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Chapitre 4

last update publish date: 2026-06-10 18:47:01

Chapitre 4

Lina

Le train s'ébranle dans un chuintement métallique, et je regarde Bordeaux disparaître derrière la vitre avec la sensation étrange de me détacher de ma propre vie. Les premiers rayons du soleil percent la brume matinale qui s'accroche aux toits de la ville endormie, nimbant les façades de pierre blonde d'une lumière pâle et mélancolique. Le chat dort dans sa caisse, épuisé par la nuit blanche passée dans cette gare froide et bruyante, et je pose une main protectrice sur le plastique grillagé comme si ce geste pouvait nous rassurer tous les deux. Le wagon est presque vide à cette heure matinale, quelques voyageurs somnolent sur leurs sièges, un homme en costume lit un journal déplié, une femme âgée tricote près de la fenêtre. Des vies ordinaires, des destins tranquilles qui poursuivent leur cours sans savoir que la jeune femme assise au fond du wagon vient de tout abandonner.

Le paysage défile de plus en plus vite, les vignes du Bordelais cèdent la place aux forêts de pins des Landes, et je laisse mon front reposer contre la vitre froide. L'humidité du verre contraste avec la chaleur qui monte en moi par vagues irrégulières, des bouffées de honte, de colère, de tristesse qui se succèdent sans logique apparente. Je revois le visage de Julien dans l'église, son sourire tranquille, son assurance de prédateur qui croit sa proie acquise. Je l'imagine découvrant mon mot, ma bague, ma disparition. Sa surprise, probablement, son incompréhension peut-être, puis cette colère froide que je lui ai toujours connue quand les choses n'allaient pas dans son sens. Mais au-delà de sa réaction immédiate, c'est l'humiliation qui me brûle le plus, cette certitude que je n'ai été qu'un instrument dans son ascension, un pion utile mais interchangeable.

Les larmes reviennent, silencieuses cette fois, sans sanglots ni hoquets, juste un écoulement continu et tiède qui brouille ma vision du paysage. Je les laisse couler, je n'ai plus la force de les retenir, plus l'orgueil de les cacher. Le monsieur au journal lève les yeux vers moi, les baisse aussitôt, gêné par cette détresse trop visible qu'il ne sait pas comment aborder. La vieille dame au tricot me sourit doucement, un sourire plein de compassion muette qui en dit plus long que tous les discours du monde. Des inconnus qui passent dans ma vie le temps d'un trajet en train et qui repartiront sans rien savoir de mon histoire, mais qui m'offrent cette humanité simple et nue dont j'ai tant besoin en cet instant.

Le voyage dure des heures, des heures interminables pendant lesquelles je n'ose ni manger ni boire, de peur que le moindre geste ne brise la fragile carapace d'engourdissement qui m'enveloppe peu à peu. Le chat se réveille, miaule doucement, et je le libère de sa cage pour le prendre sur mes genoux. Il se love contre mon ventre en ronronnant, sa chaleur minuscule infusant dans mes cuisses une sensation de réconfort animal qui est la seule chose réelle et tangible dans ce cauchemar éveillé. Je caresse son pelage soyeux en regardant défiler les plaines, les collines, les villages aux toits de tuiles roses qui annoncent l'approche du Sud.

Et puis la mer apparaît, soudaine et miraculeuse, étincelante sous le soleil de midi comme une promesse de renaissance. La Méditerranée s'étend à perte de vue, turquoise et or, bordée de falaises blanches et de pins parasols qui se découpent sur le ciel d'azur. Je retiens mon souffle, frappée par tant de beauté après tant de laideur, et je sens quelque chose se dénouer imperceptiblement dans ma poitrine. Ce n'est pas encore de l'espoir, ce n'est pas encore de la paix, mais c'est une trêve, une suspension de la douleur qui ressemble à ce que doivent ressentir les noyés juste avant de couler.

La gare de Nice est un tourbillon de voyageurs pressés, de valises à roulettes, d'annonces incompréhensibles crachées par des haut-parleurs grésillants. Je descends du train avec mon chat dans sa caisse et ma valise bringuebalante, et je reste un instant immobile sur le quai, étourdie par le bruit et la chaleur. Le soleil tape dur, la lumière est éblouissante, et je plisse les yeux comme une bête sortant de sa tanière après un long hiver. Je n'ai pas de réservation, pas de plan, pas d'itinéraire. Juste une idée vague de trouver un endroit où me poser, loin de tout, loin de tous.

Un taxi me conduit le long de la côte, et je me laisse bercer par le ronronnement du moteur et la vue enivrante de la mer qui scintille derrière les palmiers et les villas blanches. Le chauffeur me parle avec l'accent chantant du Midi, énumérant les plages, les restaurants, les curiosités touristiques, mais je ne l'écoute pas vraiment. Je regarde l'horizon, cette ligne infinie où le ciel et l'eau se confondent dans une brume de chaleur, et je me dis que c'est ici que je veux disparaître. Pas mourir, non, disparaître au sens propre du terme : m'effacer du monde que j'ai connu, devenir une inconnue parmi les inconnus, une ombre qui ne laisse pas de traces.

L'hôtel que je choisis est un palace perché sur un promontoire rocheux, à des kilomètres de la première ville, accessible uniquement par une route sinueuse bordée de cyprès et d'oliviers centenaires. La bâtisse est une ancienne demeure de maître transformée en établissement de luxe, avec des façades ocre et des volets bleu lavande qui lui donnent un air de carte postale ancienne. Le prix de la chambre est indécent, mais je n'y prête pas attention. Je prends ce qu'il y a de plus cher, de plus isolé, de plus silencieux. Une suite avec vue sur la mer, terrasse privée et accès direct à une crique déserte où les vagues viennent mourir dans un chuchotis apaisant.

La chambre est immense, trop grande pour moi, avec des murs blancs et des poutres apparentes, un lit à baldaquin drapé de lin froissé, des fauteuils profonds et une salle de bain en marbre veiné de gris. Je dépose mes affaires sans les défaire, j'ouvre les fenêtres en grand, et je laisse l'air marin envahir la pièce, chargé de sel et de parfums de pin. Le chat explore prudemment ce nouvel environnement, flairant les meubles, se glissant sous le lit, puis il finit par s'installer sur le rebord de la fenêtre, les yeux fixés sur les mouettes qui planent au-dessus des flots.

Je m'assois dans un fauteuil face à la mer, et pour la première fois depuis vingt-quatre heures, je ne fais rien. Rien du tout. Je ne pleure pas, je ne crie pas, je ne maudis pas Julien ni le destin ni ma propre naïveté. Je regarde la mer qui monte et qui descend, les vagues qui se brisent sur les rochers blancs, le soleil qui entame sa course descendante vers l'horizon, et je respire. Chaque inspiration est une gorgée d'eau fraîche dans le désert de ma souffrance, chaque expiration est un pas de plus vers une guérison dont j'ignore encore tout.

La nuit tombe lentement, enveloppant la côte d'une douceur violette et mordorée. Le ciel s'embrase de rose et d'orange, les étoiles apparaissent une à une, et je reste là, immobile, à contempler ce spectacle comme si je le voyais pour la première fois. Peut-être est-ce le cas, d'une certaine manière. Dans mon ancienne vie, j'étais trop occupée à planifier, à organiser, à courir après des chimères de perfection pour m'arrêter et regarder le ciel. Julien n'aimait pas les silences, Julien n'aimait pas la contemplation, Julien n'aimait que ce qui servait ses ambitions. Cette pensée me traverse sans douleur, simple constat d'une réalité que j'aurais dû voir depuis longtemps.

Le chat vient se frotter contre mes jambes, et je le prends dans mes bras. Il ronronne, confiant, abandonné contre ma poitrine, et cette confiance innocente me serre le cœur plus que tous les souvenirs. Au moins, lui, je ne l'ai pas déçu. Au moins, lui, il ne m'a pas trahie. Nous sommes deux rescapés d'un naufrage qui ne demandent qu'à survivre, et cette pensée est presque réconfortante.

Je finis par me lever, les membres engourdis par des heures d'immobilité, et je me dirige vers la salle de bain. Le miroir me renvoie l'image d'une inconnue aux yeux rougis, aux cheveux emmêlés, au teint pâle de quelqu'un qui n'a pas dormi depuis deux jours. Je ne me reconnais pas, et c'est peut-être mieux ainsi. L'ancienne Lina est restée à Bordeaux, avec sa robe de mariée et ses illusions. Celle qui se tient devant ce miroir est une page blanche, un livre dont la première page n'a pas encore été écrite.

Je fais couler un bain brûlant, j'y verse des sels parfumés trouvés sur le rebord de la baignoire, et je me glisse dans l'eau avec un soupir qui ressemble à un sanglot. La chaleur m'enveloppe, détend mes muscles noués, et je ferme les yeux. Les larmes reviennent, plus douces cette fois, presque bienveillantes, comme une pluie tiède qui laverait les dernières traces de boue après l'orage. Je les laisse couler sans honte, sans retenue, et chaque larme qui tombe dans l'eau mousseuse emporte un peu de ma douleur.

Quand je sors du bain, je me sens différente. Pas guérie, pas même apaisée vraiment, mais différente. Plus légère peut-être, plus vide aussi, comme une maison dont on aurait enlevé tous les meubles et dont il ne resterait que les murs nus. C'est douloureux, c'est effrayant, mais c'est aussi le début de quelque chose. Une reconstruction dont je ne connais pas encore les plans, mais dont je sens confusément qu'elle sera plus solide que l'édifice fragile bâti sur les mensonges d'un homme.

Je me couche dans le lit immense, le chat à mes pieds, et je regarde la lune se lever au-dessus de la mer. Elle trace un chemin argenté sur les flots noirs, un chemin de lumière qui semble mener vers un horizon inconnu. Je ne sais pas ce qui m'attend là-bas, je ne sais pas qui je serai quand le soleil se lèvera demain, mais pour la première fois depuis que j'ai entendu la voix de Julien au téléphone, je n'ai plus peur de l'inconnu. L'inconnu, c'est la liberté. L'inconnu, c'est la vie qui continue malgré tout. L'inconnu, c'est peut-être même, qui sait, une forme de bonheur que je n'ai pas encore appris à reconnaître.

Les paupières lourdes, je m'endors enfin, bercée par le bruit des vagues et le ronronnement du chat. Mon dernier regard est pour la lune, pleine et ronde dans le ciel d'encre, et je lui confie silencieusement mes espoirs brisés, mes rêves envolés, et ce minuscule noyau de résilience qui palpite encore au fond de moi. Demain, je descendrai au bar de l'hôtel. Demain, je parlerai à quelqu'un. Demain, je commencerai à vivre. Mais cette nuit, je dors, et c'est déjà une victoire.

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