Se connecterLe samedi, Élise décida de sortir. Non par envie, mais par stratégie : une maison silencieuse est une chambre d'écho, et elle commençait à s'entendre penser, ce qui n'est jamais bon signe chez une femme qu'on vient de jeter.
Les halles du quartier Saint-Honorin étaient bondées, bruyantes, vivantes — insolentes de vie, même. Sous la grande verrière, les tomates s'empilaient en pyramides rouges, les commerçants s'interpellaient d'un étal à l'autre, un gamin courait avec une baguette plus grande que lui. Le monde, décidément, n'avait pas reçu le mémo. Le monde s'en fichait, du divorce d'Élise Valcourt. C'était vexant et, d'une certaine manière, reposant.
— Ah ! Quand même ! Trois semaines sans venir, j'ai cru que vous m'aviez trahie pour le supermarché !
Rosine, sa maraîchère depuis sept ans, la seule relation stable de son mariage avec le recul.
— J'avais des soucis de maison, dit Élise en choisissant ses tomates.
— Ah, les maisons. Ça donne toujours des soucis. — Rosine pesa, plissa les yeux, experte. — Vous avez maigri du visage, vous. C'est la maison ou c'est le propriétaire ?
Élise leva les yeux. Rosine soutint son regard avec la tranquillité des femmes qui ont déjà tout vu deux fois.
— Le propriétaire, admit Élise.
— Hmm. — Rosine ajouta deux tomates gratuites dans le sac, ce qui, dans sa langue à elle, valait toutes les condoléances. — Mangez bien quand même. Les problèmes, ça se règle mal le ventre vide.
Voilà. Sa belle-famille lui parlait par formules, son mari par huissier, mais la maraîchère des halles, elle, avait tout compris en huit secondes et prescrit le seul traitement disponible. Élise repartit avec ses sacs et une absurde envie de pleurer devant l'étal.
Elle prit le chemin le plus long pour rentrer, celui qui descendait vers la corniche, là où Villeneuve-sur-Mer fait semblant d'être une carte postale — la baie, les palmiers alignés, les façades claires des immeubles qui regardent la mer. Son téléphone sonna au moment précis où elle s'accoudait à la balustrade. Sa mère. Élise regarda l'écran sonner jusqu'au bout sans décrocher, avec ce mélange de honte et de lâcheté qu'elle connaissait bien : ça faisait sept ans qu'il l'accompagnait chaque fois que sa famille appelait.
Comment décrocher, d'ailleurs ? Pour dire quoi ? Bonjour maman, tu te souviens de la pharmacie que tu m'as laissée et que j'ai vendue pour financer le génie des affaires ? Le génie divorce. Non, je ne peux pas te dire pourquoi. Oui, je sais ce que tu penses de lui. Non, tu ne peux toujours pas le dire à tante Berthe.
Elle rappela quand même, cent mètres plus loin — le courage vient parfois par surprise — et mentit avec application pendant six minutes : oui tout allait bien, oui Adrien travaillait beaucoup, non elle ne viendrait pas dimanche, une réception, tu sais ce que c'est. Sa mère répondit « je sais, je sais » de cette voix des mères qui savent surtout qu'on leur ment et qui choisissent, par miséricorde, de ne pas le prouver. Avant de raccrocher, elle ajouta :
— Élise. La maison de ta mère n'a pas de code d'entrée. Tu te souviens du chemin ?
— Maman...
— Je dis ça pour la route. Elle est bonne, la route. Bisous.
Élise resta plantée sur la corniche, le téléphone en main, à regarder un voilier traverser la baie. Les mères. On les néglige sept ans et elles vous laissent la porte ouverte en une phrase.
C'est en remontant vers les hauteurs qu'elle entendit son nom — son nom complet, celui d'avant.
— Élise Valcourt ? Non ! Élise !
Elle se retourna sur une silhouette en tailleur, talons, badge de conférence encore accroché au revers : Mireille. Douze ans plus tôt, elles vérifiaient des contrats dans le même bureau climatisé du quartier des affaires, jeunes juristes affamées qui juraient de diriger un jour le service. Mireille, visiblement, avait tenu parole.
— Ça fait quoi… six ans ? Sept ? Tu as disparu des radars, ma fille ! On m'a dit que tu t'étais mariée avec un grand quelqu'un, là. Tu es passée où ? Tu fais quoi maintenant ?
Question simple. Question atroce. Élise sentit défiler les réponses possibles : je repasse des chemises. Je sale correctement des poulets qu'on déclare trop salés. Je redresse des cadres photos.
— Je gère, dit-elle. Des affaires familiales.
— Hmm. — Le regard de Mireille fit l'aller-retour, rapide, professionnel : le visage fatigué, l'alliance, les sacs de légumes. Un audit en trois secondes. — Écoute, on recrute chez nous. Le contentieux déborde, je perds mes cheveux. Toi, tu étais la meilleure d'entre nous pour trouver la clause pourrie que tout le monde avait ratée. Ça se perd pas, ça.
— Mireille, ça fait sept ans que je n'ai pas ouvert un dossier.
— Et moi ça fait sept ans que je lis des dossiers ouverts par des gens qui ne savent pas les lire. — Elle glissa une carte dans la main d'Élise, autoritaire, pressée, déjà en train de héler un taxi. — Appelle-moi. Je ne le proposerai pas deux fois. Si : je le proposerai deux fois. Mais fais semblant de croire que non, ça ira plus vite.
Le taxi l'avala. Élise regarda la carte. Mireille Vannier, Directrice juridique. Le carton était épais, crémeux, sérieux. Elle le rangea dans son sac, entre les tomates et le téléphone, et quelque chose dans sa poitrine — pas de la joie, non, quelque chose de plus ancien — se redressa d'un demi-centimètre.
Adrien dîna dehors, évidemment. Il envoya un message à vingt heures : « Ne m'attends pas. » Pas de bonsoir, pas de prénom. Le service minimum de l'homme en instance.
Élise mangea debout dans la cuisine — du riz, des tomates de Rosine — et fit quelque chose qu'elle n'avait pas fait depuis des années : elle mangea en silence sans mettre la table pour lui. Une assiette. Un verre. Le comptoir. C'était triste et c'était neuf, et elle n'aurait pas su dire lequel des deux dominait.
Avant de monter se coucher, elle sortit la carte de Mireille et la posa debout contre le pot à sel, bien en évidence, face à la place vide d'Adrien.
Qu'il la voie, tiens.
Un homme qui range mérite qu'on lui expose des choses.
Elle appela le lendemain à neuf heures précises — elle avait attendu neuf heures comme on attend une marée, la tasse de café refroidie devant elle, le téléphone posé à côté de la carte.— Vannier.— Mireille. C'est Élise. Élise Valcourt. Tu m'as dit que tu proposerais deux fois. Je t'appelle avant la deuxième.Un silence, un bruit de porte qu'on ferme, et la voix de Mireille revint, débarrassée du bureau :— Il t'a fallu trois semaines. J'avai
Élise découvrit le nouveau régime un mardi matin, à la caisse des halles, devant Rosine.Carte refusée.Elle la repassa, sourire d'excuse, ces machines voyons. Refusée. Essaya la deuxième carte, celle du compte joint. Refusée — et cette fois l'écran précisa, avec la brutalité des &eacut
L'idée lui vint au petit matin, dans le canapé du petit salon devenu sa chambre d'appoint les mauvaises nuits : il restait une personne à qui elle n'avait pas parlé. Une seule personne au monde ayant autorité sur Adrien Chevalier-Dumas — ou du moins l'illusion sociale d'une autorité : sa mère.Élise tourna l'idée dans tous les sens en se préparant. Éliane ne l'aimait pas — Éliane n'aimait personne, à proprement parler, elle agréait des gens, comme on agrée des fournisseurs — mais Éliane avait épousé ce clan avant d'en être un pilier ; elle avait été, quarante ans plus tôt, une pièce rapportée elle aussi. Et surtout, Éliane te
Élise apprit qu'il y aurait un dîner comme on apprend les choses dans cette maison désormais : par les préparatifs des autres.Le jeudi, un traiteur livra des caisses. Le vendredi matin, une fleuriste — pas la sienne, pas celle de la place Verdière, une fleuriste de catalogue — installa des compositions blanches dans la salle à manger. Et le vendredi à dix-huit heures, Vanessa traversa le vestibule dans un fourreau champagne, des instructions plein la bouche à l'intention de l'extra engagé pour le service, répétant sa soirée comme on répète un rôle : la maîtresse de maison. Dans la salle à manger d'Élise. Avec l'argenterie de mariage d'Élise, qu'elle avait sortie elle-même des
Élise n'en revenait pas. Elle vécut cette journée-là comme dans un rêve — un de ces rêves cotonneux où l'on marche sans avancer, où les sons arrivent de loin, assourdis, comme à travers une vitre.Depuis la cuisine, la vie des autres avait continué sans elle. Les amoureux prirent leur petit-déjeuner sur la terrasse, longuement ; elle entendit tinter les tasses, le rire cristallin, la voix grave d'Adrien qui racontait quelque chose — il racontait des choses, lui qui ne lui avait pas adressé dix phrases aimables en deux mois. Vers midi, ils devisaient encore, gaiement, en remontant s'habiller ; à quatorze heures, ils sortirent — Élise les vit par la fenêtre du salon traverser l'allée, main
Élise avait fini par se rendormir aux alentours de quatre heures, d'un sommeil sans fond ni rêves, le sommeil des gens vidés. Ce fut un rire qui la réveilla.Un rire de femme.Elle resta un moment immobile dans la lumière déjà haute — neuf heures passées, elle qui ne dormait jamais après sept — à écouter, persuadée d'avoir rêvé. Mais le rire revint, cristallin, jeune, monté de la cuisine par la cage d'escalier, suivi d'un murmure grave qu'elle aurait reconnu entre mille : la voix d'Adrien. Sa voix descendue d'un étage. Celle qu'il n'avait que pour elle.







