas celui qu'elle croyait.
View MorePOINT DE VUE : Élise
Le parchemin est étalé devant moi sur la table de pierre, et l'encre noire de la plume que je tiens depuis trop longtemps commence à sécher au bout de la pointe. Autour de moi, la grande salle de la meute de la Lune d'Argent est pleine à craquer, les anciens alignés contre les murs, les guerriers serrés les uns contre les autres, tous silencieux, tous tournés vers moi comme si un seul geste de ma main pouvait décider de la vie ou de la mort de chacun d'eux. Et c'est exactement le cas, je le sais, car c'est ce que mon père me répète depuis trois semaines, d'une voix de plus en plus basse, de plus en plus lasse. Dehors, l'automne a rougi les forêts jusqu'à l'horizon, et la brume du matin s'accroche aux fenêtres comme si elle voulait écouter. Vingt ans de guerre contre les Ombres ont laissé des cimetières entiers sur nos terres, des orphelins qui m'ont connue enfant et qui me regardent aujourd'hui avec une gratitude que je ne mérite pas encore. Je baisse les yeux sur le texte, que j'ai relu tant de fois que je pourrais le réciter sans le voir : la paix entre les deux meutes, les frontières rétablies, les prisonniers rendus, et, tout en bas, la clause que personne n'ose prononcer à voix haute. Mon nom est déjà écrit dans la marge, de la main fine et appliquée d'un scribe, juste en dessous de celui de Damien, l'Alpha des Ombres, dont la signature, large et sèche, a traversé la forêt avant moi. Il ne s'est même pas déplacé. Il a envoyé son sceau, comme on envoie un chien chercher un os, et c'est à moi qu'il revient de payer le prix du traité de mon propre corps. — Élise, murmure mon père derrière mon épaule. Sa voix est rauque, usée par les nuits sans sommeil, et pourtant je sens dans cette seule syllabe tout ce qu'il ne dit pas. Gaspard, Alpha de la Lune d'Argent, n'a jamais plié devant personne, ni devant les loups, ni devant les hommes, mais ce matin ses épaules larges semblent porter une montagne que je suis la seule à pouvoir soulever. Je me redresse, j'inspire profondément, l'odeur de cire et de pierre froide me remplissant les poumons, et je pose la pointe de la plume sur le parchemin. Le grattement de l'encre résonne dans le silence comme un cri. Élise de la Lune d'Argent, trois mots, une signature que ma main trace sans trembler, et pourtant, lorsque je lève enfin la tête, j'ai l'impression que le monde a basculé de quelques degrés, que le sol sous mes pieds ne m'appartient plus. Un murmure s'élève dans la salle, puis un autre, et bientôt des applaudissements timides, puis francs, éclatent entre les murs. Certains pleurent ouvertement, d'autres me regardent avec une pitié qu'ils tentent de cacher, et je les sens tous, ces regards, peser sur mes épaules comme des mains posées trop fort. — Tu as sauvé des centaines de vies, souffle une vieille louve en me serrant le bras au passage, les yeux brillants. Je lui souris, ou j'essaie, car mes lèvres refusent de m'obéir tout à fait. Je ne me sens pas sauveuse, je me sens vendue. Pourtant, je garde la tête haute, parce que c'est ce qu'on attend de moi, parce que c'est ce que ma mère aurait fait, si j'avais assez de souvenirs d'elle pour en être certaine. Le reste de la journée se déroule dans un brouillard d'étoffes, d'ordres criés et de coffres que l'on charge sur les chariots. Je dois partir au crépuscule, escortée jusqu'à la frontière, puis remise aux hommes de Damien, et je passe chaque heure à me persuader que je suis prête. On me coiffe, on me lisse la robe, on me répète les usages des Ombres, qui, paraît-il, détestent les larmes autant que le mensonge. Moi, je me contente de hocher la tête, les doigts crispés dans le tissu de ma jupe, tandis que mon regard dérive sans cesse vers la fenêtre, vers cette forêt sombre qui deviendra bientôt ma prison. Tout le monde sait que Damien est dur. On raconte qu'il a tué son premier ennemi à quinze ans, qu'il ne sourit jamais, qu'il a renvoyé trois prétendantes avant même qu'elles ne franchissent le seuil de sa maison. On dit aussi qu'il porte dans les yeux la couleur de la nuit sans lune, et que ceux qui l'ont croisé sur un champ de bataille n'en parlent plus qu'à voix basse, les mains tremblantes. Je me répète ces rumeurs pour m'y habituer, comme on goûte un poison à petites doses, mais aucune ne parvient à calmer le battement frénétique de mon cœur. Quand le soleil commence à descendre derrière les collines, j'ai fini par me réfugier dans ma chambre, la dernière fois, ou presque, que je la verrai. Les murs sont les mêmes qu'à mon enfance, la fenêtre donne sur le même chêne centenaire, et pourtant tout me paraît déjà étranger, déjà perdu. Je passe la main sur le bois du lit où j'ai grandi, sur le coffre qui renferme mes quelques souvenirs, et la gorge me serre si fort que j'ai besoin de m'asseoir. On frappe doucement à la porte, trois coups, un rythme que je reconnaîtrais entre mille. — Entre, papa. Gaspard franchit le seuil avec une lenteur que je ne lui connaissais pas, et la lumière rousse du couchant révèle chaque ride, chaque cheveu blanc qui n'y était pas l'an dernier. Il referme la porte derrière lui, vérifie du regard que personne ne rôde dans le couloir, puis s'approche de moi, et je comprends à son attitude que ce qui va suivre n'est pas une simple conversation d'adieux. Ses mains, quand il prend les miennes, sont glacées malgré la chaleur de la pièce. — J'ai quelque chose à te donner, dit-il. Quelque chose que j'aurais voulu ne jamais avoir à te confier. Il sort de son manteau un objet enveloppé dans un morceau de tissu sombre, qu'il déplie avec précaution devant moi. C'est une dague d'argent, fine, élégante, dont la lame a le brillant mat des armes que l'on garde pour des occasions graves, et dont la poignée porte une gravure usée que je ne parviens pas à déchiffrer. Je la regarde sans oser la toucher, sentant monter en moi une angoisse que je ne sais pas nommer. — Elle appartenait à quelqu'un, reprend-il d'une voix plus sourde. Je l'ai gardée longtemps. Je veux que tu l'aies avec toi, chez eux, tout le temps, même la nuit. Même quand tu penseras ne plus en avoir besoin. — Pourquoi ? Tu crois que Damien… — Ce n'est pas Damien que je crains le plus. Sa réponse tombe comme une pierre dans un puits, et je sens un frisson me parcourir l'échine. Il a un regard que je ne lui ai vu qu'une fois ou deux dans ma vie, celui d'un homme qui retient la vérité entre ses dents, parce que la dire à voix haute coûterait trop cher. Je tends la main, referme les doigts sur le manche froid, et le poids de l'arme me surprend, comme si elle pesait bien plus que son métal. — Papa, dis-moi ce qui se passe. Si tu me caches quelque chose, je… — Tu sauras tout, un jour. Pas maintenant. Pas ici. Il pose alors la main sur mes cheveux, ces longs cheveux que je laisse toujours tomber sur ma nuque depuis aussi loin que je me souvienne, sans jamais qu'il m'ait expliqué pourquoi. Je me souviens de ses colères d'autrefois, quand j'avais dix ans et que j'avais noué mes mèches pour courir plus vite, de la façon dont il avait arraché le ruban avant de me serrer contre lui, tremblant, comme si j'avais failli mourir. Aujourd'hui, ses doigts effleurent la tache en forme de croissant que j'ai sous la peau, celle que personne n'a jamais vue, et ses yeux se remplissent d'une terreur muette. — Écoute-moi bien, Élise, murmure-t-il, penché si près de mon visage que je sens son souffle contre mon front. Quoi qu'il arrive, ne laisse jamais personne voir ta nuque nue.CHAPITRE 5POINT DE VUE : ÉliseLe banquet dure des heures, et je n'en retiens presque rien, sinon le bruit des coupes qui s'entrechoquent, l'odeur de viande rôtie qui me soulève le cœur et la place vide, à ma droite, que Damien n'a occupée que le temps d'un toast. Il s'est levé dès les premières chansons, a salué la salle d'un hochement de tête sec et a disparu par la porte du fond sans un regard pour moi, laissant derrière lui un murmure qui a couru de table en table comme une traînée de poudre. Je suis restée assise, le dos droit, le sourire figé, à faire semblant de ne pas entendre les rires étouffés ni les commentaires que les femmes échangeaient en me jetant des coups d'œil par-dessus leurs verres.Lucas, lui, est resté jusqu'au bout. Il m'a servi du vin, m'a raconté des anecdotes absurdes sur les cuisiniers de la forteresse, a fait mine de ne pas remarquer que mes mains tremblaient autour de ma coupe, et c'est à lui que je dois d'avoir tenu sans m'effondrer. Quand les servantes
CHAPITRE 4POINT DE VUE : ÉliseOn me réveille avant l'aube, et je n'ai presque pas dormi, car chaque craquement du bois, chaque souffle du vent contre les volets m'a fait croire que la porte allait s'ouvrir sur le visage de Lucas, ou sur celui de cet homme au regard sombre qui a failli me faire perdre pied dans la cour. Trois servantes silencieuses s'affairent autour de moi, me lavent, me coiffent, me glissent dans une robe de lin blanc brodée d'argent que je ne reconnais pas, et personne ne prononce un seul mot, comme si la moindre parole risquait de briser ce qui reste de mon courage. Je me laisse faire, les mains posées sur mes genoux, les yeux fixés sur le miroir où une inconnue pâle me rend mon regard.Quand l'une d'elles veut relever mes cheveux, je me raidis si brusquement qu'elle recule d'un pas, effrayée.— Laisse-les, dis-je plus durement que je ne le voulais. Je les préfère détachés.Elle hoche la tête, rougissante, et me tend un simple bandeau de soie que j'enfile moi-mêm
POINT DE VUE : DamienDepuis l'aube, je fais les cent pas dans la salle des cartes, les mains jointes dans le dos, sans parvenir à fixer mon attention sur les rapports que mes lieutenants déposent devant moi les uns après les autres. Les patrouilles de la frontière, les réserves de grain pour l'hiver, les murmures du Conseil qui s'impatiente : tout glisse sur moi comme de l'eau sur la pierre, parce que je sais que la fille de Gaspard approche, et que chaque heure qui passe resserre un peu plus l'étau autour de ma gorge. Je ne l'ai pas voulue, ce mariage, je l'ai signé comme on avale un remède amer, pour les orphelins de mes terres, pour les veuves qui n'osent plus sortir la nuit, pour que cette guerre cesse enfin de dévorer nos enfants.Je n'ai pas été au pont. Lucas s'est proposé, avec cet empressement joyeux qu'il met en toute chose, et j'ai accepté sans réfléchir, trop heureux de repousser le moment de poser les yeux sur elle. Je n'avais aucune envie de découvrir le visage de la fe
POINT DE VUE : ÉliseLe convoi quitte les terres de la Lune d'Argent à la tombée de la nuit, dans un grincement de roues et de harnais que couvrent à peine les pas feutrés des loups qui nous escortent. Je ne me retourne pas, parce que je sais que si je regarde une dernière fois les remparts de mon enfance, mon père debout sur la tour avec sa silhouette rigide, je ne trouverai plus la force de continuer. Alors je fixe droit devant moi la lanterne qui se balance au bout du chariot, la dague d'argent glissée contre ma cuisse sous les plis de ma robe, et mes longs cheveux rabattus sur ma nuque comme un rideau.La forêt se referme sur nous avec une lenteur presque tendre. Les troncs immenses se pressent de part et d'autre du chemin, les feuilles mortes craquent sous les sabots, et l'air froid sent la terre humide, la résine et ce parfum de feu éteint propre aux automnes trop longs. Personne ne parle dans la file, ni les guerriers de mon père, ni les servantes serrées dans le second chariot












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