LOGINPOV AlimaLe dernier dimanche de janvier, il neige sur Moscou depuis l'aube, et la maison sent le pain.C'est ma mère qui l'a voulu. Elle est venue de Toula avec mon père dans une vieille voiture grise que lui a prêtée Igor, après trois heures de route, avec un sac de toile plein de choses que personne ne lui avait demandées : des pirojki encore chauds sous un torchon, un pot de confiture de pommes, un petit bouquet de brindilles enveloppé dans un journal mouillé. Elle les a posés sur le comptoir de marbre, elle a noué son tablier, elle a chassé les deux femmes de service d'un geste de la main, et depuis ce moment, la cuisine lui appartient.Il y a une table dans la salle à manger, avec une nappe blanche, des bougies, huit couverts. Je ne les ai pas comptés. Je les regarde, depuis le seuil, avec cette douceur étonnée qu'on a devant les choses qui deviennent ordinaires. Mon père, très droit, en veston gris, a posé son chapeau sur le buffet, à côté d'un pot de camarine que personne n'a o
POV AlimaJe me réveille à six heures, avec une certitude et un haut-le-cœur.La certitude vient d'abord, nette comme une lecture de scanner : la date. Quatre-vingt-cinq jours. J'ai compté, la nuit du réveillon, dans le noir, sur mes doigts, comme une étudiante de première année, sans y croire ; puis j'ai recompté. Le haut-le-cœur arrive deux secondes plus tard, par vagues, avec l'odeur du café que Nikolai a dû mettre à chauffer au rez-de-chaussée, et qui monte dans toute la maison comme une insulte.Je cours à la salle de bains.Je m'agenouille sur le carrelage, la joue contre le rebord froid de la baignoire, en attendant que le monde cesse de tourner. Je suis médecin, ou presque. Je sais lire un cycle. Je sais ce qu'une aménorrhée de dix semaines veut dire, ce que signifie la fatigue qui me plie en deux à quatre heures de l'après-midi, ce que racontent des seins douloureux et une aversion soudaine pour le thé. Je me suis dit que c'était le froid. La tension. Les trois semaines de ve
POV NikolaiLe soir du six janvier, dans les maisons où l'on a gardé les vieilles coutumes, on ne mange pas avant la première étoile.Ma mère l'observait. Elle posait sur la table douze plats maigres, sans viande ni laitage, une assiette de koutia au centre, du blé cuit, du miel, du pavot, des noix, et nous restions debout devant la fenêtre, mon père et moi, le nez contre la vitre, à guetter un point de lumière dans le ciel de la rue Ostojenka. Je n'y avais pas repensé depuis trente ans. Ce matin, en rentrant d'une réunion où l'on m'avait parlé pendant deux heures de la liquidation d'une société de sécurité privée, j'ai trouvé dans la cuisine ma femme en train de laver du blé dans une passoire, en chaussettes de laine, un tablier noué de travers, et j'ai su, sans qu'elle ait rien dit, quel soir nous étions.Le monde, depuis deux mois, a pris de nouvelles formes.Fiodor Bariatinski a été enterré le douze décembre, au cimetière de Peredelkino, par un prêtre qui n'a pas voulu dire s'il p
POV AlimaJ'ouvre l'enveloppe à minuit, assise sur le bord de notre lit, avec Nikolai à côté de moi.Nous n'avons rien dit. Nous sommes montés après le départ des invités, nous avons éteint le plafonnier, allumé la lampe de chevet, sorti l'enveloppe du coffre. Elle est là, entre mes mains, d'un papier crème épais, scellée de cire rouge, portant en lettres penchées : Famille Vetrov. Pour la Gardienne seule. Je la retourne. Je regarde le faucon, la clef, imprimés dans la cire.— Je peux sortir, dit Nikolai.— Reste.— C'est écrit : pour la Gardienne seule.— Je sais ce qui est écrit. Je te dis de rester.Il reste. Il s'assoit un peu plus près, sa main contre mon dos, sans rien dire.Je rompts le sceau. La cire craque, d'un petit bruit sec. Je tire l'enveloppe en deux parties. À l'intérieur, trois choses.Un acte, d'abord. Deux feuilles de papier timbré, enduites d'un cachet de notaire, rédigées en lettres serrées, que je parcours d'un coup d'œil. Acte de restitution. La maison sise rue
POV NikolaiJe fais mettre douze couverts, et ma belle-mère me regarde comme si je lui avais demandé de cuire un éléphant.— Douze ?— Douze.— Vous avez invité huit personnes dans cette maison, un mardi soir, alors que vous sortez à peine d'un hôpital avec un drain...— Le drain est retiré depuis lundi.— ... et vous voulez que je cuisine pour douze, dont Artiom, qui ne tient pas une fourchette, et monsieur Rjevski, qui ne mange plus que du bouillon ?— Oui.Elle soupire, essuie ses mains sur son tablier. Elle a l'air de réfléchir à une grave question de stratégie. Puis elle hoche la tête, avec la dignité des gens qui acceptent une mission impossible.— Il me faudra de la betterave, dit-elle.Voilà comment, un mardi soir de décembre, à dix-neuf heures trente, je me retrouve devant la table de ma salle à manger, que je n'ai jamais vue pleine.Elle l'est. Les bougies brûlent dans leurs chandeliers d'argent. La nappe blanche a été repassée par trois mains. Au milieu, la soupière de ma b
POV NikolaiIl me demande de l'accompagner. Je dis oui avant d'avoir réfléchi, et je passe la nuit à me demander pourquoi.Gleb Lavrov m'a appelé à dix heures du soir, sur la ligne de la maison, d'une voix sourde, hachée, où l'on devinait la présence d'une femme qui chuchotait derrière lui et d'un enfant qui ne voulait pas dormir. Il a dit : je veux le voir demain. Je ne veux pas y aller seul. Votre femme est occupée, je ne peux pas lui demander. Vous. J'ai répondu : à quelle heure ? Il a raccroché sans merci. Je crois que c'est la plus belle chose qu'on m'ait jamais dite.À onze heures du matin, nous marchons côte à côte dans le couloir du quatrième étage de Botkine, devant des portes grises numérotées. Gleb porte sa veste de travail, une chemise propre, le col boutonné jusqu'au menton, comme pour une cérémonie. Dans ses mains, un bonnet de laine qu'il tord sans y penser. Derrière nous, à une dizaine de mètres, Katia pousse doucement une poussette où Macha, enveloppée dans son mantea







